Après avoir raccompagné sa maîtresse, Buchin lui a adressé un tendre adieu avant de rentrer chez lui

Après avoir déposé ma maîtresse devant son immeuble, je lui ai adressé un tendre au revoir puis jai pris la route vers la maison. Arrivé devant mon immeuble à Lyon, jai marqué une courte pause, pesant dans ma tête tout ce que jallais bien pouvoir dire à ma femme. Jai monté les escaliers à petits pas, puis déverrouillé la porte de notre appartement.

Salut, ai-je lancé. Geneviève, tu es là ?

Je suis là, a répondu ma femme dun ton calme. Salut. Bon, alors, je vais préparer des escalopes de veau ?

Je métais juré dêtre franc ce soir-là décidé, ferme, en homme ! Mettre un terme à cette double vie, tant que les baisers de Catherine, ma maîtresse, brûlaient encore sur mes lèvres, avant que je ne replonge dans la routine du quotidien.

Geneviève, ai-je dit en raclant un peu ma gorge. Je suis venu te dire quil faut quon se sépare.

Geneviève accueillit la nouvelle avec son fameux flegme. Il avait toujours été difficile de la déstabiliser. À lépoque, cela mamusait, je la surnommais Geneviève la Glaciale.

Ah bon ? répondit-elle depuis le seuil de la cuisine. Donc, je ne fais pas les escalopes ?

Comme tu veux, ai-je répliqué. Fais-les si tu veux, sinon laisse tomber. De toute façon, je pars pour une autre femme.

La plupart des femmes, après une telle annonce, projetteraient la poêle à travers la pièce ou déclencheraient une scène dramatique. Mais Geneviève nétait pas la plupart des femmes.

Quelle histoire, dit-elle. Tu as récupéré mes bottes au cordonnier ?

Je me suis senti pris au dépourvu.

Non, ai-je balbutié. Si cest si important, jy vais tout de suite pour te les ramener !

Eh bien, soupira-t-elle. Absolument toi, Antoine. Si on te demande les bottes, tu ramènes des vieilles pantoufles

Un élan de vexation me traversa. Cette rupture que javais imaginée tumultueuse, tragique, navait pas lintensité voulue ! Pas de cris, pas de tempête. Mais que pouvais-je attendre dune épouse aussi impassible, surnommée la Glaciale ?

Tu ne comprends pas, Geneviève ! Jinsiste : je te quitte pour une autre femme, ai-je martelé, et toi tu ne penses quà des chaussures !

Mais normal, répondit-elle. Contrairement à moi, tu es libre daller où tu veux : tes chaussures ne sont pas en réparation, toi !

Nous avions vécu longtemps ensemble, et pourtant, impossible pour moi de savoir quand elle plaisantait, quand elle parlait sérieusement. Quand jétais tombé sous le charme de Geneviève, cétait justement pour ce calme olympien, ce refus du conflit et ses phrases rarement prononcées. Et il faut bien lavouer, sa façon de tenir la maison et le galbe de ses hanches avaient aussi pesé dans la balance.

Geneviève était fiable, fidèle, froide comme une ancre de paquebot de trente tonnes. Mais désormais, jaimais une autre. Dun amour brûlant, coupable, délicieux ! Il fallait donc tout clarifier.

Voilà, Geneviève, ai-je dit dune voix officielle, un peu solennelle et pleine de remords. Je ten suis sincèrement reconnaissant pour tout, mais je pars, car jaime une autre femme. Je ne taime plus.

Mais quelle surprise, grommela-t-elle. Tu ne maimes plus, chaussure égarée ! Ma mère, par exemple, adorait le voisin. Mon père, lui, adorait la pétanque et le pastis. Tu vois, et finalement, regarde la merveille que je suis devenue.

Jai compris que discuter avec Geneviève, cétait bataille perdue. Chaque phrase, un poids lourd. Toute ma volonté de dispute sétait déjà envolée.

Tu es exceptionnelle, Geneviève, ai-je murmuré, dépité. Mais jaime une autre. Passionnément, follement, irrésistiblement. Et je compte bien partir la rejoindre, tu comprends ?

Une autre… qui donc ? demanda-t-elle. Catherine Villon, peut-être ?

Je me suis senti pâlir. Un an plus tôt, javais effectivement eu une histoire secrète avec Catherine. Comment Geneviève pouvait-elle le savoir ?

Comment tu Enfin, peu importe. Non, ce nest pas Catherine.

Geneviève bâilla.

Alors, peut-être Hélène Durand ? Tu vas ten aller chez elle ?

Un frisson me parcourut le dos. Oui, Hélène avait aussi été mon amante, mais tout ça était du passé. Si Geneviève savait, pourquoi avait-elle gardé le silence ? Elle, solide comme un roc, pas un mot ne lui échappait.

Non plus, ai-je répondu. Ce nest ni Durand ni Villon. Cest une toute autre femme, magnifique, lidéal de mes rêves. Je ne peux pas vivre sans elle et jirai la retrouver, inutile de me retenir !

Donc cest probablement Camille, dit Geneviève. Ah, Antoine tes vraiment un original. Secret de Polichinelle, tiens ! Lidéal de tes rêves : Camille Morel. Trente-cinq ans, un gosse, deux interruptions de grossesse Me trompe-je ?

Jai porté les mains à ma tête. Elle avait visé en plein dans le mille ! Javais bel et bien une relation cachée avec Camille Morel.

Mais comment bredouillai-je. Tu nous as pistés ? Tu mespionnais ?

Allons, Antoine, fit-elle. Je suis gynécologue, rappelons-le. Jai examiné presque toutes les femmes de Lyon depuis vingt ans ; toi, tu nen as fréquenté quune poignée. Un coup dœil où il faut, et je devine vite ton passage, pauvre naïf !

Jai rassemblé mon courage.

Bon, admettons, tu as deviné ! ai-je déclaré, fier et solennel. Même si cest Morel, ça ne change rien : je compte partir.

Ah, mon pauvre Antoine, me répondit-elle. Tu aurais pu me demander, tant quà faire ! Franchement, rien dextraordinaire chez Morel, crois-en mon expérience de médecin. Tu as lu son dossier médical ?

N-non, ai-je avoué.

Voilà ! Primo, file direct sous la douche. Deuxio, demain jappelle le docteur Lefèvre, il te recevra sans rendez-vous à la clinique. Ensuite on avisera. Franchement, épouser un gynéco et ne pas être fichu de trouver une femme en bonne santé, quelle honte !

Et moi, quest-ce que je fais ? ai-je gémis.

Je vais préparer les escalopes, déclara Geneviève. Toi, lave-toi et fais ce que tu veux. Si tu veux vraiment une femme idéale sans souci de santé, demande-moi, je ten recommanderai une

Cette histoire ma montré une chose : la passion sémousse bien vite devant le réalisme et la lucidité des femmes. Au fond, jaurais dû chérir davantage la solidité tranquille de Geneviève, car cest dans lordinaire que se cache la vraie valeur.

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Après avoir raccompagné sa maîtresse, Buchin lui a adressé un tendre adieu avant de rentrer chez lui
À 65 ans, j’ai compris que le pire n’est pas de rester seule, mais de quémander un appel à mes enfants, consciente que ma présence leur pèse.