— Ludivine, tu perds la tête à ton âge ! Tes petits-enfants vont déjà à l’école, et toi tu parles de…

Lucienne, tu déraisonnes avec lâge ! Tes petits-enfants vont déjà à lécole, quel mariage ? voilà ce que jai entendu de la bouche de ma sœur lorsque je lui ai annoncé que jallais me remarier.

Mais enfin, à quoi bon attendre ? Dans une semaine, Anatole et moi passerons à la mairie, il fallait bien prévenir ma sœur, pensais-je. Bien sûr, elle ne fera pas le trajet jusquà nous pour la cérémonie, nous vivons à deux extrémités du pays. Et puis, à soixante ans, ce nest plus le temps des grandes fêtes, des cris de « Vive les mariés ! » On ira signer tranquillement et on partagera un dîner juste à deux.

On aurait très bien pu ne pas officialiser, mais Anatole tient absolument à ce que ce soit fait. Il est chevaleresque jusquau bout des ongles : toujours à ouvrir la porte de limmeuble, à tendre sa main quand je descends de la voiture, à maider à enfiler mon manteau. Il a été catégorique : « Je ne suis plus un gamin, jai besoin dune vraie relation. » Cela me fait sourire, car pour moi, Anatole a gardé quelque chose dun adolescent, malgré ses cheveux gris. À son travail, il est respecté de tous et appelé Monsieur Anatole. Là-bas, il est sérieux, presque sévère, mais quand il me voit, cest comme sil retrouvait ses vingt ans. Il me prend dans ses bras, me fait tournoyer sur le trottoir Jen suis heureuse, mais un peu gênée aussi. Je proteste : « Tout le monde regarde, ils vont se moquer ! » Et lui, tout à moi : « Je ne vois personne, il ny a que toi qui comptes ! » Je dois dire que, quand je suis à ses côtés, jai limpression dêtre la dernière personne sur terre avec lui.

Mais il me restait à en parler à ma sœur, Marguerite. Javais peur quelle me juge, comme beaucoup dautres, mais plus que tout, javais besoin de son soutien. Finalement, jai pris mon courage à deux mains et je lai appelée.

Luceeeeee, sexclama-t-elle dune voix sidérée en entendant que je me remariais, Cela ne fait quun an que Victor est parti, et tu lui trouves déjà un remplaçant ! Je savais que la nouvelle la choquerait, mais je ne pensais pas que ce serait à cause de mon mari défunt.

Margot, je sais, lai-je coupée. Mais qui fixe ces délais ? Donne-moi un chiffre : à partir de quand ai-je le droit de redevenir heureuse sans être jugée ?

Ma sœur sest tue un instant :
Il faudrait bien attendre cinq ans, au moins, par convenance.

Donc, je dois expliquer à Anatole : « Excuse-moi, reviens dans cinq ans, en attendant je porte le deuil ? »

Marguerite est restée muette.
Quest-ce que ça changera ? ai-je insisté. Dans cinq ans, il y aura toujours des gens pour parler derrière notre dos ! Mais au fond, leur avis mest égal. Ce qui compte, cest le tien, Margot, et si ça te blesse autant, jannule tout.

Écoute, je ne veux pas être celle qui ten empêche, mariez-vous même demain si ça vous chante ! Mais sache que je ne comprends pas et ne te soutiendrai pas. Tu as toujours été indépendante, mais je ne pensais pas que tu irais jusque-là. Aie au moins la décence de patienter une année.

Mais je ne cédais pas :
Et si, Margot, il ne nous restait quun an à Anatole et moi, alors ? On le passerait à attendre ?

Ma sœur a reniflé, émue :
Fais comme tu veux. Je comprends quon veuille être heureux. Mais tu as eu une belle vie déjà

Jai éclaté de rire.
Tu es sérieuse ? Pensais-tu vraiment que jétais heureuse toutes ces années ? Je le croyais aussi, jusquà présent Et je réalise à présent que je nétais quun cheval de trait. Jignorais quon pouvait vivre autrement, que la vie pouvait être douce !

Victor était un homme bien. On a élevé deux filles ensemble, et aujourdhui je suis grand-mère de cinq petits-enfants. Victor ne cessait de répéter que la famille, cétait le plus important. Je nai jamais contesté. Dabord, on travaillait darrache-pied pour subvenir aux besoins des enfants, puis pour assister nos filles dans leur vie dadultes, ensuite pour nos petits-enfants. Quand je repense à tout cela, jai limpression davoir couru sans jamais marquer darrêt. Quand laînée sest mariée, nous avions une petite maison de campagne, mais Victor voulait plus : produire du bon poulet pour les petits-enfants.

Nous avons loué un hectare et nous avons traîné ce fardeau plusieurs années. Il achetait des animaux, il fallait les nourrir, les soigner sans relâche. Jamais au lit avant minuit, debout à cinq heures. On vivait plus à la campagne quen ville et les loisirs étaient pour les autres. Mes amies se vantaient, lune rentrant de la mer avec sa petite-fille, lautre allant au théâtre avec son mari. Moi, même aller au marché me semblait un luxe que je ne pouvais pas me permettre !

Il arrivait que nous restions sans pain plusieurs jours, les bêtes mattachaient à la maison. Seul réconfort : savoir nos enfants, nos petits bien nourris. Laînée a pu changer de voiture grâce à notre ferme, la cadette a refait sa salle de bain. Il ny a pas eu de sacrifices inutiles, me disais-je. Une ancienne collègue, venue me rendre visite, sétonnait :
Lucienne, je ne tai pas reconnue ! Je pensais que tu profitais ici de lair pur, tu sembles épuisée ! Pourquoi tinfliger tout ça ?

Je dois aider les filles, répondis-je.

Mais elles sont grandes, pense à toi, pour une fois.

Cette idée, vivre pour soi, je ne la comprenais pas à lépoque. Aujourdhui, je sais quon peut vivre autrement : dormir à sa guise, aller au marché, au cinéma, à la piscine ou faire du ski, sans que personne nen pâtisse. Les enfants ne sen trouvent pas plus pauvres, les petits-enfants ne manquent de rien. Mais surtout, jai appris à percevoir les choses autrement.

Autrefois, ramasser les feuilles mortes était une corvée, du gâchis. Aujourdhui, elles mapportent la gaieté. Je les lance du pied au parc, comme une enfant. Jai appris à aimer la pluie, parce que je peux la regarder tomber derrière la vitre dun café plutôt que denfermer des chèvres sous la grange. Les nuages me fascinent, les couchers de soleil me ravissent, le bruit du pas dans la neige me réjouit. Je découvre que notre ville est belle ! Tout cela, cest Anatole qui me la révélé.

Après la mort de Victor, jétais comme dans un rêve fiévreux. Tout est allé si vite : une crise cardiaque et il est parti avant même larrivée du médecin. Les enfants ont vendu le bétail, la maison et mont rapatriée en ville. Les premiers jours, jerrais à laube, ne sachant que faire de ma vie.

Et puis Anatole est entré dans ma vie. Il était mon voisin et un vieil ami de mon gendre. Il nous avait aidé au déménagement. Plus tard, il ma avoué quil ne pensait rien de moi au début, quil avait vu une femme éteinte, perdue, et quil avait eu pitié. Il disait avoir senti en moi un feu caché, quil fallait juste me sortir de ma torpeur. Il memmena me promener au jardin public. On sest assis sur un banc, il est parti acheter deux glaces, puis il proposa daller au bassin voir les canards. Toute ma vie, jen avais élevé à la campagne, mais jamais il ne métait venu à lidée de les regarder vivre. Ils étaient pourtant si drôles avec leurs plongeons maladroits !

Jai du mal à croire quon puisse juste les contempler, confiai-je. Les miens, je passais mon temps à préparer la nourriture, nettoyer, rien dautre. Là, cest le vrai plaisir.

Anatole ma souri et serré la main : Attends, Lucienne, tu nas encore rien vu ! Tu vas renaître, tu vas voir !

Il avait raison. Tous les jours, je retrouvais une part denfant enfouie, ma vie prenait enfin des couleurs, et tout ce qui avait précédé me semblait flou, lointain, lourd comme un mauvais rêve. Je ne saurais même pas dire à quel instant jai compris que je ne pourrais plus me passer dAnatole, de ses mots, de ses rires, de ses caresses. Mais un jour, je me suis réveillée en sachant que cétait ça, la vie, et que pour rien au monde je ne ferais marche arrière.

Mes filles, en revanche, ont mal vécu la nouvelle ! Elles maccusaient de trahir la mémoire de leur père. Jen ai beaucoup souffert, je me sentais coupable. Les enfants dAnatole, eux, ont été ravis, soulagés pour leur père. Restait à prévenir ma sœur, et ce moment, je lai retardé aussi longtemps que possible.

Et la mairie, cest quand ? demanda-t-elle après que notre longue conversation nous eut apaisées.

Ce vendredi.

Que puis-je dire ? Je vous souhaite tout le bonheur du monde pour vos vieux jours, répondit-elle, un peu sèche, avant de raccrocher.

Le vendredi, Anatole et moi avons acheté un peu de bon vin, de quoi grignoter, nous sommes habillés pour la fête et avons appelé un taxi pour la mairie. Mais à notre arrivée, quelle surprise ! Sur les marches du bâtiment se tenaient mes filles avec leurs maris, mes petits-enfants, et aussi les enfants dAnatole avec leurs familles et surtout, ma chère sœur Marguerite ! Elle tenait un beau bouquet de roses blanches, me souriait à travers les larmes.

Margot ! Tu es venue ? Javais peine à y croire.

Bien sûr, il fallait que je sache à qui je te confiais, a-t-elle ri.

En fait, tous sétaient parlés les jours précédents, sétaient organisés et avaient même réservé une table dans un petit restaurant.

Il y a quelques jours, Anatole et moi avons fêté notre première année de mariage. Aujourdhui, il est pleinement intégré dans la famille. Et moi, jai du mal à croire que tout cela est vrai : je suis si outrageusement heureuse quil marrive den avoir presque peur…

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