Une décision mal avisée — J’ai pris une décision : tu dois reprendre le travail. On ne sait pas tr…

Mauvaise décision

– Jai pris une décision : tu dois reprendre le travail.

Je ne sais pas exactement à quoi je mattendais, mais mon épouse na manifestement pas sauté de joie à cette annonce.

– Reprendre le travail ? Et tu oublies quon a Paul ? Il a trois ans, pas trente-trois. Il nest même pas encore bien habitué à la crèche et tu voudrais que je…

– Écoute-moi bien, – je lai interrompue fermement, – Je comprends que rester avec un enfant, ça épuise. Parfois jusquà la folie. Surtout après une journée de boulot. Si tu es fatiguée, aucun souci ! On embauchera une nourrice. Oui, ça coûte. Mais je ne veux pas que tu restes sans travailler.

Nadège a reposé le bol de semoule quelle avait préparé pour Paul.

– Attends. Si je comprends bien, tu veux que je retourne au travail, et pour ne pas rester avec Paul, on paierait une nourrice ?

– Exactement !

– Mais où est la logique dans tout ça ? Si tu es prêt à payer quelquun pour soccuper de notre fils, pourquoi ne pas me laisser men occuper moi-même ? Ou tu estimes que mon travail auprès de Paul vaut moins que celui dune inconnue ?

Jattendais cette remarque !

– Nadège, ça na rien à voir avec largent ou la valeur de ce que tu fais à la maison. Cest une question de principe. Essaie de comprendre. Si tu restes à la maison, tu vas perdre le contact avec la vraie vie. Totalement. Tu ne parleras quavec dautres mamans à la sortie de la crèche, tu ne discuteras que de compotes et de manteaux. Non, il faut que tout le monde travaille.

Jai laissé quelques secondes pour que mon conseil fasse son effet.

– Dailleurs, – jai ajouté, – la nourrice, ce serait juste pour quelques heures. Juste pour récupérer Paul à la crèche. Ce nest pas si cher, jai compté. On sen sortira.

Sauf quil ne suffit pas daller chercher lenfant. Il faut aussi être là le soir, lamener le matin, gérer les petits bobos

– Bravo, Stéphane. Tout calculé ! Un vrai économiste, – elle na pas pu sempêcher dêtre sarcastique, – Jeter sa femme sur le marché du travail pour quelle sépuise partout, cest ça ton plan ?

– Nexagère pas, – jai fait la moue, – Tu vas tennuyer à la maison. Tu pourras tépanouir ailleurs. Je ne te propose pas un poste de balayeur, tout de même.

Après deux semaines de discussions tendues mais sans éclats, Nadège a cédé. Elle a trouvé un poste rapidement. Rien dextraordinaire : gestionnaire clientèle dans une petite entreprise de logistique qui livre de la papeterie de bureau. Mille deux cents euros net par mois. Pas énorme, mais cétait toujours ça !

Un nouveau chapitre doptimisation familiale sest alors ouvert.

La journée de Nadège commençait à 8h30 pour finir à 19h. Du lundi au vendredi.

Le matin, cétait la course. Moi, debout à 7h30 pour aller à mon travail bien plus important, évidemment , je me contentais de donner les directives entre mon café et mon croissant.

– Nadège, tu as prévu des habits de rechange pour Paul ? Cest toi qui lemmènes ? Jai une réunion à neuf heures, pas question dêtre en retard !

Elle, toujours en train de fermer sa blouse à la hâte, essayait de mettre ses affaires dans son sac, vérifier que rien nétait oublié, sans écraser Paul qui réclamait encore cinq minutes de sommeil par terre.

– Oui, tout est prêt, Stéphane !

Elle a dû chercher une nourrice elle-même. Océane. Une gentille étudiante en lettres de vingt ans, pleine de bonne volonté, mais qui ne savait pas vraiment occuper un enfant de trois ans pendant trois heures.

Océane récupérait Paul à la crèche à dix-sept heures pile. Elle le gardait donc de 17h à 19h30 environ, le temps que Nadège traverse tout Paris pour arriver. Deux heures et demie.

Au début, je me trouvais malin.

– Deux heures, cest parfait. Et tu as le temps de rentrer. Cest ingénieux !

Mais lingéniosité, ça coûte.

– Quatorze euros de lheure, Nadège, – je râlais en regardant nos comptes, – Cinq jours par semaine Ça fait cent quarante euros !

Nadège, épuisée, me lançait un regard fatigué qui voulait dire : Je te lavais dit.

– Allez, Stéphane. Cest trois fois rien pour nous, non ? Tu as dit que ce nétait pas si cher.

– Ben je pensais que ça ferait moins Nadège, tu ne peux pas demander à partir du travail un peu plus tôt ? Ça nous éviterait une nourrice

Quel filou, oui.

– Cest toi qui as voulu ça, alors prends sur toi et pars du travail plus tôt, – elle a rétorqué, – Si je propose ça à mon chef, il me vire, et je recommence à zéro ?

Jai serré les dents.

– Je ne peux pas, – je lui ai répondu sèchement, – Cest mon salaire qui fait vivre le foyer. Je gagne trois fois plus que toi, Nadège. Ça compte !

Mais elle na même pas sourcillé.

– Et quest-ce que ça change ? Super, tu gagnes plus, et moi, je ne vois même pas la lumière du jour ! Je me lève, jemmène Paul à la crèche, puis je cours au boulot, puis je file récupérer Paul pour quon ne paye pas trop de nourrice. Après, je dois encore moccuper de lui, un peu de ménage parce que la poussière saccumule Quand respire-je, moi ? Ça me fait une belle jambe, ce que tu gagnes de plus.

Blasé, jai marmonné sur cette femme jamais satisfaite, et Nadège a préparé les affaires de Paul pour le lendemain.

Cahin-caha, on avançait.

Mais au bout de six mois, Paul a commencé à tomber malade.

Ça commençait comme un rhume, puis ça se transformait en vilain toux. Angines à répétition, bronchites. Bref, limmunité ne suivait pas.

Quand Paul était malade, il restait à la maison. Donc, Nadège devait le garder. Même dans la meilleure boîte de Paris, le congé enfant malade était bien moins payé que son salaire mensuel.

Nadège prenait des arrêts. Les mille deux cents devenaient vite six cents euros. Parfois moins.

– Regarde, – elle ma montré sa fiche de paie, – Deux semaines avec Paul à la maison Je toucherai tiens, six cent euros.

Jai gratté ma tête, comprenant que ce nétait pas un salaire, mais une aumône Et en prime, on reversait la moitié à la nourrice.

– Bon cest passager, – jai tenté de positiver, – Dès quil ira mieux, tu reprendras un rythme normal.

– Et dici là ?

Mais, quand Paul guérissait et que Nadège retournait au boulot, je remarquais vite : lappart nétait pas rangé.

– Nadège, je comprends que tu es très occupée, mais le dîner dhier traîne encore. Vaisselle pas faite. Je rentre, je suis crevé. Tu rentres plus tôt, tu pourrais au moins passer un coup de balai.

– Je rentre aussi du travail !

– Mais il y a la nourrice ! Si on a une nourrice, cest que tu as plus de temps pour toccuper du reste.

– Elle est là pour Paul, pas pour moi ! Réfléchis un peu, dis donc !

Jai fini par exploser.

– Et qui va sen charger, alors ? Moi ? Tu veux que je fasse le ménage ? Je travaille, moi, je gagne de quoi te permettre…

– De quoi me permettre de rentrer à 19h30 pour enchaîner avec le ménage ? Parfait, vraiment.

En entendant nos éclats de voix, Paul sest mis à pleurer dans sa chambre.

– Avant, tu y arrivais bien !

– Avant, cétait avant Cest fini. Tu voulais que tout le monde bosse. Daccord. Si toute la famille doit travailler, tout le monde doit aussi soccuper de la maison.

Elle sest posée à la table du salon et a ouvert son ordinateur.

– Voilà ma liste, – elle a tapé sans me regarder, – Ménage une fois par semaine, vaisselle tous les jours, cuisine trois fois par semaine, lessive, repassage Prends la moitié, cest ta part pour la famille.

Je me suis approché du tableau, un sourcil levé.

– Tu es sérieuse ? Moi ? Mais ce nest pas

– Tu fais partie de la famille. Tu veux légalité dans le travail, accepte la même chose pour la maison. Puisque je dois faire deux journées lune payée, lautre non.

Longtemps, jai ronchonné, prétendu un mal de dos.

– Je ne peux pas, Nadège, mon dos Jai pas lhabitude ! Cest un truc de femme !

– Moi, jai lhabitude de rentrer à sept heures du soir pour continuer jusquà minuit, pendant que tu râles parce que laspirateur nest pas passé ? Tu voulais de grands principes ? En voilà : si on travaille tous, on partage tout.

Il a bien fallu sy faire.

Jai découvert que faire la vaisselle après un dîner, surtout quand cest moi qui cuisine tous les trois jours, prend vingt bonnes minutes, et pas cinq comme jimaginais quand Nadège la faisait en silence.

Le plus drôle, cest la première lessive.

– Nadège ! – je criais depuis la salle de bain, – Pourquoi on a autant de linge ? On tient une laverie, ici ?

– Parce quon est trois et quil faut trier par couleurs, aussi.

– Par couleurs, en plus ?

Quand Paul a finalement cessé dêtre toujours malade, Nadège a gardé son emploi. Ses mille deux cents euros nétaient pas de trop, et elle savait toujours où chaque centime allait : la crèche, la nourrice (quon appelait moins souvent, mais quon gardait quand même), un peu de côté pour des vacances

Un soir, je suis rentré, Nadège coupait des légumes dans la cuisine.

– Alors, le bosseur ? lui ai-je dit.

– Ça va, – jai pris une bouteille deau, – Jai fini mon rapport. Demain, visite à lentrepôt. Je rentrerai tard.

– Daccord. Je coucherai Paul. Toi, quand tu rentreras, tu laveras ton assiette, daccord ?

Je nai rien protesté.

– Tu sais, jai réfléchi, – je me suis assis à côté delle, la regardant ciseler la coriandre, – Tu navais pas tort Enfin, tu avais raison. Travailler à deux, cest plus facile. Pas seulement pour le boulot…

Ce jour-là, jai compris : dans une famille, le partage, cest la vraie clé.

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Une décision mal avisée — J’ai pris une décision : tu dois reprendre le travail. On ne sait pas tr…
Mon mari m’a comparée à la femme de son ami pendant le dîner et a reçu une salade sur les genoux — Tu ressors encore ce service à vaisselle ? Je t’avais pourtant demandé celui avec le liseré doré, offert par maman pour nos noces d’or, il fait plus chic, — grogna Victor, fronçant le nez en examinant l’assiette qu’Olga venait de déposer sur la nappe blanche immaculée. Olga s’immobilisa une seconde, bouquet de persil en main. Elle hésita à répondre sèchement que le service doré ne supporte pas le lave-vaisselle et qu’elle n’avait aucune envie de récurer les assiettes à une heure du matin après le départ des invités. Mais elle se retint. Ce soir, Victor fêtait ses cinquante ans, un anniversaire marquant, et elle ne voulait pas gâcher l’atmosphère dès le début. — Victor, ce service est pour douze personnes, alors que nous ne sommes que quatre. Et puis celles-ci sont plus creuses, plus pratiques pour le rôti, — répondit-elle calmement, en continuant d’ajouter de la verdure au plat. — Vérifie plutôt si la vodka est fraîche. Gena et Marina ne devraient pas tarder. Victor marmonna vaguement et se traîna vers le frigo. Olga le regarda partir, soupira lourdement. Toute la semaine, elle avait vécu en mode « mission accomplie ». Son travail de comptable la fatiguait beaucoup — fin de trimestre, bilans à rendre, et à côté de cela imaginer le menu du dîner d’anniversaire. Victor avait catégoriquement refusé le restaurant, affirmant que « personne ne cuisine mieux que toi, Olga, et puis c’est frimer pour rien ». Bien sûr, ça flattait qu’il la vante, mais derrière chaque compliment se cachait surtout une radinerie et l’aversion des additions de restaurant. Résultat : trois soirs d’affilée après le boulot à faire mariner la viande, cuire les légumes, préparer les bases du “Napoléon” et façonner les petits roulés d’aubergines qu’il adore. Les jambes lourdes, le dos douloureux, le manucure bâclé sous un vernis transparent faute de temps. Le coup de sonnette la fit sursauter. — J’arrive ! — lança Victor, retrouvant aussitôt l’air accueillant du maître de maison. Marina fit son entrée dans le vestibule. On aurait dit qu’elle flottait, élégante dans sa robe beige parfaitement taillée, tenant un petit sachet griffé de chez Galeries Lafayette. Derrière, Gena, chargé de cadeaux et de bouteilles. — Ma chère Olga ! — Marina la tapa sur la joue, laissant flotter un nuage de parfum. — Qu’est-ce que ça sent bon ! Tu as encore accompli des merveilles en cuisine ? Oh, moi, je n’en serais pas capable. J’ai dit à Gena : tu veux une fête, tu m’emmènes au resto, je ne touche pas à une casserole, je préserve mon manucure. Olga cacha instinctivement ses mains. — Il faut bien que quelqu’un s’occupe du cocon familial, — sourit-elle en prenant le manteau. — Allez, tout est servi. Le dîner débuta dans une ambiance typique. Santé de l’hôte, cadeaux (Gena offrit une canne à pêche haut de gamme que Victor convoitait depuis des mois), rires et blagues. Olga faisait la navette entre cuisine et salon, veillant aux assiettes et aux verres pleins, grignotant à peine une bouchée de salade et un morceau de fromage. Victor, encouragé par la vodka, se détendit. Il se pencha en arrière, admirant Marina qui picorait sa part de poisson. — Marina, tu es toujours splendide. À te voir, je me demande : tu es sorcière ou quoi ? Tu manges sans jamais grossir. Et cette robe ! On voit tout de suite qu’une vraie femme sait prendre soin d’elle. Marina remit en place sa mèche. — Oh Victor, tu exagères. C’est juste de la discipline. Salle de sport trois fois par semaine et aucun glucide après dix-huit heures. Et puis, les soins ! J’ai découvert une crème miracle… — Voilà ! — Victor leva le doigt, ravi. — Discipline ! Tu entends, Olga ? Discipline ! Toi c’est toujours « Je suis fatiguée, j’ai pas le temps ». Marina travaille aussi, mais elle est rayonnante ! Olga, apportant le plat de rôti, fit une pause. Chef comptable dans une grosse société, elle gérait le foyer, le jardin, aidait aux devoirs des petits-enfants quand ils venaient. Marina travaillait comme hôtesse dans un salon de beauté deux jours sur quatre et n’avait pas d’enfants. — Victor, ne commençons pas à comparer, chacun a son rythme, — répondit-elle doucement pour éviter l’incident devant les invités. — Goûte au rôti, c’est une nouvelle recette avec des pruneaux. Mais Victor ne lâchait rien. La boisson le rendait bavard ; le contentement et l’orgueil masculins s’exprimaient. — Rien à faire du rôti ! — dit-il, tranchant une énorme part. — La cuisine, c’est la cuisine. Mais la vraie esthétique… Gena, t’as de la chance. Tu rentres, t’as pas une cuisinière en robe de chambre, t’as une fée. C’est beau ! Et chez moi ? Toujours des casseroles, odeur d’oignon frit. Je dis à Olga de s’inscrire à la salle de sport. Elle : « J’ai mal au dos, j’ai de la tension. » Que des excuses. De la paresse. Gena tenta de calmer l’ambiance : — Victor, arrête ! Olga est une perle. Ce rôti est une tuerie ! Ma Marina ne sait pas du tout cuisiner, nous c’est surgelés ou livraison. — Justement ! — Marina voulut apaiser, mais c’était maladroit. — Je n’aime pas cuisiner, c’est vrai. Mais j’ai toujours du temps pour moi. Un homme doit apprécier du regard, tu n’es pas d’accord, Victor ? Victor sourit niaisement, fixant la femme de son ami, puis se tourna vers Olga assise en face, mains abîmées posées sur ses genoux. — Paroles en or ! Aimer avec les yeux ! Mais regarde-moi… — il désigna Olga — Toi, tu as mis une robe, tu t’es coiffée, mais tu as un air… fatigué. Vieilli, tu comprends ? Marina pétille de vie. Toi, t’as juste le regard plein d’étiquettes Carrefour… Un silence pesant tomba. Gena fixait son assiette, Marina triturait sa serviette. Olga se sentit giflée. Elle repensa la veille, à ce t-shirt que Victor exigeait impeccablement repassé passé minuit, à l’argent économisé pour lui acheter sa satanée canne à pêche. — Victor, arrête, — dit-elle calmement mais fermement. — Tu dépasses les bornes. — Je dépasse rien ! Je dis la vérité ! Un ami se révèle dans le besoin, une femme dans la comparaison. Eh bien, la comparaison, ma chère, n’est pas à ton avantage. Gena peut présenter sa femme, être fier. Moi, je dois baisser les yeux. Tu t’es vue dans le miroir ? Tu t’es empattée, ridée… Vous avez le même âge pourtant ! — Faux, Victor, — répondit Olga glacée. — Marina a trente-huit ans, moi quarante-huit. Marina ne monte pas cinq étages avec des sacs de courses quand l’ascenseur tombe en panne, pendant que tu es vautré sur le canapé. — Ah, ça recommence ! — Victor leva les yeux au ciel. — Moi je bosse ! J’amène l’argent ! J’ai le droit d’exiger que ma femme soit à la hauteur. Mais toi… poule pondeuse. La seule chose que tu sais faire c’est couper des salades. D’ailleurs, la salade ! — il désigna du bout de sa fourchette la « hareng sous manteau ». — Même ça, tu la rates. Celle de Marina à Nouvel An, c’était léger, aérien. La tienne, c’est de la bouillie de mayo. Comme toi. La goutte d’eau. Quelque chose se brisa chez Olga — la patience qui portait leur couple depuis vingt-cinq ans fit place à une froideur glacée. Elle se leva posément. Victor, indifférent à son changement d’attitude, poursuivait, s’adressant à Gena : — Tu trouves pas ? Une femme doit inspirer ! Ici, c’est la morosité. Peignoir, charentaises, soupe. Mortel… Olga attrapa le plat profond de « hareng sous manteau ». Salade fraîche, parfaitement imbibée, généreusement nappée de mayo et ornée de betteraves râpées — au moins un kilo cinq. Elle contourna la table, se posta à côté de son époux. Enfin, il leva les yeux vers elle. — Qu’est-ce que tu fais là ? Plus de sel ? Moins de mayo ? — Non, Victor, — déclara-t-elle avec calme, voix posée. — Tout ce qu’il faut. Mais tu as raison. Ma seule compétence, c’est les salades. Puisque tu as tant besoin de légèreté et d’esthétique, ce saladier te sera sûrement plus utile. En prononçant ces mots, elle retourna le plat. Le temps parut suspendu. Gena eut la bouche béante. Marina prit une inspiration, bouche couverte d’une main. Et la masse rose et blanche, dodue, se répandit lentement, irrémédiablement sur les genoux de Victor, sur son pantalon clair, tout neuf, acheté pour le grand soir. *Ploc.* Un bruit épais, humide. La mayonnaise coula le long des jambes, la betterave s’imprégnant dans le tissu, les morceaux de hareng décorant sa braguette. Un silence de tombe s’installa. Victor contemplait ses genoux, stupéfait. Le jus de betterave traçait des dunes roses sur son beau pantalon beige, transformé en toile abstraite. — Tu… tu as perdu la tête ?! — hurla-t-il en se levant. La salade s’écrasa sur le tapis, ses chaussures. — Folle dingue ! Ce sont des pantalons neufs ! Complètement timbrée ! Olga reposa le plat vide sur la table. — Au moins c’est savoureux, Victor. Rassasiant. Et 100 % naturel, fait maison. — Je vais te… ! — Il leva la main, mais Gena l’arrêta. — Victor, calme-toi ! Tu l’as bien cherché ! — Moi ?! — Vociférait Victor, agitant ses jambes souillées. — Je dis la vérité et elle me jette la bouffe sur les fringues ! Nettoie-moi tout ça ! Tout de suite ! À quatre pattes ! Marina, livide, se recroquevilla sur sa chaise. L’ambiance du dîner venait de s’effondrer. Olga regarda son mari avec dégoût, comme devant un cafard. — Tu nettoieras tout toi-même, — articula-t-elle. — Ou alors appelle des pros. Puisque tu es l’homme de la situation, tu peux te le permettre. Moi, je vais aller… prendre soin de moi, comme tu disais. M’inspirer. Elle sortit. Dans l’entrée, elle enfila son manteau, prit son sac. Les cris furieux de Victor et les paroles apaisantes de Gena résonnaient derrière elle. — Olga, tu vas où ? — Marina surgit dans le couloir, yeux fardés grands ouverts. — Pars pas, il a bu, il ne pensait pas… — Si, Marina, — répliqua Olga sans hostilité, juste de la pitié. — Il l’a toujours pensé, il se taisait quand il était sobre. Merci d’être venue. Tu m’as ouvert les yeux. Olga sortit dans la fraîcheur automnale. Elle n’avait nulle part où aller, mais impossible de rester. Sur un banc devant l’immeuble, elle appela un taxi. « Chez maman, » décida-t-elle. Même si sa mère n’était plus là, l’appartement était resté vide, jamais loué — parfait pour ce soir. Victor la harcela de coups de fil, d’abord pour crier, puis pour supplier. Olga ne répondit pas. Elle acheta une bouteille de Sancerre et une tablette de chocolat au Monop’ de nuit, arriva chez sa mère, où l’odeur de vieux livres flottait, et, pour la première fois depuis des années, s’allongea sans penser à lessive ou dîner. Pour Victor, ce furent deux semaines d’enfer. Olga ne rentra pas le lendemain, ni le surlendemain. Elle vivait chez sa mère, travaillait, le soir… elle s’était offerte son massage repoussé depuis trois ans. Victor se retrouva seul, dans un appartement où la nourriture ne surgissait pas dans le frigo par magie, où les chaussettes ne sautaient pas d’elles-mêmes dans la machine puis dans son tiroir. Trois jours bravaches : raviolis, jean (le pantalon n’a jamais été récupéré, le pressing refusait toute garantie). Il en parlait à Gena : « Elle va ramper, à cinquante ans, qui la veut ? Elle rentrera, je déciderai. » Mais le quatrième jour, plus de chemise propre. Lui repasser, horreur. Le cinquième jour, indigestion des plats tout préparés. Le sixième, plus de papier toilette. L’appartement se couvrit de saleté. La tâche de salade sur le tapis, lavée à la va-vite, se mit à sentir le poisson et la mayo. L’ambiance chaleureuse, autrefois considérée comme un dû, s’effondra autour de lui. Olga… Olga s’épanouit. Fini les sacs lourds, puisqu’elle cuisinait peu, seulement pour elle. Son sommeil réparateur, son éclat nouveau furent vite remarqués par ses collègues. — Olga, vous rayonnez ! — taquinaient les filles du service. — Je suis amoureuse, — répondait-elle. — De moi-même. Enfin ! Deux semaines plus tard, Victor l’attendit à la sortie du bureau. Éreinté, chemise froissée, barbe de trois jours, le regard d’un chien perdu. Un minable bouquet de trois œillets. — Olga… — bredouilla-t-il, mal à l’aise. Olga s’arrêta, impassible. — Tu veux quoi, Victor ? — Allez, le cirque a assez duré. Il est temps de rentrer. Les fleurs, la maison, même le chat s’ennuie… Ils n’avaient pas de chat. — Je ne rentrerai pas, Victor, — dit-elle simplement. — J’ai déposé la demande de divorce. L’huissier te contactera. Victor resta bouche bée. — Quoi ? Un divorce ? Pour une salade ? Quelques mots ? On a vécu vingt-cinq ans ensemble ! — Justement. Vingt-cinq ans où j’ai été ta fonction : cuisinière, blanchisseuse, femme de ménage. Jamais une vraie personne. Tu rêvais d’une fée, Victor ? Cherche-la. Marina ? Non, Gena te trucide. Prends-en une autre. Celle qui volette, qui sent le parfum et ne fait rien. Mais rappelle-toi : les fées ne nettoient pas les toilettes ni ne préparent les soupes. — Olga, pardon ! Je t’achète un manteau ? Un abonnement au club de sport, comme tu voulais ? Olga rit. Amer mais joyeux. — Pour toi ? Pour ressembler à Marina et t’éviter la honte ? Non. Je vais déjà au club. Pour moi. Et le manteau, je me l’offrirai, ma paie suffit très bien — à condition de ne pas la gaspiller sur tes gadgets, tes cannes en or et tes petits caprices. — Mais moi, je vais finir seul ! Je ne sais pas démarrer la machine à laver, y a trop de boutons… — Un tuto sur YouTube, Victor. Ou engage une femme de ménage. Moi, je démissionne du poste de conjointe. Sans indemnité. Elle lui arracha la manche et fila vers le métro. Droit, légère. Victor resta longtemps planté devant le fleuriste, serrant ses œillets fanés. Il repensa à la belle soirée, au rôti, à la lumière douce, au moment où la salade dégoulinait sur ses jambes. — Idiote… — murmura-t-il, mais sans conviction. — Quelle idiote… Revenu dans son appartement froid, qui empestait le poisson et la mayonnaise, la bêtise n’était plus du côté d’Olga. Il appela Gena. — Gena, je peux venir manger un peu de fait maison ? — Désolé, Victor, — répondit Gena, tendu. — On s’est engueulés avec Marina. J’ai râlé qu’elle pourrait faire des raviolis, elle m’a traité de macho qui veut une boniche. Elle m’a balancé : « Regarde ce qui est arrivé à Olga chez Victor avec sa cuisine ! Salade sur le pantalon ! Je veux pas finir comme ça. » Résultat : je mange du “Sodebo”. Victor raccrocha, observa la tâche sur le tapis, en forme de cœur. Un cœur brisé, sale, betterave. Six mois passèrent. Olga et Victor divorcèrent discrètement. Les enfants, déjà grands, tentèrent d’arranger les choses, mais voyant la mère épanouie et le père grincheux, ils prirent le parti maternel. Victor n’apprit jamais à faire la cuisine. Plus maigre, usé, il confia ses chemises à la blanchisserie, malgré le coût. Il essaya de rencontrer d’autres femmes, mais aucune ne lui convenait : l’une ignorait comment faire des steaks, l’autre voulait sortir tous les jours, la troisième demanda son salaire et fit la grimace. Olga fêta ses quarante-neuf ans dans un petit café cosy entourée d’amies. Robe neuve, nouvelle coupe. — Olga, tu regrettes ? — osa une copine. — Après tant d’années… Olga touilla son café, sourit franchement : — Je regrette, oui. Je regrette de ne pas lui avoir balancé cette salade sur la tête dix ans plus tôt. J’ai perdu trop de temps à vouloir être parfaite pour quelqu’un qui ne l’a jamais vu. Elle regarda par la fenêtre. Des couples dans la rue, certains heureux, d’autres moins. Elle savait désormais : son bonheur dépendrait de sa propre main, plus de sa découpe de saucisson ou des compliments soufflés à une autre femme. Ses mains ne sentaient plus l’oignon mais la liberté et le bon parfum. Et la salade ? Maintenant, elle l’achète chez le traiteur. Par petites portions. Juste quand l’envie lui prend.