J’en ai assez, je pars ! Ça ne peut plus durer !
« J’en ai vraiment marre, je men vais ! Combien de temps encore ça va durer ? Lenfant, son éternelle fatigue, “aide-moi, aide-moi,” Moi, je veux sortir, comme avant ! Je veux faire lamour ! Je travaille, moi, tout de même ! Jaimerais rentrer retrouver la femme que jaime, ma compagne Je vais aller vivre chez un ami quelque temps, puis je me trouverai une plus jeune pfff » Au volant de sa Peugeot, en repensant au fait quil a mis un terme à son mariage ce soir, Antoine écrase nerveusement sa cigarette.
Lhistoire dAntoine et de sa femme est un vieux refrain. Ils se sont rencontrés, coup de foudre, passion brûlante, oubli de se protéger Résultat, quelques mois plus tard, elle lui montres son test de grossesse, deux bandes roses.
Bien sûr, garde-le, on va assurer, affirme Antoine, et autour, tous les proches hochent la tête en promettant « On taidera, vas-y, fais-le » Suivent le mariage, laccouchement, les larmes de bonheur un fils ! Et puis tout sarrête. La vie facile et joyeuse, envolée. Sa femme est devenue une mère épuisée, décoiffée, fatiguée, leur bébé crie sans cesse, et la nuit aussi, « aide-moi, aide-moi », Où est passée la jeune femme quil aimait ? Leur famille sest vite éclipsée Ils se retrouvent seuls, face à leur parentalité, sans relais.
Je ne suis pas prêt ! lance Antoine aujourdhui à sa femme, claquant la porte au nez de Chloé en pleurs, leur bébé dans les bras.
Un crissement de frein une silhouette courbée surgit soudain devant sa voiture.
Vous voulez mourir ou quoi ?! Antoine sort précipitamment de sa voiture, fonce vers la personne.
Lhomme, coiffé dun vieux béret, le regarde de ses yeux tristes et fatigués, et murmure :
Oui.
Pris de court par cette réponse inattendue, Antoine balbutie :
Monsieur, vous avez besoin daide ? Je peux faire quelque chose ?
Je ne veux plus vivre.
Mais enfin, ne dites pas ça ! Venez, je vous raccompagne chez vous ? Parlez-moi, peut-être que je peux vous aider Antoine lui tient la main, et lemmène doucement vers la voiture.
Racontez-moi, monsieur Antoine rallume une cigarette.
Mon histoire est longue.
Jai le temps.
Le vieil homme observe attentivement le conducteur, puis jette un regard à la photo denfant accrochée au rétroviseur.
Il y a cinquante ans, jai rencontré une femme dont je suis tombé amoureux fou. Tout est allé très vite, on sest mariés, un enfant, un fils, notre héritier On aurait pu croire au bonheur parfait ! Mais je voulais que la passion continue, la folie des débuts. Ma femme, elle, était épuisée, absorbée par notre petit, la maison et moi, je lui ai tout laissé, je ne lai pas aidée Jai rencontré une autre à mon travail ; ça na pas tardé à déraper Ma femme a découvert, on a divorcé. Avec lautre, ça na pas marché je nai pas eu de peine, jen ai profité pour faire la fête. Elle sest remariée, elle est devenue rayonnante, notre fils appelait son beau-père papa, et moi, ça métait égal
Et vous alors ? demande nerveusement Antoine, allumant une nouvelle cigarette.
Moi ? Jai bien profité, et maintenant ni famille, ni femme, ni enfants. Aujourdhui, cest lanniversaire de mon fils, il fête ses cinquante ans Jai voulu lui souhaiter, il ma refusé le seuil, le vieillard étouffe un sanglot. Tout est de ma faute. Il ma dit : « Tes pas mon père, pars, va tamuser encore. »
Bon, je vous emmène où, monsieur ? frappe le volant Antoine, agité.
Je vis là, juste ici, ne ten fais pas pour moi Le vieux descend et gagne lentement une tour HLM blanche toute proche.
Antoine vérifie quil entre bien dans limmeuble, reste un moment sur place, puis redémarre. Il sarrête à la supérette den bas, achète un bouquet de pivoines, et rentre chez lui.
Pardonne-moi, pardonne-moi, dit-il en entrant, sagenouillant devant Chloé en larmes, repose-toi, mon amour.
Il prend son fils dans ses bras, passe dans la chambre, le berce et commence à chanter dune voix rauque : « Dodo, lenfant do »
Le petit, étonné, sendort bien vite, sa main posée sur le cœur battant de son père. Antoine regarde son fils, ému, et se dit : « Je veux voir mon fils grandir. Je veux entendre papa. »
Tu as encore joué à lange gardien ? plaisante une vieille dame à son mari, qui rentre.
Lui, souriant, suspend son manteau sur le portemanteau.
Oui, il faut bien répéter les vérités aux jeunes
Et comment fais-tu pour repérer ceux qui ont besoin dun coup de main ?
Jen avais moi-même besoin à leur âge
Allez, viens dîner, mon héros, et demain, noublie, on va chez le fiston pour son anniversaire, pas de naufragés ce soir-là ! lui souffle-t-elle, pleine daffection.
Pas question doublier ! Cinquante ans pour notre héritier, notre amour comment loublier ? Il entoure sa femme de ses bras en souriant, et ensemble ils sen vont vers la cuisine.






