Reviens à moi. Nouvelle.

Je me souviens d’un mardi soir, quand le téléphone sonna. Mélusine venait tout juste de rentrer du travail ; son fils de troisième devait rendre un devoir ce jour‑là et elle n’avait pas envie de traîner les cahiers lourds jusqu’à la maison, alors elle était restée au lycée jusqu’à tard.

« Allô, c’est Victor. »

Elle crut d’abord que Mélusine avait effacé son numéro, mais ce n’était pas le cas.

« J’ai compris, tout se passe bien ? »

Un instant, la peur la saisit ; elle imagina que quelque chose n’allait pas avec André. Un mois plus tôt, leur fils était parti travailler dans le nord, à la petite station de garde de la Côte‑d’Opale. Le silence radio la soulageait un peu : elle n’avait plus à redouter chaque instant que quelque chose lui arrive. Aucun des deux n’avait jamais abusé d’alcool, mais André, depuis qu’il avait rompu avec la cynique Léna, s’était laissé emporter. Combien de fois elle l’avait sorti de l’hôpital ou du centre de désintoxication…

« Pourquoi faut‑il qu’il se passe un drame pour que je t’appelle ? » s’offusqua Victor. « Je me suis juste demandé si tu avais besoin d’un coup de main. Tu n’es plus seule maintenant. »

Mélusine, qui se disait depuis dix ans veuve de son mari, répondit d’une voix différente :

« Merci, je me débrouille. »

« Si jamais il faut réparer quelque chose, n’hésite pas. »

Le timbre de Victor ne changea pas ; pendant quelques secondes, elle imagina qu’il n’y avait jamais eu d’Aline, pas de divorce difficile, pas ces dix années de solitude. Elle se vit dans un futur où Victor rentrerait du travail, demanderait ce qu’il faut pour le souper, où elle serait encore la jeune femme qu’il connaissait. L’illusion s’évanouit rapidement.

« D’accord, merci. »

Elle resta longtemps à tenir le combiné, le regard fixé sur la fenêtre. Une pointe d’inquiétude vibra dans la voix de Victor ; même après dix ans, elle le connaissait trop bien. Il n’avait jamais appelé, jamais à son fils, jamais à elle.

En quête d’un souffle, elle chercha une cigarette. Elle avait arrêté de fumer depuis longtemps, après avoir surpris son fils avec une cigarette et l’avoir réprimandé ; il avait rétorqué que les règles n’étaient pas les mêmes pour les deux. Une demi‑paquet était caché derrière les épices, un secret qu’il n’avait jamais découvert, et lorsqu’elle était très lourde, elle en tirait une, toussant à chaque bouffée.

La cigarette ne fit rien. Elle décida alors d’aller au marché de la place, à la petite épicerie qui vendait fruits et légumes, pour préparer une salade, le frigo étant vide.

Ce n’était pas tant l’amour des légumes qui la poussait, mais l’envie de parler à Anselme. Il la faisait rire, savait remonter le moral et offrait toujours quelque chose de spécial : la première grenade de la saison ou une poignée de noix de Grenoble. Autrefois, il travaillait avec sa femme ; depuis le décès de celle‑ci, sa fille l’aidait. Après les funérailles, il avait expliqué que la fille était en réalité la nièce d’Anselme : lui et son épouse n’avaient pas d’enfants, mais son frère en avait sept, et lorsqu’une petite‑fille naquit, ils la confièrent à Anselme et à sa femme.

Cette histoire bouleversa Mélusine ; comment pouvait‑on abandonner son propre enfant ? Aucun être ne lui était plus cher qu’André, et maintenant, séparée de son fils si longtemps, elle ressentait une nostalgie profonde, même si elle comprenait que ce travail pouvait l’aider. Peut‑être, quand on a sept enfants, on s’attache moins.

« Oh, qui voilà ! » s’exclama Anselme en la voyant. « Mélusine, qu’est‑ce que je vous apporte aujourd’hui ? Regardez ces pommes, exactement comme vous les aimez ! »

Parfois, elle croyait que ses sourires et ses cadeaux dépassaient la simple courtoisie d’un client fidèle, mais elle se ressaisissait aussitôt : qui aurait besoin d’une vieille tante corpulente ? Ce n’était pas elle qui se décrivait ainsi, mais Victor, lorsqu’il était parti voir Aline, qui l’avait traitée de « jeune et belle », tandis que Mélusine se sentait maintenant comme une vieille tante ronde.

Malgré tout, l’humeur de Mélusine s’éclaira. Après la salade et la pomme rouge, elle lut un peu, toujours troublée par Victor, puis se coucha, résolue à l’appeler le lendemain. Aucun problème à réparer ne se présentait, si ce n’est le robinet de la salle de bains qui gouttait depuis longtemps, mais elle n’avait pas envie de faire venir un plombier.

Victor arriva ce même soir, plus maigre que d’habitude, comme si Aline ne le nourrissait plus.

« Tu as bonne mine, » dit‑il.

« Oh, vraiment ? »

« Des nouvelles d’André ? »

« Pas vraiment, tu sais qu’il n’y a pas de réseau là‑bas. »

Il répara le robinet, accepta les spaghettis à la boulette, loua sans cesse sa cuisine, sa coiffure, tout, au point que Mélusine se demanda s’il ne voulait pas revenir. Peut‑être Aline l’avait quittée ?

« Comment ça se passe avec Aline, tout va bien ? » demanda‑t‑elle directement.

Victor détourna le regard.

« Nous nous sommes séparés il y a un an. André ne t’en a‑t‑il pas parlé ? »

« Non. »

Elle comprit alors que Victor n’aimait jamais les tâches ménagères et préférait retourner auprès d’une vieille tante ronde plutôt que de ne manger que des raviolis.

Furieuse, elle se dit qu’il n’avait aucun droit de revenir, d’autant plus qu’il osait se présenter chez elle.

Heureusement, il ne mentionna pas de retour. Il changea de sujet et déclara que le robinet était réparé, mais que cela ne tiendrait pas longtemps, il faudrait changer le mitigeur.

« Je t’en achèterai un nouveau, je le ramènerai, » promit‑il.

Quand il partit, Mélusine se posta devant le miroir. Se demandait‑elle si quelqu’un pouvait encore l’attirer ? Des cheveux grisonnants, une taille d’hippopotame, des jambes en prise de varices… Elle se détourna et alla se coucher.

Victor la rattrapa à l’arrêt du bus, traînant le nouveau mitigeur, affirmant vouloir préparer une salade fraîche et ne pas refuser les fruits. Mélusine se sentit mal à l’aise,

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