Cela sest passé un été, il y a un an. Aurélie attendait au centre commercial des Halles, près de la fontaine aux Nymphéas, sa fille qui devait la rejoindre pour une journée de emplettes prévue de longue date. Les lumières prenaient sur le marbre des teintes de bonbon, et les sons résonnaient comme des rires déformés dans lair tiède.
Tout à coup, un homme au crâne lisse et au ventre arrondi glissa hors de la foule chamarrée pour sarrêter juste derrière elle.
Aurélie ?
Adrien ? Est-ce bien toi ? demanda-t-elle, incertaine, peinant à reconnaître dans ce vieil homme négligé, le fiancé gracieux de jadis.
Aurélie esquissa un sourire diaphane, traversé dun éclat de douleur ; elle ne pouvait chasser de sa mémoire limage de la trahison.
Vingt-cinq ans plus tôt, Aurélie et Adrien sapprêtaient à se marier. Ils respiraient la jeunesse et tout Paris murmurait leur bonheur, comme une chanson douce au bord de la Seine.
Vint le matin des noces. Dans lappartement typiquement haussmannien de la famille dAurélie, régnait une ambiance de fête ; le salon débordait danémones blanches tandis que larôme de tarte Tatin se mêlait à celui du café. Tout le monde saffairait : guirlandes, rubans, éclats dargent. Aurélie termina ses préparatifs, un voile de soie légère flottant derrière elle. Les invités, Adrien compris, attendaient lapparition de la mariée.
Cest alors quun vieux véhicule bleu, saturé de pollen dété, se gara devant limmeuble. Un inconnu descendit, se pressa vers la porte et demanda après Adrien, annonçant quil était son beau-père. La mère dAurélie haussa les épaules, croyant à une mauvaise plaisanterie et voulut sassurer quil ne se trompait pas. Mais lhomme, la voix grave, certifiait son propos : sa fille attendait un enfant dAdrien et souhaitait sexpliquer.
Aurélie sentit le sol tanguer. Lair prit la consistance du coton, tout semblait sétirer. Derrière linconnu, une silhouette de femme aux cheveux châtains apparut, le ventre sarrondissant sous la robe dété.
Sans un mot, Adrien monta dans la voiture et sévapora dans les rêves brisés.
Alors, Pauline cétait le nom de cette fille a donné naissance à une petite mais lenfant nétait pas en bonne santé Nous souffrons beaucoup, tu sais, dit Adrien dune voix brisée. Des problèmes depuis sa naissance et avec Pauline, tout sest effiloché. Rien ne ressemble à ce que nous espérions de la vie.
Eh bien, tu ne peux ten prendre quà toi-même pour tout cela, répondit Aurélie, haussant les épaules en séloignant, la tête dressée bien haut, comme un cygne dans la lumière étrange dun après-midi parisien. Le bruit des pièces dun euro tomba quelque part très loin, presque imaginaire, tandis quelle glissait lentement vers la sortie du rêve.





