Voilà déjà quinze ans que jai pris la décision de partir travailler en Italie. Pas pour le grand luxe, non, mais tout simplement pour survivre. Mon défunt mari aimait plus le vin que la vie elle-même ; son foie na pas résisté, et il est passé de lautre côté avant même ses 40 ans.
Vous imaginez le bazar : quatre enfants sur les bras, pas un sou vaillant, et pas un chat pour mépauler. Enfin, à lexception de ma chère grand-mère Augustine, la seule rescapée de la famille (les parents de mon mari ayant eu la bonne idée de partir juste avant lui). Jétais orpheline, alors, à défaut de mieux, jai confié mes petits à mamie et en avant pour la Dolce Vita (enfin, façon de parler).
Dix ans de ma vie à user mes chaussures chez les baristas italiens, pendant que grand-mère jouait à la maman de substitution à Dijon. Je nosais rentrer que tous les deux ou trois ansil fallait économiser les euros, pas vrai ? Quand mamie Augustine a tiré sa révérence, cest ma fille aînée, Clémence, qui a repris le flambeau. À vingt-sept ans, cest elle qui materne la tribu : les sœurs, Léontine (20 ans), Sidonie (18 ans), et Félix, notre benjamin de 16 ans.
Honnêtement, sans Clémence, je serais dans de beaux draps. Elle maidait sans rechigner, répétant toujours quelle penserait à elle-même seulement le jour où ses frère et sœurs iraient bien. Mais, surprise ! Les plans, ça change. Voilà que Léontine tombe amoureuse et mannonce son mariage.
Je rentre pour la cérémonie, persuadée quils vont devoir sendetter sur trois générations. Eh bien, non ! Léontine et son Jules avaient tout prévu, aidés par, roulements de tambours Clémence, bien sûr. Et cerise sur le gâteau, Clémence ma même tendu une enveloppe pour leur cadeau, gonflée grâce aux sous que je lui envoyaiselle avait économisé presque tout !
Jai à mon tour offert un joli chèque de mariage (Clémence nen revenait pas : elle ignorait que je mettais chaque mois de côté quelques euros dans la perspective de tels événements !).
Peu après, même rengaine pour Sidonie, la suivante. Elle travaillait déjà, alors, avec un petit coup de pouce de ma part, la voilà propriétaire madame a son chez-soi !
Et notre Clémence dans tout ça ? Vous devinez la suite : cest la dernière à se marier. Son compagnon na pas hérité dun château sur la Loire, mais à force de persévérance et déconomies à la BNP, ils se sont acheté leur foyer tous seuls. Jai alors eu un flash : Clémence mavait confié que son compte en banque grossissait à vue dœil. Jy envoyais aussi quelques billets de temps en temps, histoire de gonfler la cagnotte. Résultat ? Jai tout versé sur son compte : elle le méritait cent fois, celle qui avait sacrifié ses années de jeunesse pour ses cadets, gérant la tribu, leurs caprices et leurs humeurs, tout en leur filant de largent de poche.
Naïvement, jai cru que tout le monde applaudirait. Mais non ! Mes autres enfants sont montés sur leurs grands chevaux : ils voulaient leur part, ou du moins un partage équitable. Selon eux, Clémence était trop stricte lorsquils voulaient dépenser largent que je leur faisais parvenir. Autant vous dire que jai avalé mon croissant de travers !
Jai tenu bon : cétait ma décision. Sils voulaient des sous, quils les gagnent eux-mêmes ! Je sais très bien que Clémence a toujours été généreuse avec euxloin des radins, elle aurait pu soffrir quelques petits plaisirs plutôt que de jouer la gestionnaire en chef !
Du coup, rébellion familiale : mes benjamins mont carrément menacée de couper les ponts, avec moi et leur sœur, sils nobtenaient pas satisfaction. Refus de venir au mariage de Clémence, chantage affectif et tutti quanti…
Dans tout ça, je reste persuadée davoir eu raison, mais franchement, jai beau aimer un petit drame comme tout bon Français qui se respecte, jaurais préféré éviter celui-ci.
Alors, vous à ma place, quauriez-vous fait ? Un conseil dami ne serait pas de refus entre deux fromages? Moi, jai fait ce que mon cœur me dictait. Je me suis assise dans la cuisine, le regard perdu dans le jardin printanier, et jai attrapé le vieux téléphone à cadran dAugustine. Jai composé un message commun, voix tremblante mais ferme : « Mes chéris, sachez que lamour ne se divise pas, il se multiplie. Largent, lui, senvole, se partage, se dispute, mais la reconnaissance, la vraie, ne sachète pas. Clémence a sacrifié sa liberté pour la vôtre, ses rêves pour tenir la famille deboutje lui devais ce geste. »
Au début, les appels de mes cadets se sont faits rares. Les anniversaires de famille se sont passés en comités restreints, avec des rires à moitié étouffés et quelques regards mouillés. Mais au fil des mois, la colère a fondu, remplacée par la nostalgie de nos jours heureux et les souvenirs des tartes de mamie Augustine.
Un soir dautomne, alors quun orage grondait sur Dijon, la sonnette a retenti. Léontine, Sidonie et Félix se tenaient sur le pas de la porte, dégoulinants mais le sourire timide. « On voulait juste dîner en famille », ont-ils murmuré.
Ce soir-là, autour de la table, jai compris que largent finit toujours par soublier, mais que les gestes damour restent gravés à jamais. Et en voyant Clémence servir le dessert, sourire radieux au milieu de ses frère et sœurs enfin réunis, jai su que la vraie richesse, cest dêtre ensemble, envers et contre tout.






