Peu séduisante

Claire sétait installée confortablement dans un fauteuil moelleux dun petit salon de thé du centre de Lyon, attendant son cappuccino et ses choux à la crème. Cétait son petit rituel, pour se donner du courage avant dattaquer une longue journée de boulot.

Dehors, la neige tombait doucement, recouvrant les rues dun voile blanc. Claire savoura une gorgée bien chaude de café, appréciant chaque instant. À la table den face, deux filles papotaient gaiement. Clairement, elles étaient amies de longue date.

Tu sais pas ce qui mest arrivé lautre jour ! Jai croisé la nouvelle copine de mon ex Franchement, elle est pas gâtée par la nature, hein. Quest-ce quil a bien pu lui trouver ?
Elle cuisine peut-être des bœufs bourguignons de folie ? Ou alors, elle doit être une tigresse au lit ! fit lautre en riant.
Oh arrête ! Tiens, regarde sur son profil Insta. Vraiment, elle na rien pour elle.
Elles gloussèrent ensemble. Claire, elle, resta figée, un malaise lui saisissant le cœur. Elle repensa à ce qu’elle avait entendu sa mère dire à son père, quand elle avait sept ans : Claire, elle, cest pas une beauté. Côté visage, cest pas trop ça, faudra quelle se démarque autrement.

En grandissant, Claire avait tout fait pour soigner son apparence. Mais elle avait beau faire dans lélégance discrète, elle se sentait toujours pas assez jolie. Sa mère répétait souvent : Aller, ma fille, la tête haute. La beauté te fait pas briller, mais tas la tête sur les épaules. Travaille, fais de ton mieux, lessentiel cest que tu restes pas toute seule.

Au lycée, elle fuyait le regard des autres, naimait pas sa silhouette longiligne et un peu maladroite. À la fac, elle avait appris à shabiller avec soin, à se maquiller discrètement. Elle avait même rencontré un gars sympa. Mais même lui se moquait parfois de ses fesses toutes plates ou de ses pieds de géante. Claire se disait que décidément, on pouvait être intelligente sans jamais plaire vraiment. Elle avait fini par faire avec.

Après son café et sa pâtisserie, Claire se dépêcha daller au boulot. À midi, elle passa chez sa copine Léa nourrir Minou, le gros chat, et arroser les plantes. Léa était partie deux semaines à Marrakech, et son mari nétait presque jamais à la maison. Avec un peu de chance, il ne croisera même pas Claire, sétait dit Léa en partant.

En arrivant, Claire servit à manger au flemmard de Minou, puis soccupa des plantes du salon. À travers le mur, elle entendait de la musique. Cétait une vieille chanson de Francis Cabrel, et Claire commença doucement à la fredonner : Il faudra leur dire, dites-leur pour leur peau, ces enfants du vent… Dun coup, elle se sentit légère. Épanouie, dans cette atmosphère pleine de fleurs, de lumière douce Sans sen rendre compte, elle se mit à tournoyer, riant toute seule devant les bouquets et son reflet dans la baie vitrée.

Soudain, elle entendit des voix derrière elle.
Claire se retourna et tomba nez à nez avec deux hommes. Pierre ! Le mari de Léa. Et pas seul en plus Les deux semblaient très surpris, presque gênés.
Quelle honte !, pensa Claire, rouge écarlate.
Salut Claire. Je te présente Marc, un collègue. On venait chercher des papiers et on ta vue danser On pouvait plus détourner les yeux. Pardon de tavoir dérangée.
J euh Léa ma demandée de passer.
Paniquée, Claire se précipita vers la porte, oublia Minou sur ses pas, trébucha et sétala de tout son long. Tout devint noir.

Claire se réveilla à lhôpital, dans une petite chambre lumineuse.
Bonjour ! Ça va mieux ? Je mappelle Sophie, je suis ta voisine de lit. Tu as eu un petit choc, mais le médecin a dit que rien de grave. Il y a déjà un livreur qui est passé pour toi, et un jeune homme sympa avec des fleurs, dit Sophie avec un sourire chaleureux.

Merci réussit juste à murmurer Claire, émue.
Elle se leva doucement, sapprocha de la fenêtre, ouvrit le sac. Dedans, plein de fruits, du jus, et ses choux à la crème préférés, sûrement de la part de Léa et Pierre. Mais ce qui la touchée, cétait le bouquet de chrysanthèmes blancs et la petite carte.

Claire, remets-toi vite. Une fille aussi jolie que toi na rien à faire à lhôpital Je tinvite à une expo de fleurs. Pas question de refuser. Marc.

Claire enfouit son visage dans les chrysanthèmes, ferma les yeux de bonheur, puis courut enlacer Sophie, la voisine de chambre

La beauté nest pas toujours éclatante ni évidente. Chacune la porte à sa façon. Parfois, elle brille doucement, tout au fondLe soleil déclinait lentement à travers la vitre, dessinant des ombres douces sur les draps. Claire, serrant toujours les fleurs et la carte contre elle, sentit jaillir dans son cœur une sensation nouvelle, aussi éclatante et chaude quune aube dhiver. Elle pensa aux paroles de sa mère, aux rires cruels, aux regards fuyants et aux doutes. Et soudain, tout cela semblait appartenir à un autre temps.

Ce soir-là, dans la chambre tranquille, on frappa à la porte. Marc apparut, timidement, un sourire un peu maladroit sur les lèvres. Il tenait sous le bras une revue dart et, dans son regard, brillait quelque chose de sincère qui toucha Claire bien plus que tous les compliments du monde.

Jai apporté de la lecture et des cookies de la cafétéria. Pas aussi bons que tes choux, mais jai tenté, dit-il en riant doucement.

Elle l’invita à entrer, et tous deux discutèrent longuement, de fleurs, de voyages, dart et de vie. Sophie sassoupit, paisible, tandis que Claire et Marc dessinaient lentement les contours dune amitié nouvelle, dense et légère à la fois, où nul jugement ne sinvitait.

Peu à peu, Claire sentit que le regard quelle portait sur elle-même changeait. Ce nest pas dans un miroir quelle trouva la preuve de sa beauté, mais dans le reflet lumineux qui dansait dans les yeux de Marc, dans la gentillesse désarmante de Sophie, dans la tendresse silencieuse de ceux qui savent voir.

Lorsque le lendemain, elle quitta lhôpital, Marc lattendait sur le trottoir, un sourire immense et maladroit, et un minuscule bouquet danémones à la main.

Claire sarrêta, rit de bon cœur, leva le visage vers la lumière dorée du matin, avançant dun pas neuf. Dorénavant, elle marcherait tête haute, non pour affronter le monde, mais pour accueillir tout lamour, la beauté et la douce magie que la vie, parfois, réserve à celles qui osent laisser tomber le masque.

Et peut-être, songea Claire, que le bonheur, finalement, avait toujours eu son visage. Il ne lui restait quà le reconnaître.

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Peu séduisante
Facteur de risque Un matin tranquille dans un appartement parisien. C’est un dimanche de fin novembre, le ciel est gris, les branches des arbres dénudées. Dans la cuisine, le réfrigérateur ronronne, la bouilloire refroidit, des assiettes du dîner d’hier attendent dans l’évier. Serge, installé à table, pèle une orange avec soin, rangeant méthodiquement les épluchures dans un cendrier. Sa femme, Tatiana, fouille dans le placard du haut à la recherche de filtres pour la cafetière. Sur la chaise près de la fenêtre, la veste de leur fils, Daniel, traîne, avec son sac à dos posé à côté. Leur fille, Anne, a promis de passer partager le déjeuner avec son compagnon que les parents ne connaissent qu’au téléphone. — Tu as deviné son âge, toi ? demande Tatiana sans se retourner. — Va savoir, répond Serge en haussant les épaules. Il a l’air adulte, au téléphone on dirait un homme… Tatiana soupire. Ces derniers mois, elle soupire plus souvent. Serge s’y est habitué, n’y prête plus attention à chaque fois. Il a quarante-six ans, travaille comme ingénieur dans une PME spécialisée en ventilation. La vie suit son cours : boulot, maison, quelques sorties avec les amis. Ses parents sont partis depuis longtemps, il ne reste que la mère de Tatiana, Valérie, qui vit dans l’immeuble d’en face. — Je passerai chez maman après le déjeuner, dit Tatiana. Elle se plaint encore de ses jambes. Les plaintes au sujet de ses jambes durent déjà depuis des années : arthrose, varices, comprimés à prendre. Serge la conduit parfois à la clinique, sans s’agacer, avec plutôt une tendresse résignée. La vieillesse, on n’y échappe pas. Un coup de porte dans le couloir. Daniel entre, grand, mince, casque sur les oreilles. Il enlève ses baskets, fait un signe à son père, retire un écouteur. — M’man, je mangerai plus tard, OK ? Je file à la salle. — Il file à la salle… marmonne Tatiana. Et ses examens, ils vont se passer tous seuls ? — Maman, ça va, répond Daniel, se décalant instinctivement hors de portée. Il ne me reste que deux validations. Serge le regarde et pense à la rapidité avec laquelle son fils a grandi. Hier encore, il l’emmenait faire de la trottinette dans la cour ; aujourd’hui, son fils a des biceps, un tatouage sur le poignet, et mené sa petite vie. Ils vivent comme beaucoup d’autres familles françaises : crédit pour un T3, les vacances une fois l’an, souvent en France — parfois en Espagne ou en Grèce. Des disputes pour des histoires de sous, pour savoir qui sort les poubelles ou téléphone à la belle-mère. Rien d’original. Ces derniers temps, Tatiana est plus souvent fatiguée. Elle s’assoit le soir sur le canapé, jambes repliées sous elle, geignant qu’elles tirent. Serge met ça sur le compte du travail et de la météo. Elle est comptable dans une école, assise devant l’ordinateur toute la journée. Ce jour-là, tout commence non pas à cause de ses jambes, mais de sa mère. Valérie l’appelle au moment où Anne et son compagnon sont arrivés. Sur la table, salade, harengs à la russe et poulet au four. — Tania, la voix tremble, ma main a encore fait des mouvements involontaires… et ma jambe ne répond plus bien… J’ai eu peur. Tatiana blêmit, pousse son assiette. — J’arrive tout de suite, maman. Serge se lève. — J’y vais avec toi. — Reste, tranche-t-elle. Toi, tu restes ici… Anne, reste avec ton invité. Je ne serai pas longue. Serge enfile son manteau quand même. Ils descendent l’escalier, traversent la cour. Chez la belle-mère, ça sent le chou et la lessive. Valérie ouvre elle-même mais se retient au chambranle. — Montre-moi, demande Tatiana en lui prenant la main. C’est quoi qui a fait un mouvement ? — Là… tente de sourire sa mère… C’est peut-être la tension. Serge la regarde, une inquiétude diffuse lui serre le ventre. A soixante-douze ans, Valérie était toujours active, allait à l’église, rendait service à sa voisine. Depuis quelques mois, elle est devenue étourdie, oublie la cuisinière allumée. — On appelle les urgences, tranche-t-il. — Non, ce n’est rien, répond Valérie. Ça va passer. Mais ça ne passe pas. Une heure plus tard, ils sont aux urgences de l’hôpital du quartier. L’air est étouffant, ça sent l’antiseptique. D’autres familles attendent sur les bancs. Valérie part sur un brancard pour des examens. Tatiana fait les cent pas dans le couloir. Serge tente d’appeler Anne pour prévenir qu’ils seront en retard, sans succès. — C’est peut-être juste les nerfs, tente-t-il sans trop savoir à qui il parle. Tatiana acquiesce, le regard dilaté. Le diagnostic tombe le soir. Un médecin à la mine usée les reçoit dans un petit bureau. — Votre mère a des signes d’atteinte neurologique, explique-t-il, les yeux rivés sur son écran. Le scanner n’a pas montré d’AVC aigu, mais il y a suspicion de processus dégénératif. — Un quoi ? bredouille Tatiana. — Nous observons des changements dans le cerveau. Il faut faire des examens complémentaires, consulter au centre spécialisé, voir un neurologue et un généticien. Serge sent son cœur se serrer. Génétique ? Il n’avait jamais pensé que ce mot concernerait sa propre famille. — Vous pensez que c’est héréditaire ? demande-t-il. — Difficile à dire à ce stade. Certaines maladies sont d’origine génétique, mais on doit éliminer d’autres causes. Je vous fais une ordonnance. Ils ressortent dans le couloir, l’odeur de médicaments et d’eau de javel persiste. On ramène Valérie en chambre, épuisée, mais elle fait bonne figure. — Alors, je suis encore en vie ? plaisante-t-elle. Tatiana s’assied à côté, lui prend la main. — Ne plaisante pas avec ça, maman. Serge regarde par la fenêtre la cour plongée dans le soir. Un seul mot tourne en boucle : « héréditaire ». Une semaine plus tard, ils vont au centre hospitalier régional, en neurologie. Tout est plus moderne : portes vitrées, file d’attente électronique, grands écrans. On fait passer un IRM à Valérie, des analyses, elle passe entre les mains du neurologue. Puis, ils rencontrent une femme en blouse blanche : « médecin généticien ». — À la lecture des examens, dit-elle en feuilletant les dossiers, il y a suspicion d’une affection neurodégénérative d’origine génétique : la maladie de Huntington. Vous connaissez ? Serge secoue la tête. Tatiana non plus. — C’est une maladie issue d’une mutation d’un gène : des cellules cérébrales dégénèrent, entraînant mouvements inadaptés, troubles de l’humeur, comportement… La maladie s’aggrave avec le temps. Le ton est posé, presque ordinaire. Serge écoute, glacé. — Mais pourquoi maintenant ? demande Tatiana. Ma mère a plus de soixante-dix ans. — L’âge d’apparition varie. Chez votre mère, c’est relativement tardif. On pourra valider le diagnostic par test génétique. — C’est vraiment héréditaire ? demande Serge. — Oui. Si la mutation est présente, chaque enfant a une chance sur deux d’en hériter. Tatiana pâlit. Serge la soutient. — Donc… commence-t-elle… — Il est possible que vous portiez aussi ce gène, répond calmement la généticienne. On ne peut pas deviner sans test. C’est le but du dépistage prédictif. Un mot neuf pour eux : prédictif. — Et nos enfants ? demande Serge. Le risque est là pour eux aussi ? — Si vous portez la mutation, le risque se transmet. Si non, vos enfants sont épargnés. Silence lourd. La médecin ajoute : — Vous n’êtes aucunement obligés de faire le test. C’est votre choix. On propose toujours un accompagnement psychologique avant. Serge hoche la tête dans le vide. Il pense à Anne et Daniel. Chez eux, le soir, ils rassemblent les enfants dans le salon. — On était avec mamie à l’hôpital, commence Tatiana d’une voix tremblante. Il pourrait s’agir d’une maladie génétique, la maladie de Huntington. Si c’est le cas, on peut la transmettre à ses enfants. — 50 %, complète Serge. Blanc. On n’entend que l’horloge. — Et donc nous aussi ? s’étonne Anne. — Peut-être, répond Tatiana. Il faudra d’abord voir si je porte le gène. — Et comment le savoir ? demande Daniel. — Prise de sang et entretien avec les médecins. Mais c’est un choix très réfléchi. — Et si on refuse ? s’enquiert Anne. — On peut vivre ainsi, dit Serge. Personne ne vous force. — Mais si on fait le test… on apprend juste qu’on est condamné ou pas ? grince Daniel. — Oui, murmure Tatiana. Mais rien ne guérit cette maladie. On apaise juste les symptômes. Silence. Une réalité nouvelle s’est abattue sur la famille. — Je veux savoir, lâche Daniel soudain. S’il y a un test, je veux le faire. Tatiana se retourne. — Tu n’as pas compris… D’abord moi. Ensuite, on voit. — Et si tu refuses ? soupire-t-il. — Ce n’est pas le moment, intervient Serge. — Ça sera quand, alors ? Quand j’aurai un symptôme ? — Assez ! Tatiana sort précipitamment. Je n’en peux plus. Serge regarde les jeunes. — Il nous faut du temps. Ce n’est pas un contrôle à rendre lundi. Les semaines suivantes, le quotidien reprend mais différemment : tout est subordonné à la question du test. Tatiana consulte généticien et psychologue. Serge l’accompagne. On leur explique : — Le test montrera si vous avez la séquence anormale dans ce gène. Si oui, vous développerez la maladie, tôt ou tard. Sinon, vous et vos enfants êtes à l’abri. — Et si je ne veux pas savoir ? demande Tatiana. — C’est un choix aussi. Beaucoup préfèrent ignorer, vivre avec l’incertitude, chacun réagit différemment. — Et pour nos enfants ? insiste Serge. — Adultes, ils décideront. Mais si votre test est négatif, ils seront rassurés. Tatiana serre un mouchoir, pense à Anne bébé à la maternité, à Daniel petit. Elle repense à ses peurs d’alors : maladies bénignes, genoux écorchés. Maintenant, tout est plus grave. — Si je porte la mutation, demande-t-elle, pourra-t-on me licencier ? Refuser une assurance ? — Pour l’instant, la France n’a pas de loi spécifique, mais le résultat est confidentiel. Attention cependant à ce que vous révélez, la réaction des autres est imprévisible. Les soirs, Serge et Tatiana discutent à la cuisine. — Si j’ai ce truc, je ne veux pas qu’on me regarde comme une bombe à retardement, dit-elle. — Je ne te verrai pas autrement, répond-il. — Tu me regardes déjà différemment, corrige-t-elle avec un sourire las. Anne vient leur parler un soir. — J’ai lu sur cette maladie. Il y a des gens qui choisissent de ne pas avoir d’enfants quand ils risquent de la transmettre. — Tu ne sais même pas si tu es concernée, note Serge. — Mais si je le suis ? Si on veut un enfant avec Julien, est-ce que j’en ai le droit moralement ? — Ne parle pas ainsi, s’exclame Tatiana. Tu n’es coupable de rien. — Mais si je transmets ça, ce sera de ma faute. Serge sent la tension. D’un côté, l’envie de vivre normalement ; de l’autre, la peur pour un futur enfant. Daniel s’échappe dans le sport, sort tous les soirs, mais Serge remarque qu’il cherche sur Internet la maladie, le test, l’espérance de vie. — Tu surveilles mon ordi ? reproche Daniel. — Je m’inquiète. — Moi aussi. Je ne veux pas qu’on me prenne en pitié à l’avance. Un jour, Tatiana reçoit un courrier de l’hôpital, elle peut désormais prendre rendez-vous pour le test. — Je ne sais pas si je tiendrai, murmure-t-elle. — Tiendras-tu à vivre sans savoir ? demande Serge. Elle se tourne vers lui, larmes aux yeux. — Et toi, tu ferais quoi ? Il hésite, écartelé entre « pour savoir, pour prévoir » et « ne touche pas si ça ne fait pas mal ». — Je ne sais pas. Elle va voir sa mère à l’hôpital. Valérie, alitée, regarde par la fenêtre. — On m’a parlé d’un test, questionne Tatiana. — Laisse tomber, j’ai fait assez d’examens. Je sais que mes jours sont comptés. Pense à toi, à tes enfants, mais ne te torture pas. Ce qui doit arriver arrivera. Ses paroles restent dans l’esprit de Tatiana. Ce fatalisme la console et l’agace à la fois. La clinique leur propose un conseil familial. Tous viennent : Tatiana, Serge, Anne, Daniel. Le médecin-généticien et la psy sont en face. — Notre rôle, précise la psychologue, c’est de vous aider à clarifier vos envies, vos craintes. — J’ai peur d’être un fardeau, avoue Tatiana. Qu’on doive me soigner, puis que je devienne méconnaissable. J’ai peur de ne pas connaître mes petits-enfants. Anne regarde le sol, Daniel, la fenêtre. — Et vous ? demande la psy à Anne. — J’ai peur de faire naître un enfant malade. Mais j’ai aussi peur de regretter de ne pas oser. — Moi, dit Daniel, j’ai peur de vivre en pensant que j’ai, ou non, ce truc. Dans les deux cas, ce sera dur. — Et vous, Monsieur ? à Serge. Il soupire. — J’ai peur de ne pas être à la hauteur. De compter les années si Tatiana est malade. Silence. La psychologue acquiesce. — Quelle que soit votre décision, la peur ne disparaîtra pas ; elle changera juste de forme. En sortant, Anne annonce : — J’ai choisi. Je ne passerai pas le test. Mais je ferai attention à ne pas tomber enceinte sans y réfléchir. Si un jour je veux un enfant, il y a la FIV avec sélection embryonnaire. J’ai lu, ça se fait. — C’est cher, dit Serge. — Mais honnête. Je ne tiendrai pas avec une sentence dans la tête. Je préfère vivre avec le risque qu’avec une certitude. Tatiana vacille entre fierté et douleur, sans trouver la force d’aller dans ses bras. — Moi je veux savoir, tranche Daniel. Je veux vivre avec la vérité. — D’abord moi, lui rappelle Tatiana. Ensuite, on verra. — Et si tu ne le fais pas ? Moi, je ne veux pas attendre des années. — On ne va pas s’engueuler dans la rue, calme Serge. Rentrons à la maison. Mais chacun mûrit sa position. En voiture, la radio passe de la variété française sans que personne n’écoute. La semaine suivante, Tatiana s’inscrit au test. Serge l’accompagne. On lui explique que le délai du résultat sera d’un mois à un mois et demi. — C’est long, commente-t-elle. — Moins qu’une vie dans le doute, plaisante Serge (maladroitement). L’attente semble interminable. Le quotidien continue — mais tout le monde est à l’affût du moindre symptôme chez Tatiana. Un soir, Daniel rentre furieux. — Aujourd’hui, le prof de bio a parlé des maladies génétiques. J’avais l’impression qu’il parlait de moi. — Tu pouvais sortir, suggère Tatiana. — Oui, et dire quoi ? « Excusez, je suis peut-être concerné ? » Non merci. Serge pose la main sur son épaule. — Tu ne dois d’explication à personne. — Sauf à vous ! s’énerve Daniel avant de filer. — Je veux que tu vives, lâche Serge. — Et moi, je veux savoir combien de temps… Le jour des résultats, il neige finement. Serge a pris un congé, ils partent ensemble à l’hôpital. Dans la salle d’attente, d’autres familles. Tatiana blêmit, refuse soudain d’entrer. — Nous sommes venus, rappelle Serge doucement. — J’ai changé d’avis. Je ne supporterai pas une mauvaise nouvelle. Il est lui-même terrifié mais ne la force pas. — Tu as le droit de ne pas entrer. Mais la réponse existe de toute façon. — Mais si je ne l’entends pas, nous, on change. L’infirmière les appelle, Serge propose de l’accompagner. Tatiana accepte. Le médecin feuillette les papiers. — Nous avons reçu vos résultats. Je comprends votre inquiétude. Votre séquence génétique est dans la norme. Vous ne portez pas la mutation. Serge met du temps à comprendre. — Ma mère… commence Tatiana. — Votre mère a la maladie, mais vous non. Vos enfants sont hors de danger génétique pour cette affection. Ils se serrent l’un contre l’autre, Tatiana pleure enfin. En ressortant, Serge dit : — Les enfants ne vont pas y croire. — Moi non plus. J’ai l’impression qu’on nous a sortis d’une file d’attente. Le soir, toute la famille se retrouve. Anne a amené un gâteau, Daniel des clémentines. — On est tranquilles pour ça, commente Daniel. — Oui, pour ça, sourit Anne. Mais la vie reste un risque. Tatiana leur souhaite du bonheur, mais pense à sa mère. Après le repas, Anne aide à la vaisselle. — Je me pose encore des questions sur les enfants, confie-t-elle. — Tu as tout ton temps, assure Serge. Tu n’as plus ce risque précis, mais la vie reste risquée. Anne sourit. — Tu philosophes, papa. Daniel zappe machinalement devant la télévision éteinte. Tatiana s’assoit près de lui. — Tu parlais de faire le test ? — Plus besoin, répond-il. J’ai bien assez stressé ce mois-ci. — Moi aussi, confie-t-elle. Il la serre soudain dans ses bras. Le lendemain, Tatiana va voir Valérie. — Maman, je n’ai pas la mutation. Les médecins ont dit. — Dieu merci, j’ai prié pour cela, murmure Valérie. Mais vis ta vie : ne fais pas de ta maison une annexe de l’hôpital. Sur le chemin du retour, Tatiana sent que tout a changé : la vie reprend, mais différemment. Il y aura d’autres épreuves, aucun garantie n’existe. Mais, ce soir-là, ils sont ensemble à table ; et, pour l’instant, c’est suffisant. Serge regarde Tatiana, qui suit des yeux la neige et esquisse un sourire. Sans éclat, sans emphase — le sourire de ceux qui ont traversé la tempête et réapprennent à respirer. — Du thé ? propose-t-il. — Sers-moi, répond-elle. Dans ce simple geste, Serge devine quelque chose d’essentiel. Un cœur à l’écoute, impossible à mesurer scientifiquement.