Dans la cuisine de ma grand-mère, les rôles étaient clairement répartis : elle régnait sur les douceurs, tandis que grand-père se consacrait à tout le reste de la gastronomie.
Ce nest pas pour rien quil a son diplôme de cuisine ! disait-elle avec une fausse sévérité, glissant au four une plaque prometteuse de petits sablés.
Tartes fines, madeleines, brioches, cannelés… voilà son royaume, son univers de rêve saupoudré de sucre glace. Petite, quand jarrivais chez mes grands-parents, mes pas me portaient toujours en premier vers la grande boîte en fer-blanc où sommeillaient les sablés au beurre. Leur parfum doux, vanillé et doré vous enveloppait comme une seconde couette, et il ny avait rien en moi quune envie irrépressible de dévorer la moitié de la boîte.
Mais la soupe de grand-père, ah, quelle soupe ! Épaisse, fumante, saturée darômes et de souvenirs. Ma mère avait depuis longtemps renoncé à me faire avaler la sienne à la maison ; aussi gentille soit-elle, elle cuisait la soupe avec un goût dindifférence. Mon père, homme dune patience angélique, dégustait pourtant ses plats comme sil goûtait à quelque mets divin.
Élodie, cest si délicieux que je pourrais avaler la cuillère ! lançait-il à ma mère, la regardant dans les yeux avec tendresse.
Petite, je soupçonnais que, sil était prêt à avaler la cuillère, cétait uniquement parce quil mourait de faim. Il ne mâchait pas, non ; il engloutissait pour ne pas sattarder sur le goût.
Mais cétait le regard dune enfant, naïve et capricieuse. Car juste de lautre côté de la rue, il y avait le refuge chaleureux de mes grands-parents où jy trouvais midi et soir la vraie soupe et le vrai bonheur. Le petit-déjeuner, daccord, se prenait à la maison, car même ma mère ne pouvait pas rater une tartine beurrée surmontée de confiture à labricot.
Grand-père, raconte-moi comment tu nes pas devenu chef ? lui demandai-je un jour, engloutissant une nouvelle fois sa soupe qui collait à la cuillère.
Il a poussé un soupir et ses yeux rieurs se sont enroulés dans leurs rides. Il sest versé une grande tasse de thé noir, sest installé sur sa chaise au coin de la fenêtre et a entamé son récit :
Je suis entré à lécole hôtelière à contre-courant du désir de mon père. Lui, il voulait que je devienne ingénieur. Il disait que cétait la plus noble profession pour un homme. Et la cuisine, murmurait-il, cest bon pour les femmes.
Mais moi, dès tout petit, jaimais tourner autour de ma mère, casseroles à la main. À sept ans déjà, je préparais la soupe pour moi, pour papa, et même pour mémé quand elle venait goûter. Ma mère était infirmière, passait ses nuits à lhôpital et rentrait brisée ; la cuisine héroïque, ce nétait pas pour elle. Cest là que jentrais en scène. Haut comme trois pommes, disait mémé, mais le couteau déjà vif comme une idée neuve entre les doigts. Papa se régalait avec bruit. Mais que je devienne cuisinier, ça non, il ne voulait pas en entendre parler.
Mais jétais têtu une idée dans la tête, et impossible de len déloger. Jai filé droit en école hôtelière.
Jétais un bon élève, voire un excellent. Jadorais apprendre de nouveaux tours et, plus encore, les tenter dès la sortie des cours, à la maison, pour ébahir maman qui répétait :
Eh bien, tu parles dun miracle ! Quun simple morceau de viande puisse se nommer bifteck, entrecôte, côtelette, ou rôti !
Et moi, tout fier, presque arrogant, ce que je ne comprends quaujourdhui, jexpliquais les différences.
Mon stage, je lai fait à la cantine de lusine. Les apprentis étaient doffice placés au poste froid rien de plus normal : émincer des légumes pour la macédoine na rien à voir avec mijoter cent litres de soupe dans le respect des recettes. Mais la cheffe, madame Colette, une vraie perle, me laissait parfois laider en douce côté chaud. Comme jaimais entendre grésiller, frémir et bouillonner ! Je mimaginais déjà, grand chef des fourneaux, régnant sur lempire culinaire ; casseroles, marmites et écumoires prosternées devant mon génie.
Lucien, descend à la cave ! Il serait temps dattaquer la barrique de choucroute, me lançait alors la responsable, me ramenant sur terre.
Jaimais couper le chou. Pour ça, il fallait juste un bon couteau, bien tranchant.
Alors me voici, devant la minuscule fenêtre au ras du trottoir, observant les jambes qui défilent, découpant mon cinquième chou. Et soudain, un léger bruissement me réveille. Il faut dire que rien, mais alors rien au monde ne meffraie plus que les rats. Je ne tombe pas dans les pommes comme une fille, non mais ces sales bêtes me révulsent.
Je marrête, le couteau suspendu, et lève les yeux vers le plafond. Deux petites billes noires me fixent, un long et répugnant fouet de queue balance tout près de ma toque. Saute qui peut ! Je bondis hors de la cave et claque la porte, dos plaqué, les jambes flageolantes et le coeur tambourinant.
Si vite, cest déjà fini ? me demande la chef, surgissant de son bureau.
Moi, plus jamais. Je ne descendrai plus là, jai tenté daccentuer la fermeté de mon timbre.
Comment ça, tu niras plus ? Cest ton travail ! Je peux revoir la note de ton stage si tu refuses dobéir.
Alors notez comme vous voudrez, mais je ny mettrai plus les pieds.
Bien sûr, elle na baissé aucune note, mais cest là que jai vu mon métier dun autre œil. Passer la vie à craindre lapparition du moindre rat… très peu pour moi. Javais beau me dire que le risque était infime, je ne voulais pas vivre avec ce spectre.
Et ainsi, diplôme en poche, jai rejoint mon père à lusine. Je vous fais grâce des petits arrangements pour y entrer, mais lui était heureux : enfin, disait-il, son fils était raisonnable. Et moi, jai conclu que mon talent de cuisinier trouverait bien sa place à la maison, finit le récit grand-père en vidant sa grande tasse de thé.
Et moi, aujourdhui, avec ma propre famille, je reviens chez mes aïeux, le coeur tendu de tendresse. Car la boîte à biscuits de grand-mère trône encore, fidèle sur la table, et la soupe très dense bouillonne sur la cuisinière, souvenir vivant du grand-père.
Reposez-vous un peu, mes chéris, je lance en nouant mon tablier.
Biscuits et soupe, cest formidable, mais il faut préparer aussi une bouillie de semoule au lait, un riz au lait, des boulettes vapeur… Il ny a pas de hasard, si la petite-fille est à son tour devenue cuisinière à la place du grand-père.






