«Eh bien, puisque vous êtes si maligne — traduisez !» ricana le directeur en jetant le contrat à la …

«Vas-y, puisque tu fais la maligne traduis !» ricana le directeur, lançant le contrat à la femme de ménage. Une semaine plus tard, il emballait déjà ses affaires.

Camille observait la trace boueuse dune chaussure essuyée sur le linoléum quelle venait de laver. Dans sa gorge flottait ce goût familier de javel et de savon bas de gamme. Elle avait trente-deux ans. Depuis cinq ans, sa vie se mesurait au nombre descaliers récurés, au volume dun seau en plastique.

Dupuis, tu dors debout ? La voix du directeur de lusine “Électrométal”, Monsieur André Leclerc, lui claqua dans loreille. Des Allemands arrivent dans dix minutes pour la salle de réunion. Pas un grain de poussière !

Sans un mot, Camille se redressa. Elle avait appris à se fondre dans le décor. Personne ne savait que sous sa blouse bleue se cachait une femme qui avait, jadis, lu Goethe en version originale et rêvé dune carrière davocate internationale. Mais la vie avait fondu sur elle dun coup : crise cardiaque de sa mère, fauteuil roulant, factures de rééducation qui avaient englouti lappartement et ses ambitions. Son allemand moisissait quelque part dans un recoin de lesprit, recouvert par les plannings du ménage.

Dans la salle de réunion, lair était épais, moite. Sur la table polie quelle venait de lustrer trônait une chemise luxueuse en cuir. La première page était couverte de petites lettres allemandes, la langue qui semblait navoir pas frôlé ses tympans depuis un siècle.

«Vertrag über die Übertragung von Anteilen» : les mots se plaçaient deux-mêmes dans son esprit. Ce nétait pas un simple contrat. Cétait larrêt de mort de lusine. André Leclerc orchestré la fuite dactifs, laissant aux investisseurs une coquille vide et des dettes salariales abyssales.

Alors Dupuis, tu cherches des mots familiers, là ? Leclerc entra nonchalamment, rajustant sa cravate. Le pas menu du chef datelier, Serge Petit, cliquetait derrière lui.

Camille neut pas le temps de séclipser. Elle leva les yeux, et dans son regard passa un éclat oublié, la fierté dautrefois.

Il y a une erreur, Monsieur Leclerc. À la clause douze. Les Allemands obtiennent le contrôle immédiat en cas de retard de paiement. Vous signez la permission de vous mettre dehors dans un mois.

Leclerc se figea. Son visage se colora de cette rougeur malsaine des hommes quon prend au dépourvu. Il échangea un regard avec Serge, puis sourire grimaçant :

Tas entendu, Serge ? Voilà quon héberge une experte en droit international. Regarde-moi ça ! Blouse tachée, seau à la main, et ça se permet de donner son avis !

Il sapprocha, exhalant le mélange fort de parfum de luxe et de cognac.

Allez, la maligne, traduis-moi ça ! lança-t-il, balançant le dossier juste sous son nez.

Demain matin huit heures, je veux la traduction complète en français sur mon bureau, avec tes « corrections ». Sinon tu rends le matériel, et tu vas faire la manche. Ta mère va tenir combien de temps avec la soupe claire ?

Serge détourna les yeux. Camille prit le dossier lourd comme son existence.

Ce soir-là, Camille ne dormit pas. Elle resta assise dans la cuisine blafarde, sous la veilleuse tremblotante. Sa mère, dans la chambre dà côté, gémissait dans ses rêves. Devant elle, le contrat et un vieux dictionnaire détudiante.

Elle sacharna, comme en transe ; chaque phrase, chaque subtilité juridique, elle les dénouait, révélant les combines de Leclerc, les faux crédits, le sabotage de tous. Il avait caché bien des morts dans la comptabilité.

Le matin, elle ne toucha pas à la serpillière. Camille enfila sa seule robe noire, laustère, celle quelle gardait pour la préfecture ou la mairie.

À huit heures, elle entra dans le bureau de Leclerc.

Voici la traduction, Monsieur Leclerc. Mon conseil : ne signez surtout pas. Ce document engage votre responsabilité sur vos biens personnels.

Leclerc ne regarda même pas les feuilles. Il souffla une volute de fumée précieuse :

Va laver le sol, « maître » Dupuis. Si tes pas encore virée, cest pour pas être à court de bras demain sur les escaliers. Cest tout, tu peux disposer.

Le lendemain, la délégation arriva, menée par Monsieur Schneider, homme de pierre. Négociations à huis clos, mais dans le couloir, à genoux devant les plinthes, Camille entendait monter la voix aigüe de Leclerc.

Brusquement, les portes claquèrent. Schneider surgit, tenant les pages de Camille.

Wer hat das geschrieben? lança-t-il aux assistants, la voix tranchante. Qui a rédigé ceci ?

Linterprète officiel, un garçonnet blême, parut accablé. Leclerc, haletant et moite, surgit sourdement :

Cest nimporte quoi, Monsieur Schneider. Une femme de ménage… Je vais la renvoyer illico !

Schneider écarta la main dun geste sec, savança vers Camille, toujours un chiffon en main.

Cest vous ? demanda-t-il, maladroitement, en français.

Oui, répondit Camille dans un allemand limpide. À votre place, je regarderais attentivement lannexe quatre sur la créance client. Les chiffres sont bidon.

Leclerc eut un mouvement deffroi, leva la main, mais Schneider la saisit solidement.

Assez, coupa Schneider. Nous avions des soupçons, mais cette analyse technique confirme tout. Monsieur Leclerc, nos avocats préparent déjà un recours. Vous ne perdez pas quun contrat. Vous perdez tout.

Il se tourna lentement vers Camille, étudiant ses mains crevassées par leau de javel.

Il nous faut quelquun connaissant lusine de lintérieur, et le droit français. Nous mettons une administration provisoire en place. Accepteriez-vous de collaborer avec nous ? Audit juridique indépendant.

Camille regarda Leclerc. Il saccrochait au chambranle, démesurément vieilli, le regard affolé.

Oui, répondit-elle tout bas.

Une semaine passa. Le bureau du directeur flottait dans un silence étrange. Camille sasseyait à la grande table, la même où, sept jours plus tôt, Leclerc balançait les papiers. Elle portait une veste neuve, achetée grâce à son avance sur salaire.

Un petit coup retentit à la porte. Serge Petit, chef datelier, entra, gêné :

Madame Camille… Leclerc est là pour déménager ses affaires. Les vigiles attendent votre feu vert.

Camille traversa le couloir. André Leclerc attendait, carton sous le bras. Dedans, quelques statuettes, des diplômes et une bouteille entamée de cognac. Il semblait avoir pris vingt ans. Sa barbe piquetée dargent, la veste tombante.

Il la fixa, non avec haine, mais la résignation pâteuse du condamné.

Alors… tu las fait, ta traduction. Contente ?

Je voulais seulement que lusine tourne, Monsieur Leclerc. Que les gens soient payés. Pas que vous empochiez les primes sur leur dos.

Elle fit signe aux vigiles. Ils sécartèrent. Leclerc entra dans lascenseur, les portes se refermant lentement sur ce monde dont il prétendait jadis être le maître.

Camille retourna à son bureau, sapprocha de la fenêtre, observa la cour de lusine. À lentrée, une nouvelle femme de ménage, jeune, dans la même blouse bleue, balayait timidement le marbre.

Soudain, Camille sentit enfin la pression la quitter ; les jambes molles, elle sassit lourdement. Ce nétait pas une victoire, juste une réconciliation avec elle-même.

Elle sortit son téléphone, composa un numéro.

Maman ? Cest moi. Oui, tout va bien. Demain, le médecin du centre passe. Ne ten fais pas. On sen sortira. Tu nas plus à faire des économies sur tes médocs.

Camille raccrocha, posa son regard sur la pile de dossiers. Il y avait du travail, oui. Mais désormais, cétait un travail pour lequel il valait la peine de vivre.

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