Mon frère est parti en vacances et m’a demandé de prendre soin de notre mère. Jamais je n’aurais imaginé que cela me coûterait autant

Une nuit étrange, dans ce paysage flou et bleu de mon sommeil, mon frère Étienne ma appelée dune voix qui résonnait comme à travers un vieux combiné fissuré. Lui et sa famille partaient en vacances à Biarritz, disait-il, et il ne voulait pas que notre mère, Hélène, reste seule à Paris. Alors il ma demandé, dans cette logique impénétrable des songes, si je pouvais laccueillir chez moi.
Jai accepté, car Étienne et ses enfants soccupaient de maman depuis des années. Hélène, toujours à la frontière du réel et de labsurde, savait faire naître la tempête dun simple souffle. Chez moi, il ny avait quun lit : alors, jai cédé, me fabriquant une place sur le parquet, sous une lumière qui vacillait comme une marionnette fatiguée.
La première nuit semblait paisible, baignée dans un surréaliste silence de lune. Mais quand jai voulu plonger dans des draps de sommeil, maman sest redressée dans le lit, plissant son visage : « Ça me pique, je sens des cailloux, ça doit être le matelas », grinçait-elle. Pourtant, ce lit je lavais acheté récemment, dans une boutique de la rue Mouffetard, et rien ne devait troubler son confort à moins que les matelas, dans mes rêves, ne deviennent des nids dépines invisibles. Jai gratté le fond dune armoire pour découvrir une vieille couette, espérant apaiser ses tourments. Mais rien ny fit ; elle sagitait toujours, comme une dormeuse prise dans une grève mystérieuse.
Au matin, la cafetière glissait sur la table et je regardais le soleil de Paris sétirer. Javalais mon café noir, préparant mon esprit pour une journée banale au travail. Quand jai enfilé mon manteau, Hélène ma appelée :
Où vas-tu ? Qui va me faire mon injection ?
Sa question planait, énigmatique, au-dessus du carrelage. Personne ne mavait parlé dinjections. Jai aussitôt téléphoné à Étienne, sa voix lointaine comme une note de saxo sous la pluie. Il ma assurée, entre deux soupirs, que maman savait parfaitement se piquer, que cétait une habitude héritée dil y a des années.
Soulagée, ou peut-être simplement résignée, je suis partie, déjà en retard dune heure et demie sur mon propre rêve.
Lorsque je suis revenue, lappartement avait lodeur lourde dune fin dorage. Hélène était là, allongée sur le lit, respirant avec difficulté. Jai peiné à la relever : elle avait mangé tout ce qui lui était interdit, du fromage coulant, du saucisson sec, des éclairs au chocolat. Son estomac sétait rebellé, comme si ses caprices lavaient emmenée au bord du gouffre.
Tu ne toccupes pas de moi, me lança-t-elle, la voix talonnée par le drame. Tu veux que je meure ?
Je ne peux pas tout quitter, maman. Je dois travailler, tu le sais.
La vérité, cest quHélène pouvait soccuper delle-même, même si depuis que mon frère avait vendu son ancien appartement à Montreuil pour acheter un trois-pièces dans le 15e arrondissement, elle semblait saccrocher à ses caprices comme une petite fille capricieuse. Son comportement enfantin ne me faisait pas sourire comme celui dun enfant ; au contraire, il moppressait, devenait pesanteur dans ce rêve sans issue.
Hélène hurlait, pleurait parfois, et même si cétait irréel, son ombre remplissait lespace, monumentale et impossible à déplacer, comme si ce cauchemar, tout empli deuros, de couloirs parisiens et dimmeubles étroits, ne finissait jamais. Je la regardais ingrate, étrange, terrifiante maman et je ne savais pas comment continuer à exister dans cette pièce avec elle, sous ce ciel criblé dabsurdité.

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