Et tu te rappelles, Camille
Javais pris lhabitude de jeter un coup dœil par la fenêtre chez eux, parce quils vivaient au rez-de-chaussée. Au début, on voulait un étage plus haut, mais finalement, on sy était fait. La plus heureuse, cétait la grand-mère pas besoin de monter des escaliers à nen plus finir. Tous les samedis, Madame Jeanne Dumas, la grand-mère de Camille, sortait du four des tartes ou des crêpes, ou encore quelque chose dautre, mais toujours délicieux et parfumé.
Lodeur de pâtisserie séchappait par la fenêtre ouverte de la cuisine, attirant les garçons qui jouaient au foot dans la cour. Loïc sapprochait toujours du bon côté, mais pas de la cuisine : il contournait limmeuble, traînait une caisse quil trouvait dans les hautes herbes, sy hissait et jetait un œil chez Camille. Elle le devinait toujours avant même quil arrive et accourait, dès quelle entendait quil grimpait.
Japporte des tartelettes, ma mamie en a fait plein. Son ruban rose qui tenait sa chevelure blonde en queue de cheval se défaisait et flottait derrière elle au rythme de ses pas.
Cest super bon Loïc mâchait avec appétit en jetant un œil dans sa chambre. Tu as fini le devoir de français ? demandait-il.
Oui, cest terminé.
Tu me fais copier ?
Avec plaisir, Camille lui tendait son cahier. Noublie de me le rendre demain matin, avant les cours.
Loïc bossait assez bien, mais comme beaucoup, un brin paresseux malgré son intelligence. Surtout en maths, il comprenait tout, mais les parties de foot dans la cour lui prenaient tout son temps de devoirs. Dans les années 90, on navait pas dinvasion de portables, alors les gamins couraient dehors jusquà la nuit sans vouloir rentrer.
En quatrième, Loïc porta pour la première fois le sac de Camille, le balançant en racontant un nouveau film. En troisième, la fine et brune Élodie, avec ses yeux noisette, était élue selon la tradition des garçons « plus belle fille du collège ». Et Loïc en devint fou : il la suivait partout, se collait à elle, la raccompagnait jusque chez elle. Camille pensait que ça lui passerait. Maintenant, cétait elle qui attendait Loïc, ou se postait à la fenêtre pour lorsquil toquait, réclamant : Camille, fais-moi copier.
Élodie savait garder ses distances, mais attachait les gens fermement. Loïc oscillait entre Élodie qui lacceptait ou le rejetait, et Camille qui attendait toujours son retour.
Il continuait à venir voir Camille par la fenêtre, elle sortait une tasse de thé fumante, attrapait quelques biscuits sil ny avait pas de tartelettes.
Tu as entendu : nos gars ont perdu. Il parlait du foot évidemment. Camille, elle savait déjà, toujours au courant de tout ce qui comptait pour Loïc. Elle suivait le foot, lisait les infos sportives, regardait les films dhorreur qui la faisaient trembler. Elle pouvait toujours participer à la conversation ; Loïc navait quà lui demander le titre du film.
Elle le soutenait comme un vrai ami, dans tout. Loïc venait chez elle pour être écouté, compris, secouru. Élodie, cétait autre chose Loïc la vénérait, pensait à elle, rêvait, souffrait, se plaignait même à Camille que Victor, lui, raccompagnait Élodie.
Après le bac, ils se sont tous inscrits dans des facs différentes. Loïc ne venait plus chez Camille copier ses devoirs, il suivait Élodie partout. De temps en temps, par nostalgie, il passait chez Camille. Ils allaient parfois au cinéma, Loïc bavardait sans arrêt ; il avait besoin de vider son sac.
Loïc, samedi cest mon anniversaire. Je tinvite. Tu viendras ? Elle lui adressait ses yeux gris, pleins damour.
Il réfléchissait : Samedi ? Oui, ça devrait aller. Ok, je viendrai. Et qui dautre sera là ?
Les parents, mamie, Véronique et Damien, Pauline tu les connais, cest notre bande.
Parfait, je passerai.
Mais samedi, Loïc ne vint pas. Il débarqua une semaine plus tard, abattu, à bout.
Loïc, quest-ce quil y a ? Tu fais une tête…
Il se plaignait quÉlodie était partie en stage, sans lavoir prévenu. Camille le consolait, même si cela lui coûtait. Je tai attendu samedi
Quest-ce que samedi ?
Mon anniversaire
Ah, il se frappa le front, Camille, javais oublié, tu ne men veux pas
Non, ça arrive.
Il sapprocha de la fenêtre. Tu te rappelles, quand tu me nourrissais de tartelettes lété ? Il y avait une caisse sous la fenêtre, je grimpais dessus, et tu posais le thé et la confiture comme sur une table.
Camille souriait, ce souvenir la réchauffait, et cétait agréable de voir que Loïc sen souvenait. Ils discutaient tranquillement, se remémorant leur bande, leurs camarades, la fois où ils avaient séché les cours et que la prof principale les avait surpris dans le parc, sur un banc, avant de les remettre en histoire.
En dernière année, Loïc était aux anges : Élodie acceptait dépouser. Il annonça la nouvelle à Camille. Elle resta digne, mordilla sa lèvre pour ne pas pleurer. Elle lécouta, fidèle amie à qui on se confie.
Elle pleura dans son oreiller tout un mois, se reprocha de ne jamais lui avoir dit quelle laimait autant dannées.
Puis il revint. Grand-mère et parents étaient partis en visite. Lappartement semblait inhabituellement calme, Camille, emmitouflée dans un vieux plaid, regardait la télé. Elle ne crut pas dabord, quand la voix de Loïc résonna derrière la porte.
Elle ouvrit, le vit abattu, le regard éteint, lépaule contre le mur.
Quest-ce qui tarrive ? Elle eut peur.
Il entra, sassit dans sa chambre. Il semblait prêt à pleurer.
Loïc, sil te plaît, parle
Elle il ny aura pas de mariage elle aime un autre.
Jamais Camille ne lavait vu aussi dévasté. Elle sapprocha, posa ses mains sur ses épaules : Loïc, calme-toi, tout sarrangera peut-être…
Non, cest fini, elle la dit, elle a retiré la demande tu comprends, cest terminé, des larmes brillaient dans ses yeux. Sa tête saffaissa sur ses genoux, il se glissa du canapé, enfouit son visage dans lourlet de la robe de Camille. Cest impossible, Camille, impossible
Loïc, mon chéri, sil te plaît, calme-toi je vais te préparer du thé à la menthe, tu te souviens ? On prenait le thé sur le rebord de la fenêtre.
Je men souviens, Camille, toi seule me comprends, tu es une bonne personne, il embrassait ses genoux, dabord timidement, puis de plus en plus fort, comme pour évacuer toute sa douleur. Il se leva, la serra par la taille, couvrit son visage et son cou de baisers, murmurait des mots
Loïc, arrête, pourquoi tu…
Camille Camille
Loïc, Loïc, je taime ! Je tai toujours aimé, depuis la sixième, mon cœur…
Il partit tard, déjà minuit passé, les yeux fuyants, évitant de croiser le regard de Camille.
Bon, à bientôt, je repasserai
Je tattendrai, elle le suivit des yeux jusquà ce que la porte du hall claque.
Loïc ne revint pas, comme si cette soirée navait jamais existé. Camille aussi, cétait comme si elle avait rêvé cette nuit-là. Bientôt, Loïc soutint son mémoire et partit travailler à Brest.
Il faut faire quelque chose ! murmurait mon père, révolté. On pourrait parler à ses parents.
Tu comprends, elle ne veut pas, elle est nerveuse, ça peut nuire à lenfant, disait ma mère. Dautant plus que Loïc sait pour la grossesse, elle lui a dit. Et il sest comporté en étranger, peut-être quil est parti exprès…
Laisser faire ? Cest inadmissible, sénervait mon père.
Mamie soccupait en tricotant, essuyant parfois une larme. Cétait dur pour ma fille : intelligente, gentille…
Après la naissance de sa fille, Camille trouva le numéro du travail de Loïc (grappillé auprès dun ancien camarade) et lappela, ne disant quune phrase : Loïc, on a une fille. Je lai appelée Lénia.
Il bredouilla quelque chose dincohérent, on ne comprenait que : Félicitations.
Quand Lénia eut un an et demi, les parents annoncèrent avoir enfin fini de payer le nouvel appartement et quils emménageaient là-bas avec mamie. Lappart était aussi un deux pièces, juste dans une autre rue.
On viendra, chacun à son tour pour taider, promit maman.
Camille fondit en larmes.
Bah alors ? Tu pleures ? Je viendrai chaque jour, moccuper de Lénia, même la prendre chez nous, tu fais des petits boulots à la maison
Je me suis juste habituée quand tout le monde était là, avoua Camille.
Ma fille, le temps passe, il faut que tu torganises, tu vivras seule, ce sera plus facile, rassurait maman.
Dernièrement, Camille entendait de tout le monde, parents, mamie, amis, quil fallait quelle arrange sa vie, quelle était jeune et quon se marie même avec un enfant.
Une semaine après, elle disposait dun appartement pour elle seule. La petite Lénia, en riant, battait des jambes, apprenait à marcher. Elle y arrivait, tombait sur ses fesses, se relevait et tendait ses bras à sa maman. Camille la prenait, la serrait fort et riait avec elle.
Il arriva sans prévenir. Avant aussi, il surgissait toujours, comme ce jour-là où son mariage avec Élodie fut annulé.
Elle avait cru que cétait son père, qui avait promis de passer, mais cétait Loïc, sur le pas de la porte, avec une énorme voiture rouge en jouet, une camionnette de pompiers.
Salut ! Tu es seule ? Je dérange ? Je peux entrer ?
Il avait mûri, minci, ses traits étaient plus aiguisés.
Entre.
Voilà, il posa la voiture au sol.
Un cri du bébé se fit entendre, Camille retourna dans la chambre, prit Lénia dans ses bras. Jai une fille, dit-elle en désignant la voiture.
Il se tapa le front : Pardon
Reprends ta voiture, tu la donneras à quelquun, dit Camille.
Il ôta sa veste, alla à la cuisine. Presque tout est pareil ici, rien na changé. Tu moffres au moins un thé ?
Elle lança la bouilloire, gardant sa fille au bras. Loïc était mal à laise, incapable de relancer la conversation.
Il la contemplait : blonde, les cheveux en vrac, robe longue jusquaux chevilles, bébé dans les bras. On dirait une madone, marmonna-t-il, fasciné.
Camille ne répondit pas.
Je me souviens, ta mamie nous sortait de ces tartes ! Tu te rappelles, le thé sur le rebord de la fenêtre ? Dans ta chambre. Et ta grand-mère qui arrosait les fleurs et versait de leau dehors, moi jétais justement sous la fenêtre, elle ne ma jamais vu, tenta-t-il desquisser un sourire. Et tu te rappelles, Camille
Non, coupa Camille, indifférente. Loïc sarrêta, et sa réponse nétait pas pour le blesser, mais sincère. Pour elle, leurs souvenirs sétaient déjà brouillés. Désormais, elle vivait pour sa fille, admirait ses premiers mots, essayait de tout mémoriser, la regardait dormir, séveiller, jouer
Bois ton thé, moi je dois préparer la bouillie pour ma fille.
Pour la première fois, Loïc sentit quon ne lattendait plus dans cette maison. Il se leva, remit sa veste.
Bon, une prochaine fois. Je file, tu es occupée Il traîna quelques secondes, espérant que Camille le retienne, mais rien.
En refermant la porte derrière lui, elle murmura doucement : Il ny aura pas de prochaine fois, ici on ne sert plus de thé. Ni de café.
Elle retourna auprès de Lénia, la prit dans ses bras, lembrassa et partit préparer la bouillie.







