— Tout est de ta faute ! La belle-mère, lèvres pincées, surveillait Léna en train de faire la vaisse…

Cest toi la responsable !, lâcha sèchement ma belle-mère en pinçant les lèvres, tout en me regardant faire la vaisselle. Dans la pièce voisine, ma petite fille Éloïse, trois ans, toussait en continu.
Si tu savais toccuper dun enfant, si tu avais fait attention à sa toux au bon moment, si tu navais pas soigné avec nimporte quoi
Jai suivi les recommandations du pédiatre, répondis-je en tentant de me défendre.
Il fallait des antibiotiques ! Maintenant, tu nauras plus quà faire des piqûres, puisque tu es une mère indigne. Cette génération, franchement plus de bon sens ! Ils ne savent plus rien faire ! Même leurs propres enfants Quant à ton mari, moi je

Jai fermé le robinet et quitté la cuisine en vitesse, la gorge nouée. Ça faisait cinq ans déjà que, quoi que je fasse, tout était toujours de ma faute. Jétais stupide. Toujours à me tromper. Ma plus grosse erreur avait été de faire confiance à Jérôme et daccepter dhabiter chez ses parents, en attendant quon ait notre appartement.

Le dit appartement nétait, pour linstant, quun trou creusé sur un terrain loué. Rien navançait. Jérôme affirmait que cétait à cause de moi, de mon caprice davoir enchaîné deux grossesses sans vraiment lui demander son avis.

À chaque fois que jessayais de parler de louer quelque chose :
Je ne vais pas donner des euros à des inconnus pour rien.

Je poussais un soupir, tentais une autre solution :
On pourrait acheter une petite maison avec la prime de naissance. Il y a celle nationale, et celle régionale aussi
Tu as vu le genre de maison quon peut se payer ? On finirait dans une ruine ! Ce capital doit servir à construire, cest tout. Laisse passer lété, on redémarrera

Lété est arrivé, la construction est restée au point mort, et moi je nétais plus pressée dy investir le moindre sou. On continuait à vivre ainsi

Jérôme, tu restes avec Éloïse le temps que je récupère Paul à lécole maternelle ? Cest juste une demi-heure
Jérôme, la mine renfrognée en enlevant ses chaussures :
Et si elle fait de la fièvre ?
Je reviens vite
Non, ninsiste pas. Et sil arrive quelque chose ?

Il campa sur sa position. Je mhabillai, pris Éloïse. Lécole nétait quà un kilomètre, au moins Éloïse pourrait prendre lair

Je tavais dit quon nétait pas obligé dy aller ! Tu ne penses quà te débarrasser des enfants, hein, grommela mon mari derrière moi.
Oui, cest moi la coupable, raillai-je, amère.

Le soir, jétais assise devant mon ordinateur, les enfants jouaient dans la chambre.
Tu travailles ? demanda Jérôme par-dessus mon épaule. Et le dîner, cest pour quand ?
Je refermai mon ordinateur.
Tu cherches encore des appartements ? reprit-il, méfiant. On va bientôt finir la maison, tout ça ne sert à rien !
Je hochai la tête.
Maman, ma tour ne tient pas debout ! Et et cest TA faute ! cria soudain Éloïse depuis lentrée, fondant en larmes.
Eh oui, maman ne taide même pas à construire ta tour, quelle fainéante, renchérit Jérôme en ricanant.

En les regardant, je sentais que ma patience était à bout. Voilà que je gênai même ma fille. Toujours en faute.

Le lendemain, je nai pas déposé Paul à la maternelle.
Ma belle-mère me surveillait, muette, pendant que jhabillais les petits après le petit-déjeuner.
On va chez le médecin, dis-je, habituée à me justifier.

On est rentrés tard, prétextant un rendez-vous chez lORL. Les enfants étaient excités, riaient en chuchotant. Je les grondais doucement pour quils se calment.
Papa, tu sais où on était aujourdhui ? demanda Éloïse à son père.
Où ça ?
Je ne te dirai pas ! répondit-elle, lair triste sous mon regard strict.
Elle ne dira rien, confirma gravement Paul. Cest une surprise pour ton anniversaire.

Le lendemain, jétais partie, avec les enfants.

On ne réalisa notre absence quà larrivée de Jérôme, le soir.
Quest-ce quon mange ? demanda-t-il à sa mère.
Demande à ta femme. Elle est partie ce matin avec les gosses et ne sont toujours pas rentrés. Je vais te faire une omelette, puisque madame ne soccupe pas de toi.
Ils sont sûrement au docteur murmura Jérôme en passant dans la chambre. Cétait propre, rangé, javais toujours eu à cœur le ménage. Mais il manquait quelque chose Il réalisa dun coup : le gros chat en peluche dÉloïse, dhabitude posé en travers du canapé, avait disparu. Une peluche dont Éloïse ne se séparait jamais et qui nétait jamais sortie de la maison.

Affolé, il fouilla la chambre, ouvrit le placard et se figea. Un manteau dhiver était seul sur le cintre. Les autres vêtements avaient disparu, tout comme ceux des enfants, et les jouets aussi.

Maman ! Maman, elle est partie ! cria Jérôme, nen croyant pas ses yeux.
Sa mère haussa les épaules, retournant à sa poêle :
Où veux-tu quelle aille, cette cruche ?
Tu vois bien, elle a vidé le placard
Et les enfants ? Appelle-la, tout de suite ! sinquiéta soudain ma belle-mère, abandonnant lomelette pour découvrir le placard à moitié vide. Elle commença à geindre sur le manque de cervelle de sa belle-fille et sur ces femmes qui quittent un bon mari, et que, décidément, elle avait dû perdre la tête.

Jérôme a tenté de mappeler, sans succès : hors réseau.

Tu nas rien vu quand elle faisait les valises ? On ne part pas avec un seul sac !
Je faisais les courses Elle a perdu la boule, cest certain. On doit la retrouver et lui enlever les enfants !
Les enlever ? Et tu les garderas, toi ?
Non, je ne peux pas. Il y a la maternelle !
Et le soir, les weekends, sils sont malades ?
Trouve une nounou !
Tu sais ce que ça coûte ?
Sinon, quon les place. En foyer, temporairement

Jérôme se prit la tête entre les mains.
Lomelette brûla. La nuit était tombée. Mère et fils, silencieux, cherchaient une idée.

Quest-ce qui lui manquait, franchement ? Tout avait lair si parfait. Elle a peut-être rencontré un autre homme ?
Crois-moi, qui voudrait delle ?
Elle na même pas de boulot
Jai toujours dit, il fallait investir le capital pour les enfants dans la construction. Maintenant il est parti avec elle ! Elle va acheter un taudis et sy planquer
Écoute, elle reviendra, il lui suffira de manger des croûtons une semaine finit-il, sans trop de conviction.
Et tu la reprendras comme ça ? Non, il faut lui montrer qui commande ! Si elle rampe de retour, quelle supplie, et quon lui enlève les enfants. Quelle sache ce quelle vaut Voilà quelle se prend pour une reine, maintenant

Maman narrêtait plus.
Jérôme est allé dormir le ventre vide. Il était sûr que je finirais par revenir et mexcuser. Hors de question de me chercher.

À la place, une lettre recommandée arriva. On linformait quÉlise Moreau avait lancé une procédure de divorce unilatérale.
Maman, ils veulent que jaille au tribunal, lut Jérôme.
Ny va pas ! Sans ton accord, ils ne peuvent rien. Quelle idée Tu las cherchée au moins ?
Non.
Cherche-la, supplie-la de revenir. Les voisins vont parler, je leur ai dit que tu avais envoyé Élise et les enfants en vacances. On va essuyer les ragots !
Elle reviendra bien

Si elle a déposé un dossier, cest quelle ne compte pas rentrer. Va la trouver, tu lui offres des fleurs, tu texcuses, céda enfin sa mère.
Je mexcuserai de quoi ? semporta-t-il.
Tu verras bien sur le moment

Le hasard fit que Jérôme me retrouva. Il me vit, rentrant des courses, alors que les enfants et moi nous promenions au parc central, lair comblé. Il eut du mal à se retenir de venir crier. Mais il préféra nous suivre discrètement, à distance.

Nous avancions tranquillement, Éloïse sirotait un jus, Paul riait. Je semblais heureuse, en paix. Je navais, semble-t-il, aucune intention de revenir la queue entre les jambes, affamée.

« Et après le divorce, je devrai en plus payer une pension pour deux ! », salarma Jérôme tout bas.

Il nous rattrapa près dun immeuble.
Paul, Éloïse, ça va ? Votre papa vous manque ?
Les enfants se réfugièrent aussitôt derrière moi. Paul demanda à voix basse :
On va pas retourner chez mamie ?
Non, mon chéri
Tu les as montés contre moi ?! explosa Jérôme. Tu es partie sans prévenir ! Quest-ce qui te manque ? Tu vis comme une reine, tu voulais le divorce ? Tu as trouvé un autre homme ? Tu crois que tu vas encore reprendre une vie facile ? Ingénue ! Je vais te reprendre les enfants, compris ?
Je souris calmement :
Attends là, je ramène leurs affaires.
P-pourquoi ?
Tu comptes repartir sans rien ? Éloïse, par exemple, ne sendort pas sans son chat
Non mais tu te fiches de moi ! Je vais
Je reculai dun pas devant sa colère, les voisins commençaient à sortir.
Viens, montre-moi où tu vis, proposa Jérôme.
Non, Jérôme. On se verra au tribunal.
Tu nauras rien de moi ! Lappartement, la maison, tout a été payé par MES sous !
Je fixai son visage déformé par la colère, me demandant comment javais pu ne rien voir en cinq ans. À espérer en vain

On appelle la police ? murmura gentiment ma nouvelle voisine, la quarantaine.
En entendant le mot police, Jérôme se calma dun coup.
Vis comme tu veux. Tout est de ta faute !
Je riais. Sereinement. Jenlaçai les enfants, nous sommes rentrés. Ce nétait quun modeste appartement loué, mais pour la première fois en cinq ans, je me sentais enfin chez moi. Je décidais du repas, des sorties, du ménage. Javais un travail : autodidacte, depuis plusieurs années, je réalisais des sites web le soir alors que les enfants dormaient. Je métais préparée : je savais que mon endurance finirait un jour par rompre

Il y eut le divorce. Jérôme ne se présenta pas, suivant les conseils de sa mère. Laudience fut reportée, puis, quelques mois plus tard, la procédure fut signée sans lui.

Pour lanniversaire de Paul, il ne viendra pas. Je paie déjà la pension, dira-t-il.
Peu après, jachèterai un petit deux-pièces en périphérie, où lon commencera une nouvelle vie.

Japprendrai par des amis communs que Jérôme tente désespérément de refaire sa vie, mais que, curieusement, toutes les prétendantes fuient.

Et la nuit, parfois, la voix moqueuse de mon ex-mari résonnera encore dans mes cauchemars : Cest toujours ta fauteUn soir dautomne, assise sur le canapé avec Éloïse blottie contre moi et Paul à mes pieds, je repensai à tout ce chemin parcouru. Nous avions peu, certes, mais la maison résonnait de rires. Je tenais, dans la lumière douce, le dessin maladroit quÉloïse avait fait à lécole: «Maman, Paul, moi et notre chat», tous les quatre sous un grand soleil, loin des ombres dautrefois. Les enfants sendormirent paisiblement, sans toux et sans cris, dans leur chambre remplie de couleurs et de vie.

Je sortis sur le balcon, respirant lair frais. En contrebas, une vieille voisine promenait son chien et me fit un signe bienveillant. Ma vie navait rien dextraordinaire, mais elle mappartenait enfin avec ses petits bonheurs, ses peurs et ses choix.

Au fil des mois, chaque jour japprenais à apprivoiser la solitude, à savourer le silence du matin, à oser rêver, rien quun peu. Je me surpris parfois à rire seule, à imaginer des étés entiers, libres. Une amie me proposa daller marcher au bord de leau, une autre de partir en week-end. Lentement, jacceptai que le bonheur nétait pas une faute, ni la paix une trahison.

Parfois, en passant devant la cour décole, japercevais dautres mères fatiguées, dautres regards perdus. Alors, je leur souriais, et il marrivait de tendre la main: parce quun jour, jaurais aimé croiser ce même sourire, cette même main.

Je navais plus peur. Je nétais plus coupable de vivre. Un jour, peut-être, joserais de nouveau aimer. Mais ce soir-là, je me sentis entière, invincible, le cœur gonflé dun avenir vaste comme lair. Les enfants respirant calmement auprès de moi, jéteignis la lumière. Enfin, jétais chez moi.

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Mes Règles à la Française