L’Abandonnée — Ah, c’est comme ça ? Tu fais ta valise et tu pars ? Marina se tenait dans l’embrasu…

Ah oui, cest comme ça ? Ramasse tes affaires et dehors !

Marine se tenait dans lencadrement de la porte, les mains sur les hanches. Son peignoir tendu comme la voile dun voilier et des plaques rouges envahissaient ses joues furibondes.

Tu te rends même pas compte de tout ce que jai fait POUR TOI ? Je tai sortie de la DASS, moi ! Quand ta mère sest évaporée dans la brume et que la mamie a clamsé !

Oriane, sans adresser un regard à sa tante, continuait de farcir son vieux sac à dos avec son jean. La fermeture éclair bloquait, ce qui lagaçait encore plus que la voix de crécelle de Marine.

Mais est-ce que jai demandé à être sauvée ? marmonna la jeune fille, triomphante face à son sac enfin fermé. Tu mas prise juste pour frimer devant la famille, histoire de jouer les saintes.

Genre : regardez Marine, quelle héroïne, elle soccupe dune orpheline.

Non mais tu as entendu comment tu me parles ! sétouffa Marine en savançant. Pour le pont du 8 mai on devait aller chez les Dupont faire du barbecue, se détendre.

Et toi, tu fais encore ta tête denterrement ! Rien ne te convient, hein?

Cest pas ça, Marine. Je nai juste pas envie de voir tes amis trop… festifs.

Jai une interro demain, je dois bosser.

Une interro ! sécria Marine, manquant de décapiter labat-jour du salon. Madame se prend pour une génie !

Sans moi, tu serais en train de récurer les couloirs de la DASS et de manger de la purée claire comme de leau de vaisselle.

Cest moi ton tuteur, cest moi qui assume tout devant la loi !

Oriane se retourna brusquement.

Eh bien, démissionne. Maintenant. Appelle lASE et dis-leur : “Venez la chercher, je gère pas.”

Quoi, tu nen as pas le cran ? Ça ferait tache sur ton image, cest ça ?

Espèce de Marine suffoquait de rage une seconde. Voilà quen plus tu poses tes exigences ?

Avec plaisir que je me débarrasse de toi, tu sais ! Demain je fais le dossier. Ras-le-bol de ton ingratitude, toujours la mine renfrognée.

Vis comme tu veux, pars à la chasse à ta mère ! Celle qui ne se souvient même pas de toi depuis sept ans !

Peut-être que je vais refuser votre “hébergement”, moi ! cria Oriane. Timagines que cest paradisiaque, ici?

Franchement, la DASS, cest presque tentant.

Marine sarrêta, la bouche ouverte comme une carpe. On entendit des pas qui raisonnaient dans le couloir : cétait Jérôme, le père dOriane, sorti de la cuisine. De retour à la maison de puis lan passé après quelques années en prison, il vivotait ici comme un squatteur, sans boulot ni droits sur sa fille.

Faut crier comme ça ? grogna-t-il, en se grattant la barbe mal taillée. Les voisins vont appeler les flics.

Toi, tais-toi ! aboya Marine. “Meilleur père de lannée”, vraiment ! On envoie ta fille à la DASS et tu joues au concierge.

Oriane regarda son père et son estomac se noua.

Elle se souvenait de quand, à trois ans, il avait disparu avec des hommes en uniforme, comment sa mère, ce jour-là, avait fermé la porte pour “aller chercher une baguette” et nétait revenue que des jours plus tard, puis plus jamais.

Tout remonte à la sortie de la maternité : la mère, jeune et toujours pressée, posa à peine les yeux sur la gamine.

Maman, tu peux la surveiller? Jai un rendez-vous, balança-t-elle à sa propre mère avant de séclipser.

Le “rendez-vous” a duré treize ans. La mamie, du vieux monde, ne cajolait pas mais savait exactement quand Oriane avait faim ou commençait à avoir mal à la tête.

Quand le père partit en taule et la mère “en quête dune vie meilleure”, la mamie soupira et commença à remplir des papiers.

Tu comprends, Orianette, disait-elle en démêlant ses cheveux. Il faut parfois du temps aux gens pour réaliser ce quils perdent.

Dici là, on fera front toutes les deux.

À six ans, à lentrée à lécole primaire, gros problèmes : la mère disparue pour de bon, la mamie fait de la paperasse pour lui retirer ses droits parentaux.

Cest dur, soupirait-elle sur le banc, tandis quOriane barbotait dans le bac à sable. Mais il le faut. Sinon, ni médecin, ni école, rien.

Oriane entendait tout. Sa mère lui manquait sans lui manquer, cétait comme se souvenir dun personnage lointain dun vieux dessin animé vague présence, histoire effacée.

Elle fit tout son primaire brillamment. Mamie, fière comme un paon, exhibait ses carnets de notes. Et puis

Lautomne de la sixième, le père revient de prison. La mamie, bonne pâte, lhéberge, même si Oriane savait que cétait jamais lamour fou. Six mois plus tard, la mamie séteint, lentement, très lentement, en chambre stérile où la fille nétait pas admise.

Oriane attendait sur un siège en plastique, serrant dans ses mains des clémentines, qui nont jamais atteint leur destinataire.

Quand le médecin est venu et a simplement hoché la tête, elle na pas pleuré, incapable de réaliser.

Cest Marine, la sœur du père, qui a géré lenterrement. En mode grand show : pleurs, châle, acceptation des condoléances, la grande tragédienne.

On ne tabandonnera pas, murmurait-elle à Oriane, en lui resservant une part de tarte. Ton père est incasable, il sort à peine de prison, moi je suis TA famille.

On va faire une tutelle provisoire, tu viens chez nous. Lappartement de mamie, on ferme jusquà nouvel ordre, pour éviter les dettes.

Oriane ne comprenait pas que “fermer” voulait dire “le louer sous le manteau et se mettre les sous dans la poche”. Elle voulait juste quon lui foute la paix.

***

La vie chez Marine, cétait tout sauf une pub pour familles heureuses.

Marine vivait dans un F4 avec son mari, qui ne pouvait pas saquer sa nièce.

Oriane exilée sur le vieux canapé-lit de la pièce à traverser.

La vaisselle est faite ? grinça Marine, ôtant ses gants de ménage.

Oui, lança Oriane, plongée dans son livre dhistoire.

Et la poêle ? Jai dit que le gras, faut le faire tremper!

Ici, tu nes pas invitée, Oriane. On est une famille: chacun sa part.

Moi je bosse comme une mule, ton père squatte le canapé. Aide un peu au lieu de jouer les plantes vertes !

Son père, justement, ne faisait que roupiller. Jamais un mot, jamais un geste, juste là, mécanique, neutre.

Des fois, il tentait un contact :

Alors lécole, ça roule ?

Mouais.

Faut taccrocher. Lécole, ya que ça de vrai.

Fin du dialogue.

Oriane avait bien vu quelle ne comptait pas plus pour lui que pour une boîte dallumettes. Ses attentes étaient aussi basses que les siennes. Ses priorités ? Quand Marine allait lui refiler vingt euros pour ses cigarettes ou à quelle heure passaient les infos police à la télé.

La tension montait. Marine répétait à toute la ville tout ce que lui coûtait Oriane : repas, fringues, existence entière.

Tu as vu le prix dune paire de chaussures pour ados ? se plaignait-elle au téléphone. Ça pousse comme de la levure ! Les allocs, cest trois cacahuètes cest mes propres sous qui partent ! De la gratitude ? Zéro. Elle me fusille du regard, cest tout.

Oriane entendait à travers les cloisons en carton. Elle savait très bien à combien se montait la location de lappart de mamie, mais en parler, cétait la crise assurée.

***
Le drame arriva pour les ponts de mai.

Jai dit : tu viens AVEC nous chez les Petits ! hurlait Marine. Il faut montrer quon est une famille normale. Tu mettras la robe bleue.

Jirai pas, répondit paisiblement Oriane. Jai des révisions pour les maths. Jai pris du retard à cause de la grippe…

Les maths attendront! couina tatie. Tu me fais honte! Tous demandent : “Et Oriane, on la voit jamais, elle vit dans la cave ?”

Cest pas si faux, linterrompit Oriane. En six mois, jai eu droit à une seule paire de baskets, taille 42 alors que je fais du 38, “ça grandit vite” tu dis. Et largent du loyer, il part où ?

Marine devint blanche comme un fromage frais.

Tu te permets ! On met tout de côté pour toi ! Dailleurs, tas même pas de droits : elle était pas vraiment ta grand-mère.

Oriane se leva.

Je viendrai pas. Ta robe me serre les épaules.

Éruption volcanique côté tatie.

Fais ta valise ! hurla-t-elle, balançant son sac par terre. Jappelle lASE, quils tembarquent! On va voir si tu préfères la DASS à “mon affreuse maison”!

Appelle donc, répliqua Oriane, en empilant ses cahiers. Mieux vaut ça que dentendre tes jérémiades sur “mon coût”.

Jérôme sortit du salon.

Marine, calme-toi. Où tu veux quelle aille, la nuit tombée?

La ferme! brailla Marine. Toi aussi tu me pompes lair ! Quelle aille retrouver sa mère, cette insupportable…

Oriane enfila son manteau.

Je pars, annonça-t-elle en mettant ses chaussures.

Parfait! piailla sa tante en lui claquant la porte sous le nez.

Oriane nalla pas à la DASS. Elle marcha jusquau quartier voisin, chez Mme Irène Gaillard, vieille amie et ex-collègue de sa mamie.

Mme Gaillard, lancienne inspectrice de lÉducation Nationale, ouvrit la porte, son châle sur les épaules.

Oriane ? Une ado sur le trottoir à cette heure ? Tu me fais peur, tu sais.

Marine veut plus de moi, lâcha la fille. Je peux dormir ici ? Demain jirai à lASE.

Mme Gaillard détailla la jeune, le vieux sac à dos, les baskets trouées.

Viens, on va causer, soupira-t-elle.

Autour dun bol de tisane, Oriane raconta tout : lappart, largent, le père amorphe, la tante hystéro.

Mme Gaillard resta muette. Pas une ride qui bronche.

Lappart est loué ? finit-elle par demander. Elle a quoi comme papiers de tutelle?

Juste provisoire, elle arrête pas de promettre quelle passera au définitif, mais rien.

Mme Gaillard hocha la tête.

Elle traîne parce quavec la tutelle provisoire, ya zéro contrôle. Les papiers définitifs, cest les emmerdes assurées.

Écoute-moi, ma petite. Demain, on nira pas voir la DASS : je temmène direct chez une ancienne élève, procureure adjointe des mineurs.

Et pour lappart, ten fais pas, je SAIS que ta mamie ta tout laissé. Cest Marine qui ta roulée.

***
Le lendemain, Marine déboula, en crise de nerfs.

Rendez-moi la gamine ! beuglait-elle dans la cage descalier. Oriane, sors, jai “fait un peu fort”, ça arrive à tout le monde, NON ? Allez, ON EST UNE FAMILLE !

Mme Gaillard ouvrit, chaîne de sécurité bien fermée.

Une famille, tu dis ? Tu sauras que la procureure ne voit pas les choses comme toi!

Une quoi, une procureure ? Mais cétait pas sérieux tout ça?

Celle qui vérifie, là, tout de suite, la légalité de la location dun bien dorpheline derrière le dos des services sociaux. Et lusage détourné des aides.

Mais tout allait aux besoins dOriane ! Ma parole, jai tout fait pour elle, MOI

Marine, silence. Oriane ne rentrera plus chez toi. Je la garde pour linstant. Et tes locataires, tu les vides de lappart, sinon tu peux préparer ta valise aussi.

Mamie a légué à Oriane et tu ten servais sans honte.

Marine tenta den remettre une couche, dinsulter, même de menacer la porte, mais Oriane ne revint pas.

***

On retira à Marine la tutelle, et pas en beauté. Lappart de mamie désintoxiqué de ses locataires.

Jérôme, apeuré à lidée de devoir rendre des comptes, fila se planquer sur un chantier ailleurs, envoyant à sa fille un sms lapidaire :

“Ça vaut mieux.”

Mme Gaillard ne put finalement pas obtenir la tutelle, trop âgée. Oriane fut orientée en foyer. Contre toute attente, elle sy trouva bien.

Mme Gaillard venait la voir toutes les semaines. Oriane gagna enfin des copines.

Son niveau scolaire grimpa aussi vite que son moral. À présent, Oriane profitait enfin… dun quotidien normal, si ce nest tranquilleavouez, cest presque du bonheur à la française.

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L’Abandonnée — Ah, c’est comme ça ? Tu fais ta valise et tu pars ? Marina se tenait dans l’embrasu…
J’apprends à vivre par moi-même La poêle avec les œufs au plat refroidissait sur la plaque quand, dans le couloir, quelque chose tinta brièvement : le courrier. Le bac en plastique qui, autrefois, recevait cartes postales et lettres, n’accueillait plus que des factures et de la publicité. Pierre Simon, s’appuyant au mur, alla dans l’entrée. Il se pencha, ramassa les enveloppes, tria d’un geste habituel : publicité, pub, journal du quartier… et ça, c’est pour l’eau, le gaz… Sur l’enveloppe, en grosses lettres : « URGENT. À payer avant le 15. » Et nous étions déjà le 18. Il s’assit directement sur le pouf. Déchira le bord de l’enveloppe, déplia la facture. Les chiffres dansaient, au bas était imprimé : « Paiement possible en banque, au guichet automatique, ou en ligne. » Plus bas, un tableau avec un QR code. — Mais où est donc…, murmura-t-il tout haut. Avant, il y avait une ligne avec les coordonnées bancaires que Lydie recopiait dans son carnet. Elle allait à la Poste, revenait avec les reçus qu’elle rangeait soigneusement dans une pochette. La pochette dormait à présent dans l’armoire, à côté de ses robes. Il évitait d’ouvrir cette porte. Il prit la facture, la posa dans la cuisine à côté de son assiette. Les œufs étaient froids, mais il termina quand même de manger, goût absent. Il n’avait qu’une pensée : « Comment je vais payer maintenant ? » Après quarante-huit ans de mariage, il s’était retrouvé seul dans leur deux-pièces. Son fils, avec sa famille, habitait un autre quartier, appelait tous les deux jours mais passait rarement. Son petit-fils, étudiant, venait encore moins, toujours le portable à la main comme une seconde paume. Quand Lydie était tombée malade et que les rendez-vous, paperasses, médicaments avaient commencé, c’est le petit-fils qui l’aidait avec les démarches en ligne. Tant qu’elle vivait, tout roulait tout seul. Pierre Simon assistait, conduisait, apportait, mais sans s’occuper des détails. Maintenant, ce sont les détails qui le regardaient, du papier blanc couvert de chiffres et de codes. Il mit la facture sur le frigo sous un aimant. À côté, deux autres déjà accrochées. Sur l’une, son fils avait écrit : « Payé via l’appli. » À ce moment-là, Pierre Simon avait seulement acquiescé, sans rien demander. Le téléphone sur le rebord de la fenêtre sonna, comme s’il avait deviné ses pensées. — Papa, tu as mangé ? demanda son fils sans saluer. — Oui, oui. Ils ont ramené encore une facture. Il y en a trois, maintenant. — Alors pourquoi tu attends ? Je viens ce soir, je te fais le virement. — Tu ne peux pas tout faire à ma place, — lâcha-t-il, plus sec qu’il ne voulait. — Je ne suis pas un gosse. Silence à l’autre bout. — Papa, c’est pas pour ça, c’est juste que c’est compliqué. Y a des codes, des identifiants. Ça te stresse. — Je vais y arriver, — affirma-t-il têtu, même si tout se nouait à l’intérieur. Après l’appel, il traîna un peu à la cuisine devant la photo de son petit-fils en vacances à la mer. Le gamin riait serrant une planche de surf. « Il a dix-huit ans, il surfe sur Internet comme sur les vagues, et moi je bloque sur une facture. » Il prit une ancienne facture avec lignes familières, la posa à côté de la nouvelle. La différence sautait aux yeux. L’ancienne, il pouvait l’apporter à la banque et patienter au guichet, comme ils faisaient depuis des années. Mais la banque du coin avait fermé l’automne dernier. C’était devenu un magasin de dépannage. Il se rappela la semaine passée à la mairie, pour ses aides sociales. Une attente devant le terminal, où une jeune femme montrait à chacun le parcours à suivre. Quand vint son tour, elle balaya la feuille, dit : « C’est sur le portail, il faut vous inscrire, venir avec un proche. » Il demanda si, comme avant, tout pouvait se faire avec la carte d’identité. Elle sourit, polie mais condescendante. — Aujourd’hui tout se fait sur portail, répéta-t-elle. En rentrant, Pierre Simon ne se sentait pas tellement vieux… plutôt en trop. Comme si la ville qu’il connaissait avait changé toutes les serrures, sans lui donner les nouvelles clés. Le soir même, son petit-fils passa les bras chargés de courses. Il rangea, sortit son téléphone. — Papi, je te configure tout ça, tu vas pouvoir payer en deux clics : applis bancaires, services publics… Tu retiendras le mot de passe ? Les doigts du garçon filaient sur l’écran. Pierre Simon essayait de suivre, mais les lettres et icônes défilaient comme dans un vieux film. — Je n’y arrive pas, — avoua-t-il. — T’inquiète, tu vas t’y faire. Faut juste ne pas cliquer n’importe où. Une semaine plus tard, le petit-fils appelle : — Tu as payé les factures ? — Pas encore. J’ai peur de cliquer au mauvais endroit. — Papi, tu fais ton petit garçon… Pour toi, tout a toujours été simple. Ce « petit garçon » pinça. Il se rappela comment, quand son petit-fils avait cinq ans, il n’arrivait pas à faire ses lacets, et comment il l’aidait patiemment. À l’époque, personne ne lui disait « comme un vieillard ». Après ça, Pierre Simon décrocha les trois factures du frigo, les mit dans une pochette, décida : demain, il irait à la banque où il restait des vrais guichetiers. Le matin, il enfila sa veste, glissa la pochette sous le bras, sortit. La banque était étouffante, bondée. Il prit un ticket, s’assit près du mur. Autour, des gens râlaient contre la machine. Quarante minutes plus tard, son numéro. Derrière la vitre, une jeune femme impeccable. — Je veux payer ces factures, — dit-il. Elle feuilleta, leva à peine les yeux : — C’est en retard déjà. Et puis… regardez, là : « Méthode recommandée : en ligne. » Au guichet, il y a des frais. — Ça ira, faites quand même. Elle encaissa, soupira. — Il faudrait quand même apprendre le paiement en ligne… C’est facile, chez vous. Il sentit un pincement en entendant « facile » — sous-entendu : pourquoi pas vous ? — J’apprendrai, — répondit-il à sa surprise. — Mais pas aujourd’hui. En rentrant, il fit escale dans un petit square. La pochette bruissait, remplie de factures avec tampons. Il revoyait les paroles de son petit-fils, la guichetière, l’agent municipal : « Tout change, et toi tu restes derrière. » Il se souvint de ses débuts avec le micro-ondes, le magnétoscope, le premier portable. À chaque fois, il avait cru que c’était superflu… mais il s’était habitué. Jamais du premier coup. « Lydie dirait : ne fais pas ton entêté, demande à Alexandre. Mais Lydie n’est plus là, et Alexandre n’est pas toujours dispo. Je refuse d’être un boulet. » Le lendemain, il ressortit un vieux carnet, ouvrit une page blanche, écrivit en haut : « Paiements, rendez-vous, services. » Il laissa de la place, se mit à table avec le téléphone et une facture d’internet. Elle pouvait attendre. Il appela son fils. — Alexandre, j’ai besoin que tu me montres quelque chose. Pas que tu le fasses — que tu EXPLIQUES. — Il y a un problème ? — Je veux apprendre à payer moi-même. Internet, électricité… Pour ne plus t’embêter. Viens quand tu peux, mais je prends des notes. Son fils arriva avec un ordi portable. — Papa, laisse-moi tout configurer, ne te fatigue pas. — Non, — répondit calmement Pierre Simon. — Assieds-toi, explique doucement. Je veux faire moi-même. Son fils le regarda, comme s’il découvrait quelqu’un de neuf. Puis il acquiesça. Durant deux heures, il expliqua l’appli banque, les clics, les numéros. Pierre Simon tremblait, se trompait, son fils crispait mais patientait. — Ne me bouscule pas, — demandait Pierre Simon. — Je suis pas comme toi. Il nota tout dans le carnet : « 1. Ouvrir l’icône verte. 2. Menu “Paiements”. 3. Choisir “Internet”. 4. Taper le numéro du contrat. » Avec une flèche pour le retrouver. Quand, à la fin, le paiement fut confirmé, il se sentit soulagé, presque fier. — Tu vois, rien de compliqué, — dit son fils. — Du moment que tu es là… — avoua-t-il. Quelques jours après, voulant recommencer seul, il se trompa de rubrique, s’affola, retrouva sa note, et parvint au bout de la démarche. Quand son fils appela le soir : — Papa, j’ai vu le paiement passer… C’est toi ? — Moi-même, — sourit-il. — Avec mon cahier. — Bravo. Mais fais attention aux clics. — J’ai même créé un modèle, — se félicita-t-il. — Ce sera plus rapide. Ensuite, il tenta de prendre un rendez-vous médical. Grâce à un vieux papier avec mot de passe, il essaya… échec. Appela son petit-fils. — Papi, ce serait plus simple que je fasse depuis l’appli. — Attends, — coupa Pierre Simon. — Je veux essayer. Tu peux m’expliquer au téléphone ? Quarante minutes de galère. Le petit-fils guidait, Pierre Simon s’embrouillait, sortait du site, râlait, puis recommençait, têtu. À la fin, le rendez-vous était pris. Il nota tout sur papier, rangea dans sa poche. — T’es un champion, — dit son petit-fils. — Moi, j’aurais craqué bien avant. — J’ai failli, — reconnut Pierre Simon, — mais si je lâche, ce sera pire. Il y eut des ratés : un double paiement d’électricité par distraction, panique, appels au service client… mais il régla seul, sans appeler son fils à la rescousse. La fierté, c’était déjà ça. Son carnet s’enrichissait : « Rendez-vous médecin », « Factures », « Numéros utiles ». Au frigo, une seule feuille tableur : mois en cours, payé/pas payé. Parfois, il demandait encore de l’aide : pour une lettre incompréhensible sur le chauffage, ou chercher un serrurier. Mais systématiquement, il cherchait à comprendre, à suivre. Un soir de début d’automne, il réalisa qu’il n’avait rien demandé de la semaine. Il avait décalé un rendez-vous médical, acheté ses courses sur son appli, reçu le livreur, signé lui-même… un peu maladroit, mais fier. Ce jour-là restait une mission : relever les compteurs. Avant, Lydie s’y collait. Il sortit son carnet, appela. On le transféra plusieurs fois, il se trompa de chiffres, dut répéter… Finalement, c’était enregistré. Il consulta l’heure. Bientôt l’appel vidéo du mercredi avec son fils. De la fenêtre, le jardin illuminé, des ados en trottinette, du bleu télé dans les fenêtres d’en face. L’appel arriva. Son fils, la tête du petit-fils. — Alors, comment ça va ? — demanda son fils. — Je gère, — répondit-il. — Aujourd’hui, j’ai donné les index au syndic. — Encore un problème ? — Non, juste communiqué les chiffres. Et commandé les courses. J’ai aussi pris mon rendez-vous de moi-même. — En vrai, papi, c’est toi le boss maintenant ! — rit le petit-fils. — Faut pas exagérer. Je veux juste pas que vous soyez toujours obligés de venir à la rescousse. Son fils le dévisagea. — Papa, on n’était pas obligés, on voulait aider. Et on sera toujours là. Mais je vois que tu fais beaucoup seul maintenant. Appelle si tu veux, c’est pas parce que tu peux pas — c’est parce qu’on est ensemble. — Maintenant, je vous appellerai quand je veux, — dit-il après un moment. — Pas parce que je suis perdu, mais parce que j’aime vous savoir là. Le petit-fils opina. Ils bavardèrent encore un peu, puis la connexion coupa. Pierre Simon reposa le téléphone sur la fenêtre, retourna à table. Son carnet était ouvert à la dernière page : « Appel syndic. Courses pour jeudi. Médecin à dix heures. » À côté, la tasse de thé refroidi. Il passa le doigt sur les lignes, sans lire, juste sentir le papier. Dans ces griffonnages, il trouvait un appui différent. Pas celui qu’offraient Lydie, son fils, son petit-fils. Un soutien plus calme, intérieur. Il alla dans la cuisine, consulta le calendrier des rendez-vous et paiements. Dessous, une fiche avec les numéros utiles : « Fils », « Petit-fils », « Médecin », « Syndic ». Il savait que, s’il faut, il peut appeler. Mais ce n’était plus la seule issue. Avant de dormir, il vérifia son carnet une dernière fois. Puis il traversa le couloir sombre. Dans la chambre, sur la table de nuit, la photo de Lydie. Il s’assit, la regarda. — J’apprends, Lydie, dit-il doucement. Pas aussi vite que tu voudrais, mais j’apprends. Il n’attendait pas de réponse. Il se coucha, s’enveloppa de la couverture, écouta les tic-tac rassurants du réveil. Le lendemain, il devrait rejoindre seul la clinique, chercher le bon bureau, passer à la pharmacie, retirer un peu d’argent au distributeur. Tout cela ne lui semblait plus une aventure insurmontable, mais seulement des tâches qu’il pouvait accomplir. Il ferma les yeux, pensant que tant de choses restaient à découvrir : nouvelles applis, nouvelles démarches, nouvelles factures. Mais dans cet inconnu, il y avait déjà moins d’obscurité. Sur cette route, il était déjà debout, carnet à la main, prêt à appuyer sur les bons boutons lui-même. Et, pour aujourd’hui, ça lui suffisait.