Alors, tu boudes ? plissa les yeux ma belle-mère. La vérité fait mal, hein ?
Françoise Dufresne apporta la poule le vingt-neuf décembre, au petit matin, alors que la neige tombait en larges flocons paresseux, recouvrant le paysage gris de la ville dune dentelle blanche.
Elle sonna trois coups, comme à son habitude, debout sur le palier en bottes fourrées, une énorme charlotte à la main. Des pattes dépassaient du sac.
Julie, ouvre-moi, je vais attraper froid ! sexclama-t-elle dès quelle perçut des pas de lautre côté.
Julie, ma femme peignoir de soie, cheveux encore lâchés la fit entrer en vitesse.
Lodeur du froid, du foin, dun monde rural lointain déferla dans lappartement, dissonant avec le parquet flottant et les meubles achetés chez Conforama.
Elle est lourde commenta Françoise, se débarrassant de ses bottes et traversant le couloir en chaussettes, comme en terrain conquis. Cest pour les fêtes. Une vraie poule de Meuse, élevée au grain, pas une vulgaire du supermarché.
Extraite de son sac, la volaille avait effectivement de lallure : chair jaune, dense, dodue. Julie la prit dans ses bras, saisie par sa pesanteur inhabituelle.
Merci, Françoise lança-t-elle, un brin troublée, tâchant de masquer un début de panique dans la voix. Elle elle est vraiment imposante.
Mets-la directement au four conseilla la belle-mère, se servant du thé sans demander. Cinq heures à feu très doux. Sel, poivre, une gousse dail et une pomme, dedans. Pas besoin de vos sauces compliquées, la viande est parfumée delle-même.
Bien sûr acquiesça Julie, plaçant la volaille dans le frigo. Vous voulez venir pour le réveillon de la Saint-Sylvestre ? Luc serait ravi.
Françoise haussa les épaules :
Quest-ce que je ferais avec tous vos jeunes ? Je passe chez Catherine, ma vieille amie. Mais je passerai vous voir le matin de Noël. Vous êtes croyants, maintenant, non ?
Un ton moqueur teinta sa voix. Julie rougit mais ne répondit pas. Il est vrai quelle avait commencé à fréquenter léglise, ce que Françoise, forgée dans lathéisme rural, trouvait étrange.
Ma belle-mère repartit aussi brusquement quelle était venue, laissant dans lappartement ce parfum de campagne et une angoisse lourde : réussir la cuisson de cette fameuse poule.
Le réveillon fut joyeux, entouré damis. La volaille attendit Noël.
Le 25, Julie se leva à laube. Jétais encore dans les bras de Morphée. Elle sortit la poule, la lava, lessuya.
Ses mains sentirent aussitôt cette odeur forte. Elle repensa aux conseils de Françoise : sel, poivre, ail.
Mais, prise dune impulsion, elle ouvrit le tiroir à épices. Elle suivit une recette dun chef sur Internet, promettant « une peau croustillante et une chair fondante ».
La volaille fut farcie dun mélange inventif : oignon, citron, herbes fraîches. La peau enduite dun mélange de miel, moutarde et beurre.
Tu lances une attaque chimique, là ? plaisantai-je en attrapant Julie par la taille, observant la volaille nappée de sauce jaune-or.
Je veux que ce soit bon répondit-elle, gênée. Quelque chose de spécial.
Mais cest la poule de maman Elle va faire la tête, tu sais quelle la préfère nature.
Je ny arrive pas, à faire simple, avoua Julie. Jai limpression que faire simple, cest renoncer à me surpasser à sublimer cette volaille de village en petit chef-d’œuvre.
Je soupirai et me dirigeai vers la cafetière. Javais compris depuis longtemps : cétait un duel tacite entre la belle-fille des villes, fine bouche, et la paysanne attachée à ses traditions et à ses méthodes ancestrales.
La poule rôtissait, emplissant lappartement dun parfum renversant.
Julie dressa la table : nappe de fête, porcelaine héritée de sa mère, verres en cristal.
Langoisse montait, comme avant un oral. Françoise arriva pile à lheure.
Dans un manteau neuf, mais toujours son fameux panier, cette fois garni dun bocal de cornichons maison et dune tourte.
Eh bien, qui accueille linvitée de Noël ? lança-t-elle en entrant, reniflant lair. Ça sent drôlement les épices ou quoi ? Vous avez cuisiné une dinde ?
Non maman, cest ta poule précisai-je en laidant à enlever son manteau.
Cest pas possible, la mienne sent pas comme ça.
Julie sortit le plat du four. La volaille était superbe, dorée, brillante, des gouttes de jus figées sur la peau.
Cest joli remarqua sèchement Françoise, sasseyant. On dirait une affiche. Mais où as-tu vu quon laque une poule de ferme façon boulangerie parisienne ?
Julie ne répondit pas et invita à passer à table. Le cœur battant, elle découpait la volaille.
Allez maman, goûte TON chef-dœuvre dis-je en déposant un beau morceau dans lassiette de Françoise.
Elle coupa un petit bout, le goûta, impassible, puis posa sa fourchette.
Ça ne va pas ? demanda Julie, troublée.
Ce nest pas ça soupira Françoise, sur son ton habituel de sévérité. Cest joli, cest sucré Pour un restaurant, pourquoi pas. Mais ce nest pas la vraie cuisine. On ne sent pas la poule elle-même, tout est noyé sous les herbes et la sauce. La viande, elle devrait sentir le grain, lherbe de lété ! Là, tu as tout recouvert de parfums. Vous, les Parisiens, vous savez dissimuler la vraie nature des choses, jusquà ce quon ne les reconnaisse même plus.
Un silence pesant sinstalla. Julie gardait les yeux baissés sur lassiette. Son visage exprimait la déception, la tristesse.
Elle avait mis tout son cœur dans ce plat, croyant se faire accepter par sa belle-mère, et la voilà « ratée ».
Maman tentai-je.
Je sais bien quelle sest investie, coupa Françoise. Mais pourquoi tant se compliquer la vie ? Il suffisait de faire simple. Comme je tai appris. Jai soigné cette poule moi-même, lai protégée du froid. Et toi, tu me la camoufles sous des couches qui la dénaturent.
Ce ne sont pas des produits chimiques ! répliqua Julie dune voix blanche. Cest du romarin, du thym, du miel ! Cest naturel !
Pour nous, le naturel, cest juste le sel et lail affirma Françoise. Jaurais mieux fait de ramener une poule surgelée, au moins, celle-là, tu aurais pu la recouvrir de sauce sans regrets.
Julie quitta la table pour cacher ses larmes.
Où tu vas ? demandai-je.
Faire bouillir de leau souffla-t-elle, alors que, dans le salon, on entendait encore les remontrances de ma mère.
Pourquoi je me suis embêtée… Je pensais leur faire plaisir Non, Luc, vous êtes devenus tellement citadins Votre miel, il doit être industriel. Chez nous, il vient des ruches
Jessayai de calmer ma mère. Julie récupéra son calme, rangea son assiette sans dire un mot.
Alors, vexée ? plissa les yeux Françoise en la voyant. Cest pas méchant, tu sais. Je dis ce que je pense.
Oui, je sais répondit Julie à voix basse. Vous êtes franche.
Le repas se termina dans un silence poisseux. Je tentai quelques blagues, mais lambiance ne se réchauffa pas.
Françoise termina son assiette sans enthousiasme. Lorsquon servit son gâteau (« sans aucun truc exotique, juste de la vraie crème fraîche et de la bonne farine »), elle relança le sujet.
Bon, jarrête, promit-elle sans y croire. Retenez juste, Julie : quand cest bon, ça na pas besoin dartifices. Ta poule, elle avait une histoire à raconter. Et tu as mis une couche démail par-dessus. Aussi bien que repeindre une vieille icône en couleurs criardes.
Je perdis patience.
Maman, ça suffit ! Julie a passé toute la journée à cuisiner pour que ce soit beau et bon, aussi pour toi !
Pour moi ? Françoise ouvrit de grands yeux. Si elle avait cuisiné pour moi, elle maurait demandé mes goûts ! Elle ne ma pas demandé. Elle a décidé que sa façon était meilleure. Et puis dailleurs, ce nest même pas ma poule ! Tu crois que je ne reconnaîtrais pas ma propre volaille ?
Julie releva la tête, pour la première fois.
Si, cest bien la vôtre, Françoise. Cest vous qui nous lavez apportée. Donc, cétait à nous de décider de la préparer comme on préfère. Je nai jamais voulu labîmer, je voulais juste faire de mon mieux.
Faire mieux ? ricana Françoise. Voyons ça Elle poussa du doigt un os Tu sais, la poule de Meuse, elle avait toujours un petit renflement sur la patte depuis quelle était poussine et sétait cognée sur la clôture. Je lai toujours reconnue à ça.
Elle examina los de plus près. Puis releva lentement les yeux vers Julie, lair décontenancé.
Julie… Cétait vraiment cette poule-là ? Ma Léontine ?
Julie hocha la tête, incapable de parler. Cétait la première fois que jentendais le nom de la poule.
Le visage de Françoise blêmit. Elle écarta son assiette, comme si elle contenait quelque chose dhorrible.
Ma Léontine au miel et à la moutarde ? murmura-t-elle. Son visage habituellement assuré devint soudain tout ridé, comme celui dun enfant perdu. Je lai vue grandir Elle se disputait tout le temps avec le coq Gustave Je lui réservais toujours un peu de grain, rien que pour elle
Elle se tut, fixant le vide. Julie et moi nous échangeâmes un regard, incapables de trouver les mots.
Et moi sa voix sétrangla Je lai critiquée. Je lai prise pour une vulgaire citadine Elle se leva dun coup. Mon Dieu Léontine, ma pauvre chérie…
Et, rougissante, elle quitta brusquement la table, entassant son sac, enfilant son manteau à la va-vite.
Maman, attends ! Je me précipitai derrière elle.
Mais déjà, elle ouvrait la porte, son panier sous le bras.
Je dois partir bégaya-t-elle en fuyant sur le palier.
Françoise ! appela Julie derrière elle.
Mais, déjà, dans lescalier, on entendait ses pas rapides, puis la porte dentrée claqua.
Je courus à la fenêtre. Quelques instants plus tard, nous la vîmes traverser la cour en courant, manteau ouvert, cheveux au vent.
Toute rouge de honte souffla Julie, debout près de moi.
Elle lappelait Léontine Je naurais jamais cru.
En regagnant la cuisine, nous fîmes la vaisselle en silence. Les fêtes étaient gâchées.
Tu sais, dit Julie en enveloppant le reste de la volaille dans du papier aluminium, Je la croyais juste dans le contrôle. Critiquer pour garder la main. Mais, en fait elle aimait vraiment cette poule. Pour elle, cétait Léontine, pas juste une carcasse. Avec son caractère, son histoire.
Oui murmurai-je. Pour elle, tout le monde paysan est vivant. Chaque poule, chaque pommier, chaque carré de terre. Pour nous, citadins, ce sont des produits, des souvenirs de campagne, des objets. On ne parle pas la même langue.
Le lendemain, aucun appel. Je nosais pas téléphoner.
Le huit janvier au soir, le téléphone sonna. Julie décrocha, hésitante.
Allô, souffla ma mère, sans son entrain habituel.
Françoise, bonsoir ! Je vous écoute !
Julie Un silence. Julie, pour hier. Je pardon. Tout ça, cétait bête.
Cest moi qui dois mexcuser, répondit Julie précipitamment. Jignorais quelle avait un nom, pour vous
Pfff Cest rien. Cest juste une bête. Sauf que cétait la nôtre Silence à nouveau. Cétait bien bon, tu sais. Vraiment. À la maison, jy repensais La viande, en fait, était tendre, parfumée. Je ne my attendais pas.
Je ne pensais pas que vous teniez autant à elle.
À la campagne, cest comme ça, déclara-t-elle simplement. On vit au rythme de la vie et de la mort, aussi. Ça ne veut pas dire quon naime pas, cest juste une autre façon.
Je comprends souffla Julie. Et, pour la première fois, je sentis comme une brèche dans la relation avec cette femme difficile.
Bon, jarrête là conclut Françoise. Comment va Luc ?
Il va bien. Passez donc prendre un bout de tarte, un de ces jours.
Au bout du fil, un soupir.
Oui, je passerai. À bientôt, ma fille.
À bientôt, Françoise.
Le temps a passé. Lhistoire de « la poule de Noël » fait aujourdhui office de mini-légende familiale, racontée avec sourire mais aussi un fond de nostalgie.
Françoise continue dapporter ses produits de la ferme, mais, maintenant, elle demande dabord : « Et vous, comment vous préférez ? »
Julie, elle, en cuisinant les cadeaux du potager, prend parfois une pause et se demande : « Et quelle était ton histoire, à toi ? »
Elle a appris quon ne se contente pas de cuisiner : on apprivoise la vie, enfouie dans un légume ou une vieille volaille.
Entre ces deux femmes si différentes, il existe désormais une compréhension fragile mais vivante.







