Au fait, jai jeté ta dinde, fit la belle-mère avec un clin dœil complice. Ce nest pas la peine quelle reste à fumer pour rien dans le four, nest-ce pas ?
Dans lappartement fraîchement rénové de Camille et Thibaut, la fausse quiétude de lavant-réveillon planait.
On aurait dit que lair lui-même sétait parfumé : un léger effluve de zestes dorange, de gingembre et de cannelle flottait, tandis que Camille achevait avec fierté son marathon culinaire de trois jours.
Des canapés au chèvre et à la confiture de figue, de mini tartelettes aux champignons, et des roulés de jambon cru et de poire reposaient élégamment sur des plateaux de verre flambant neufs, achetés pour loccasion.
Dans le frigo, le gigot mariné au miel et au romarin attendait son heure; tandis quune dinde juteuse, fidèle au blog de son chef préféré, mijotait doucement à 95°, tout droit sortie du four dernier cri.
Avec un essuie-main à la main, Camille inspecta fièrement son champ de bataille, un petit sourire aux lèvres.
La table était parée dune nappe blanche plus immaculée quun pull neuf, les verres en cristal brillaient de mille feux, et une composition de branches de sapin, mandarines et pommes de pin transformait sa salle à manger en conte de Noël à la française.
Alors, verdict ? demanda Thibaut, passant ses bras autour delle pour un bisou sur la tête. Ce parfum… on se croirait au Meurice. Ta mère va tomber à la renverse !
Jespère quelle aimera lâcha Camille avec un soupçon dangoisse. Tu te souviens de la fois où elle a comparé mon velouté de potimarron à de la nourriture pour bébé ?
Ty fais pas, répondit Thibaut dun geste vague. Lépoque, cest tout. Elle veut juste que tout le monde soit satisfait.
À 22h30, alors que Camille avait enfin enfilé sa combinaison de soie flambant neuve, la sonnette résonna. Long, insistant, suivi dun cri :
Thibaut ! Camille ! Ouvrez, jai les bras en compote !
Thibaut ouvrit, et dans lentrée déboulèrent Josiane et Gérard, prêts pour affronter lhiver sibérien comme pour une expédition dans le Larzac.
Gérard portait deux faitouts géants, Josiane, rougeaude et essoufflée, trimballait une glacière et un sac où dépassaient un pot de mayonnaise et un bouquet doignons frais.
Bonsoir les enfants ! Papa a décidé de venir aussi, clama Josiane, déjà en marche vers la cuisine. Alors, vous aidez votre père à décharger ? On vous connaît avec vos crevettes et vos fromages, vous risquiez de vous évanouir de faim ! On va vous montrer ce que cest, un vrai réveillon !
Camille, pétrifiée, resta plantée sur le seuil du salon.
Josiane on a déjà tout préparé. La table est dressée.
Toi, tu as préparé des amuse-bouches, corrigea Josiane, envahissant la cuisine comme un général sur le front. Mais un vrai réveillon, ça tient au corps ! Faut de quoi éponger le vin ! Gérard, pose-moi les casseroles sur la plaque, il faut réchauffer tout ça.
Thibaut lança à Camille un regard coupable, un « Courage, ils font ça par amour » silencieux.
Maman, mais Camille a une dinde dans le four tenta-t-il.
Une dinde ? ricana Josiane. Tu parles, cest sec ! Regarde-moi ça, dit-elle en agitant fièrement sa marmite, voilà LA vraie salade « piémontaise » ! Recette de famille, avec du jambon blanc comme chez mamie ! Et du céleri rémoulade, et des rillettes maison, et mes feuilletés Tes préférés, Thibaut !
Sitôt le couvercle soulevé, une odeur doignons frits et de beurre brûlé envahit lappartement. Camille étouffa un cri en voyant sa plaque de cuisson maculée de taches. Sans hésitation, Josiane coupa le four.
Ça suffit, elle est sûrement cuite. Passe-moi une grande poêle, il faut réchauffer les feuilletés, ils ont pris un coup de froid sur la route.
Josiane, laissez-moi voulut proposer Camille, tentant un pas vers les casseroles.
Non, non, repose-toi ! lui coupa la belle-mère, une écumoire à la main. Avec tous tes petits machins, tu as bien assez donné. Je gère. Thibaut, mon chéri, coupe-moi loignon, bien gros, pour la vinaigrette !
Résignée, Camille seffondra dans le salon où Gérard était déjà installé devant la télévision, pieds en éventail.
Elle fait bien, cette Josiane, approuva-t-il, les yeux rivés sur lécran. Les réveillons, cest le solide qui compte. Tes apéros, Camille, cest beau, mais bon ça ne nourrit pas.
Dans la cuisine, cétait lapocalypse. Les plans de travail étaient recouverts de miettes et de pelures doignon.
Thibaut, larmoyant sur son oignon, lançait des sourires désolés à sa femme.
Camille assistait impuissante à lexil de ses jolies assiettes vers le placard, remplacées par les anciens plats fleuris, « plus pratiques pour la salade, faut pas abîmer la belle vaisselle. »
La scène atteignit son apogée à 23h40. Propulsant les feuilletés à fond les ballons, Josiane déclencha lalarme incendie.
Dans la panique, Thibaut fit valser une étagère : une pluie de canapés sabattit sur le sol.
Quand Camille entrouvrit le four, un nuage noir lui sauta à la figure. La dinde, éteinte puis rallumée par sa belle-mère distraite, nétait plus quun fossile calciné.
Ah, mince alors ! sesclaffa Josiane, agitant un torchon sous le détecteur. Bah, les feuilletés sont parfaits, tout chauds ! Et pour la dinde on sen serait pas, de toute façon ! Allez Camille, viens, tout est prêt !
Au centre de la table immaculée se dressaient désormais deux énormes saladiers émaillés.
Lun contenait de la piémontaise ruisselante de mayonnaise, parsemée doignons. Lautre, du céleri rémoulade dégoulinant de jus rose à cause de la betterave. À côté, un tas de feuilletés dorés. Sur le plateau, le hareng marinait sous une montagne doignons crus. Le parfum était inoubliable : mayonnaise, oignon, poisson.
Mes chéris, bonne année ! lança Josiane, levant son verre quand minuit sonna. À la tradition, et aux réveillons qui calent lestomac ! Quon ne fricote pas trop avec les plats dailleurs, restons fidèles à nos racines ! Thibaut, sers ton père ! Il a déjà sifflé le sien en douce.
Camille, minéralisée à son siège, leva un verre quelle aurait tant aimé porter dans un cadre plus doux.
Camille, tu fais grise mine, la poussa Thibaut. Bois un peu, cest délicieux, maman sest donnée du mal.
Elle obtempéra machinalement. Le champagne, pourtant choisi avec amour, laissait une amertume étrange.
Oui, fit-elle doucement. Très nourrissant.
Tu vois ! jubilait Gérard, croquant feuilleté sur hareng. Tes petits machins à la mode, trois jours de boulot et hop, disparus ! Josiane, elle, cest du solide. On en mangera encore demain !
Camille suivait des yeux Josiane, qui surchargeait Thibaut de salade.
Son Nouvel An avait été évincé, nappé de mayonnaise et recouvert doignons avec amour et les meilleures intentions du monde. Thibaut, repu, passa un bras autour de ses épaules.
Ben, cétait sympa, finalement, non ? Maman, elle a mis lambiance pour toute la nuit.
Camille opina du bout des lèvres, tandis que sa belle-mère râlait déjà contre « la vaisselle moderne, on dirait des patinoires tellement cest glissant ».
Jusquà 4h du matin, Josiane fit des allers-retours entre cuisine et salon, débarrassant, resservant.
Au fait, jai jeté ta dinde, confia-t-elle à Camille dun clin dœil complice. Inutile quelle traîne là à fumer, tu ne trouves pas ?
Camille, encore sonnée par cette nuit de réveillon made in belle-famille, acquiesça dun air absent.
Tu fais une drôle de tête. Tes malade ? sinquiéta Josiane.
Non, tout va bien, réussit à sourire Camille. Vous avez eu raison, tout était parfait.
Josiane, toute ragaillardie, se rassit le sourire aux lèvres.
Camille la regarda et prit une décision : plus jamais de réveillon avec la belle-famille, quitte à froisser du monde.
Elle lannonça à Thibaut au petit déjeuner. Il voulut protester, mais devant la mine fermée de Camille, il comprit que le combat était perdu davance.







