— Où es-tu ?! Mes parents sont arrivés et il n’y a pas de dîner ! Rentre à la maison sur-le-champ ! …

Où es-tu ? Mes parents sont là et le dîner nest pas prêt ! Rentre immédiatement ! hurla son mari au téléphone.

Sylvie enfila ses escarpins seulement devant lascenseur. Elle avait traversé le carrelage froid pieds nus. Peu importaient les convenances. Ses pieds étaient bien plus précieux.

Son téléphone vibra alors quelle arrivait à larrêt de bus.

Sylvie ! aboya André, si fort quelle éloigna lappareil. Où tu tes encore perdue ?

Je viens juste de finir le boulot, André.

Je me fiche de ton travail ! Nous avons des invités ! Mes parents sont là ! La table est vide !

Sylvie ferma les yeux. Rien. Hier, il navait rien dit pourtant.

Et ils sont arrivés quand ?

Il y a deux heures ! Ils attendent le dîner ! Ma mère insinue déjà que je me suis mal marié.

André, peut-être que

Peut-être quoi ? la coupa-t-il. Tu comprends pas ? La famille, cest plus important que tes patients !

Bip. Il raccrocha.

Sylvie sassit sur un banc et réfléchit. Le bus narriverait que dans vingt minutes. À la maison, il y avait des gens quil fallait nourrir. Un mari qui crie. Et elle, toujours entre les deux.

« Que préparer de rapide ? »

Elle pensa : des pâtes, des saucisses, une salade en boîte. Simple. Rapide.

« Ou peut-être ne pas y aller ? »

La pensée venait delle-même, soudaine et effrayante. Et si, simplement elle ny allait pas ?

Non, bien sûr quelle irait. Où irait-elle sinon ?

Chez elle, on laccueillit par des éclats de voix venus du salon. André racontait quelque chose damusant, ses parents riaient.

Ah ! Sylvie est là ! sexclama son beau-père. On désespérait !

Elle entra dans la pièce. Sa belle-mère, une femme rondelette au foulard coloré, la scruta dun regard critique :

Oh, ma fille, tu as maigri ! On ne te nourrit pas à lhôpital ?

Bonjour, souffla Sylvie. Désolée pour le retard.

Pas grave ! agita la main la belle-mère. On comprend. Mais maintenant tu es à la maison ! André me dit que tu fais des petits chaussons délicieux !

Sylvie jeta un regard à son mari. Il était assis dans le fauteuil, souriant comme un maître exhibant son chien dressé.

Sylvie, dit-il doucement, dresse la table, sil te plaît. Tout le monde a faim.

Bien sûr.

Et elle alla en cuisine. Préparer le repas pour des gens quelle connaissait à peine.

À neuf heures du soir, Sylvie posa le dernier plat sur la table. Un gratin de pommes de terre et viande. Celui que sa belle-mère aimait ? Ou son beau-père ? Elle ne se souvenait plus.

Oh, Sylvie ! applaudit la belle-mère. On pensait finir affamés !

Pardon, murmura Sylvie. Jai pris du temps à cuisiner.

Limportant, cest le résultat !

André servit du vin :

Allez, à la famille ! À cette rencontre !

Sylvie se posa au bord de la chaise. Elle ne désirait quune chose : sallonger. Ne pas se relever avant laube.

Sylvie, un peu de pain encore, sil te plaît, demanda sa belle-mère sans quitter son assiette des yeux.

Sylvie se leva pour aller chercher du pain.

Et des cornichons ! ajouta le beau-père. Jen ai vu dans le frigo !

Et de la moutarde ! rajouta André.

Elle faisait les allers-retours, apportant tout ce quon demandait. Personne ne disait « merci ». Cétait normal. Une épouse se devait de servir.

À leur table, on parlait boulot, enfants, prix. Personne ne posait de question à Sylvie. Elle était le personnel de service.

Tu te rappelles, André ? éclata de rire sa mère. Comment on partait en vacances chez mamie et elle faisait de ces tartes !

Ah oui, cétait chouette, acquiesça-t-il.

Dailleurs, fixa la belle-mère, André a de la chance. Une épouse si douée, cest rare aujourdhui.

Sylvie tenta un sourire. Quelque chose se serrait en elle. Voilà toute lopinion quon avait delle.

À une heure du matin, les invités partirent. Longues embrassades, saluts.

Merci pour le dîner ! lança la belle-mère en partant. Succulent ! Surtout le café, vraiment du Brésil !

La porte se referma. André sétira :

Ça fait du bien de se retrouver. Ça faisait longtemps.

Sylvie ramassait la vaisselle sans rien dire. Des montagnes dassiettes, de verres, de saladiers.

André, dit-elle doucement, tu pourrais maider ?

Quoi ? Il était déjà en train de se changer. Ah, la vaisselle. Tu vas vite, dhabitude, non ? Jai une grosse journée demain.

Moi aussi.

Sylvie, commence pas, il grimace. Jai des responsabilités au travail. Toi, cest quoi, laver quelques assiettes, ça va aller.

Elle restait là, au milieu de la cuisine, la poêle grasse à la main. Des larmes coulaient sur ses joues.

« Laver des assiettes. » Douze heures à lhôpital. Des vies sauvées. Trois heures à cuisiner. Et maintenant, la vaisselle jusquà deux heures du matin.

« Laver des assiettes. »

Au petit matin, André partit sans un mot. Sylvie rejoignit lhôpital, lesprit ailleurs.

Sylvie Dubois, ça va ? demanda sa collègue Marie. On dirait que tu nes pas dans ton assiette.

Rien de grave. Juste des invités hier soir.

Jimagine, Marie hocha la tête. Je connais ces fêtes de famille.

Toute la journée, Sylvie travailla en pilote automatique. Piqûres, soins, visites.

Madame Dubois, linterpela le docteur Martin, vous venez à la conférence demain ? On parle de nouvelles pratiques médicales.

Je ne sais pas. Jai des obligations à la maison.

Dommage. Le programme est intéressant. Ça fait du bien de sortir de la routine.

Le soir, André était dhumeur bavarde :

Ma mère a appelé. Elle te remercie encore pour hier. Elle dit que tu cuisines très bien.

Ah.

Et elle a ajouté que jai de la chance davoir une épouse comme toi, ajouta-t-il avec satisfaction.

André, osa Sylvie, demain il y a une conférence au centre médical. Je peux y aller ?

Quelle conférence ?

Sur de nouvelles méthodes de soin.

Et qui fera le dîner ?

Juste une fois, tu pourrais ten occuper.

Arrête, Sylvie. À quoi bon ? Tu nas pas assez de travail ? La maison ne se gère pas toute seule.

Mais cest lié à ma profession !

Tu crois que tu apprendras quoi ? ricanait André. Des piqûres ? Tu en fais depuis vingt ans. Suffit les conférences.

Sylvie se tut. Elle se leva et rangea la table.

« Plus de conférences. » Pourtant, elle avait rêvé dêtre médecin. Elle avait commencé les études, mais avait rencontré André, était tombée amoureuse, puis sétait mariée.

« Pourquoi devenir médecin ? disait-il à lépoque. Infirmière, cest bien aussi. Tu auras le temps pour la maison. »

Et elle avait accepté.

Le lendemain, Marie alla à la conférence. Elle revint toute excitée :

Sylvie, tu sais quà la clinique voisine, il y a des cours de yoga pour le personnel ? Cest gratuit, le soir !

Du yoga ?

Oui ! Paraît que ça aide contre le stress. Tu veux essayer avec moi ?

Sylvie regarda le prospectus coloré. « Yoga pour lâme. Retrouvez votre équilibre. »

Je ne sais pas.

Allez ! Marie la prit par le bras. Une fois pour voir. On ne risque rien.

Alors, Sylvie y alla. Parce quelle nen pouvait plus dexpliquer aux autres pourquoi elle ne pouvait pas, navait pas le temps, ny arrivait pas.

Dans la salle, une quinzaine de femmes déroulaient leurs tapis. Linstructrice, douce, invita à sallonger et fermer les yeux.

Ressentez votre corps. Écoutez votre respiration.

Pour la première fois depuis des années, Sylvie sentit vraiment son corps. Les épaules lourdes, la nuque tendue, les mâchoires crispées.

Et pour la première fois, le silence dans sa tête.

Alors ? Ça ta plu ? questionna Marie après la séance.

Oui. Beaucoup.

Alors jeudi prochain, on recommence ?

Oui, jy viendrai.

Chez elle, André était mécontent :

Où étais-tu ? Jattends le dîner depuis trente minutes !

Jétais au yoga.

Au yoga ? A ton âge ? Sylvie, tu dérailles ?

Deux semaines, elle y alla en cachette. Prétendant finir tard au travail. Tous les jeudis, elle se sentait revivre.

Puis, il y eut cet appel.

Sylvie tenait la posture de larbre, concentrée. Son portable sonna.

Ne répondez pas, conseilla linstructrice. Cest votre moment.

Le répondeur se déclencha :

Où es-tu ? Mes parents arrivent à limproviste et rien nest prêt ! Rentre immédiatement ! hurlait André.

Tous se tournèrent. Sylvie rougit de honte.

Vous pourrez rappeler plus tard, murmura linstructrice.

Sylvie regarda lécran. Cinq appels en absence.

Et soudain, quelque chose se brisa en elle.

Non, dit-elle. Je ne vais pas répondre.

Elle éteignit son téléphone.

On continue ? proposa linstructrice.

Elle rentra doucement. Prête à affronter le choc.

Où étais-tu ?! laccueillit André furieux. Mes parents sont partis sans dîner ! On a eu lair ridicule !

Jétais au yoga.

Au yoga ? Pourquoi tu ne répondais pas au téléphone ?

Cétait mon moment à moi. Jai volontairement éteint le portable.

Quoi ? il cria. Quand je tappelle, tu DOIS répondre !

Doit, acquiesça Sylvie. Lépouse. Pas lesclave.

Quest-ce que tu racontes ?

Si tu as des invités, prépare le repas. Ou commande.

Je ne sais pas cuisiner !

Je ne savais pas faire des injections, moi. Jai appris. Tu peux apprendre aussi.

Sylvie, tu es devenue folle ?

Non, sourit-elle calmement. Je viens de me retrouver.

André la regardait sans la reconnaître. Cette femme posée nétait plus la Sylvie soumise dautrefois.

Tu ne maimes plus ? demanda-t-il, déconcerté.

Je taime, répondit-elle franchement. Mais jai aussi appris à maimer.

Un mois plus tard, Sylvie déposa sa demande de congé.

Sylvie, dit André au petit-déjeuner, tu es sûre ? Je vais être débordé, tu pourrais rester à la maison.

Jai déjà acheté mon séjour.

Où ça ?

À la Côte dAzur. Dix jours, en thalasso.

Seule ?

Oui, seule.

Ce nest pas comme ça quune femme mariée agit !

Si, sourit Sylvie. Je tassure.

Au centre de thalasso, elle se réveilla pour la première fois en trente ans sans réveil. Derrière la fenêtre, la mer Méditerranée murmurait.

Son portable, éteint, restait dans le tiroir.

Au petit-déjeuner, buffet à volonté. Elle se servit un croissant à la confiture. Un plaisir quelle ne saccordait jamais à la maison.

À une table voisine, une femme du même âge lisait un livre.

Cest bien ? interrogea Sylvie.

Passionnant ! répondit-elle. Ça parle dune femme qui, à quarante-cinq ans, décide de changer de vie.

Elle y arrive, tu penses ?

Jen suis quau milieu, mais je crois que oui.

Après le repas, Sylvie se dirigea vers la plage. Sassied sur un transat, ferma les yeux.

« Et si je ne rentrais pas ? »

La pensée était terrifiante. Alléchante aussi.

Bien sûr, elle retournerait chez elle. Elle avait son métier, son appartement, sa vie. Mais désormais, elle savait : elle pourrait ne pas revenir. Si elle le voulait.

Elle rentra bronzée, avec une nouvelle coupe de cheveux.

Voilà ! laccueillit André. Tu mas manqué !

Il lenlaça. Elle ne le repoussa pas, mais ne se blottit pas non plus comme avant.

Comment ça va ? demanda-t-elle.

Bien. Jai un peu maigri, je nai mangé que des sandwiches.

Pas tenté la soupe ?

Comment veux-tu que je fasse une soupe ?

De la même façon que moi il y a trente ans. Avec une recette.

Elle entra dans la cuisine. Évier plein de vaisselle sale. Sur la table, des emballages de plats tout prêts.

André, dit-elle tranquillement, demain je reprends le travail. Et après-demain, yoga. Tous les jeudis.

Mais

Aucun « mais ». Cest mon moment à moi.

André sentit que tout avait changé. Cette femme ne courrait plus à ses moindres exigences.

Et le dîner ? demanda-t-il, perplexe.

On le préparera ensemble. Ou chacun son tour. Comme des adultes.

Elle se versa une tasse de thé et fixa son mari.

Alors ? On apprend ou on continue les plats tout faits ?

André soupira :

Apprendre, je suppose.

Parfait, acquiesça Sylvie. On commence avec une bonne ratatouille. On verra pour la suite.

On verra tout ce qui changera encore dans sa vie nouvelle. Dans cette existence où elle sautorise enfin à penser :

« Jai le droit, moi aussi, dêtre heureuse. »

Et vous savez quoi ? Cétait vrai.

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