Peut-on vraiment tout pardonner ? Histoire d’une enfance brisée entre silence maternel et trahison p…

Peut-on vraiment pardonner cela ?

À chaque fois que je traverse un parc et que japerçois une famille où les parents rient tendrement avec leur enfant, la jalousie me serre le cœur.

Il fut un temps où, chez nous aussi, cétait ainsi. Puis, entre mon père et ma mère, il y eut comme un malaise insidieux, impossible à ignorer : leur vie et la mienne a basculé dans un enfer quotidien. Je leur en veux encore aujourdhui de ne jamais avoir divorcé, de ne pas avoir choisi la seule option raisonnable lorsquils ont compris quils ne saimaient plus.

***

Je ne sais plus vraiment quand tout cela a commencé.

Notre appartement parisien, si chaleureux et plein de rires dans mes souvenirs denfant, est devenu peu à peu un lieu froid, sombre, étranger.

Ma mère na plus jamais souri, elle ressassait sans fin les mêmes plats, passait ses journées dans un silence pesant. Elle se désintéressait complètement de ma vie, de mes tourments, de mes nuits peuplées de sanglots. Je nai aucun souvenir dun seul moment passé enlacés à discuter à cœur ouvert.

Mon père, quant à lui, rentrait et repartait à des heures où je dormais. Si, par hasard, on se croisait dans lappartement, il me saluait dun sourire, me caressait la tête, madressait un clin dœil, me glissait parfois une gentillesse du genre :

Salut, ma princesse ! Quest-ce que tu es belle aujourdhui, ma fille !

Petite chose, oui. Mais cette petite chose métait précieuse, me faisant croire, au moins, que javais encore une place dans son cœur.

Un peu, au moins Lui, il maimait. Je men persuadais.

***

À quinze ans, javais perdu mes illusions : mes parents ne saimaient plus depuis longtemps et notre maison nétait plus un foyer, juste un champ de bataille.

Mon père trompait ma mère ouvertement. Jai eu limpression, parfois, quil prenait un malin plaisir à ce que maman souffre de cette évidence. Lodeur inconnue sur ses vêtements, ses appels reçus quil sempressait de prendre dans une autre pièce, son sourire narquois lorsque ma mère déposait en silence son assiette devant lui

Même moi, jétais mal à laise. Que devait endurer ma mère, alors ?

Ses pleurs furtifs la nuit, son visage déchiré, ses yeux vides exprimaient son immense malheur.

Et mon père, voyant sa souffrance, jubilait. Il rentrait joyeux, rayonnant et ne manquait jamais de déclencher des disputes pour un rien, poussant ma mère à bout, puis feignant la surprise et le reproche :

Tu vois, ce nest pas de ma faute cest toujours elle qui commence !

Incroyablement, au milieu de cet enfer, il me témoignait encore de laffection. Il mappelait « ma fille », mapportait des tablettes de chocolat, demandait comment se passait le lycée, mes notes.

Et moi, pauvre naïf, je maccrochais à ces miettes, comme à une bouée, pour ne pas couler dans leur océan de rancœur.

Puis il y eut cette dispute-là.

***

Père est rentré un soir, tard, lalcool évident, tout guilleret. En me voyant à table, il sest approché, ma pris par les épaules.

Alors, ma princesse, comment va la vie ?

Ça va, ai-je marmonné sans lever les yeux de mon bouquin.

Pour moi, cest parfait ! sest-il exclamé, éclatant de rire.

À ce moment-là, ma mère, qui tournait le dos, na plus pu se contenir. Elle sest retournée, a planté ses yeux dans ceux de mon père et, dun ton froid, précis, sans la moindre émotion, a articulé :

Pourquoi lui demandes-tu comment elle va ? Elle nest pas ta fille. Tu aurais dû ten douter depuis longtemps.

Papa est resté figé. Il a lentement enlevé sa main de mon épaule. Son regard sest posé sur moi et jai vu la lumière séteindre dans ses yeux Il sest alors tourné vers ma mère. Elle sest reculée brusquement, comme pour se protéger dun coup, mais rien nest venu.

Papa na rien dit. Il est juste parti.

Depuis ce soir-là, je suis devenue une étrangère pour lui, notre appartement une colocation sinistre. Nous vivions comme de simples voisins. Ma mère a juré ensuite quelle avait dit ça sous le coup de la colère, quelle voulait juste le blesser, que oui, bien sûr, jétais bien sa fille. Mais cétait trop tard. Il y avait désormais entre nous ce mur, massif et infranchissable.

Mon père na plus jamais cherché un geste quelconque, ni une question. Jétais morte socialement pour lui.

***

Après le bac, jai fui. Jai choisi une fac à Lyon, et ne revenais à Paris que pour les vacances les plus courtes, histoire déviter ce tombeau familial.

Je me suis marié très tôt, pour partir loin, pour ne pas avoir à revenir.

Mon père na pas mis les pieds à mon mariage. Ma mère, elle, était là, recroquevillée sur sa chaise, aussi effacée et malheureuse quavant.

Au fil des années, notre relation ne sest jamais réchauffée.

***

Maintenant que jai moi-même une famille, des enfants, même des petits-enfants, je comprends un peu mieux ma mère : la souffrance était sa façon dexister.

Elle sen accommodait Peut-être y puisait-elle une forme de plaisir maladif. Souffrir, cétait sa manière à elle de se sentir vivante. Sinon, comment expliquer sa résignation ? Par amour ? Sûrement pas ! Lorsquon aime, on ne détruit pas lautre ainsi.

Et moi, quavais-je fait pour mériter ça ? Ils auraient pu divorcer, se donner à chacun une deuxième chance !

***

Jai revu mon père des années plus tard, aux obsèques de ma mère.

Il avait terriblement changé. Voûté, le visage comme ravagé par une toile de rides, sans la moindre trace de lassurance dantan, celle dont il se repaissait jadis.

Devant le cimetière du Père Lachaise, alors que tout le monde repartait, je mapprêtais à prendre un taxi. Il sest approché.

Il faut quon discute de la suite a-t-il dit dune voix rauque, sans me regarder.

On vivra comme on la toujours fait, ai-je répondu en détournant les yeux. Chacun de son côté.

Il a soupiré :

Ta mère et moi, on a fait beaucoup derreurs. Maintenant, je voudrais avoir une vraie famille. Voir mes petits-enfants.

La famille, je lai, ai-je tranché. Toi, ça ne ta pas manqué jusquà présent. Continue donc ainsi.

Tout en parlant, je me surprenais à ne rien ressentir, pas une seule émotion.

On ne sest plus jamais revus.

***

Mon père est mort il y a déjà des années, et je ne lui ai jamais pardonné. On me disait : « Tu devrais, cétait ton père, après tout » Oui, mais il était aussi un homme. Il aurait pu partir, nous laisser une chance de respirer.

Au lieu de ça, il est resté, jouissant de ses maîtresses et de la détresse de maman. La jalousie de ma mère était sa seule nourriture.

Et moi, jai été linnocente prise entre deux feux. Une victime.

Je lai porté, ce poids, tout au long de ma vie, avec le sentiment que jétais en faute, que cétait moi le problème

Pardonner ça ? Difficile. Oublier ? Impossible.

Alors, la paix éternelle pour lui ? Non. Pas même une poignée de terre bienveillante, mais plutôt de la laine de verre

Ce nest sans doute pas la bonne chose à penser. Mais au moins, cest honnête.

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