« Je ne te dois rien », déclara Hélène en claquant la porte au nez de son ex-mari : chronique d’une …

Je ne te dois rien, déclara Élodie avant de refermer la porte au nez de son ex-mari.

Élodie resta collée contre la porte, écoutant Sébastien tambouriner avec acharnement. Boum-boum-boum.

Élodie ! hurlait-il. Ouvre ! Allez, on est adultes ! On va discuter comme des gens civilisés !

« Comme des gens civilisés », pensa-t-elle. Quelle blague.

Une demi-heure plus tôt, il était là, le sourire aux lèvres, bien sous tous rapports, la porte grande ouverte devant lui.

Salut Lodie ! lança-t-il dun ton mielleux. Comment ça va ? Et le boulot, ça roule ?

Ça y était, elle avait compris. Ce ton sucré signifiait toujours la même chose : des sous, encore des sous.

Dis-moi… Sébastien sétait déjà engouffré dans lentrée sans invitation. Une histoire assez banale. Tu sais, jai pris un petit crédit. Pour lancer mon entreprise.

Quelle entreprise ? demanda-t-elle, sceptique.

Bah, c’est encore un projet, ça va venir ! Enfin bref ! agita-t-il les bras. Le souci, cest que la banque fait nimporte quoi ! Les taux senvolent ! Jarrive plus à suivre !

Élodie le regardait tout en se remémorant vingt années de « Petit crédit », « Pour démarrer », « La banque exagère ».

Puis une semaine de pleurs, dappels menaçants de la banque, de courriers dhuissier. Et elle, à replonger dans ses économies pour lui sauver la mise. Encore et encore.

Combien ? chuchota-t-elle, résignée.

Juste vingt mille euros, annonça Sébastien d’un ton trop jovial. Pour toi, c’est rien ! Avec ton appart, ton salaire…

Vingt mille euros ?!

Enfin, pourquoi tu cries tout de suite ! bouda-t-il. Je ne te demande pas de me les donner, juste de me les prêter ! Je te rembourse, promis !

Il rembourse, évidemment.

Comme les dix mille il y a deux ans, ou les cinq mille il y a trois ans ? Jamais rien remboursé.

Sébastien, articula-t-elle lentement, on a divorcé.

Et alors ? On reste une famille, quand même ! Je suis le père de tes enfants. Franchement, tu es si froide ? Tu men veux encore du divorce, je comprends, tenta-t-il dadoucir sa voix. Mais cest derrière nous tout ça ! On est adultes, Élodie ! Fais un geste pour quelquun dans le besoin…

« Quelquun dans le besoin ». Et elle alors ? Personne na jamais songé à ses deux boulots pour éponger ses dettes pendant vingt ans ?

Je ne te dois rien.

Quoi ? fit-il, perplexe.

Je. Ne. Te. Dois. Rien. répéta-t-elle.

Et elle ferma la porte, avec un bruit sec, juste devant son nez.

Maintenant, elle restait là, écoutant Sébastien râler dans le couloir. Mais en elle montait un sentiment étrange. Une légèreté. Comme après avoir enfin déposé un sac à dos trop lourd.

Pour la première fois depuis vingt ans, elle lui disait non. Sans excuses ni justifications.

Et le ciel ne lui était pas tombé sur la tête.

Les trois premiers jours après le « coup de porte », Élodie vivait dans un brouillard. Un mélange de fierté et de culpabilité, ou juste le silence dun téléphone qui ne sonnait plus.

Mais jeudi, lenfer sinvita.

Appel de leur amie commune, Marine :

Lodie, cest quoi cette histoire ? Sébastien me dit que tu las mise dehors sans vouloir laider ! Il est ruiné !

On est divorcés, Marine.

Et alors ? Faut bien aider ! Cest sacré !

Élodie écoutait en silence, songeuse : Qui lavait aidée, elle, tous ces années ? Qui sest intéressé à ses deux crédits quelle avait pris pour sauver, encore une fois, Sébastien ?

Une heure plus tard, appel de son fils Antoine :

Maman, papa a appelé. Il dit que tu refuses de laider. Il est noyé dans les dettes !

Antoine, ce ne sont pas mes dettes.

Oui mais tu peux laider ! Tu as de quoi le faire !

« Tu as de quoi le faire ».

Oui, elle avait de quoi, parce quelle bossait douze heures par jour. Parce quelle shabillait au supermarché, profitait des soldes, économisait sur tout pendant vingt ans.

Pendant ce temps, Sébastien achetait des montres chères « pour avoir de lallure », changeait de voiture « pour limage », emmenait ses conquêtes au restaurant « pour entretenir la flamme ».

Avec son argent à elle.

Antoine, trancha-t-elle, papa a cinquante ans. Cest à lui dassumer ses dettes maintenant.

Le vendredi, Sébastien se pointa en personne. Avec un bouquet et une tête de chien battu :

Lodie, pardon. Jai été brutal. Je comprends que cest dur pour toi. Mais discutons calmement ?

Il brandissait les fleurs comme un antidote anti-drame, sachant quelle détestait les scènes devant les voisins ou les mamies du palier.

Sébastien, cest inutile. Pars.

Trois mille euros, cest la mort pour moi ! Les huissiers menacent ! Ils vont me ruiner !

Ils vont te ruiner, répéta-t-elle. Moi, tu mas ruinée, mais à petits morceaux, vingt ans durant.

Pourquoi tu ressors toujours le passé ! explosa-t-il. On a été une famille ! Un pot commun ! Des dépenses communes !

« Pot commun », amusant. Elle mettait dedans, lui retirait.

Tu sais quoi, dit-il soudain, glacial, je croyais que tu avais changé, gagné en sagesse. Au fond, tes toujours la même radine.

« Radine », elle ! Celle qui donnait son dernier billet pour ses « urgences » ?

Au revoir, Sébastien.

Réfléchis ! lança-t-il alors quelle repartait. Pense à Antoine ! Aux commérages !

La porte claqua de nouveau, mais ce nétait pas suffisant.

Dimanche, la voisine, Mme Dupont, débarqua :

Ma chère Élodie, ton Sébastien était là hier sur le palier. Il airait que tu as changé les serrures ?

Pas du tout. Je ne lui ouvre plus, cest tout.

Oh là là… hocha la tête la voisine Un homme dans la mouise, et la femme lui tourne le dos…

Élodie observait Mme Dupont, rappelant son propre mari alcoolique, qui claquait tout son salaire depuis trente ans. Elle na jamais « tourné le dos à son homme dans la galère », évidemment.

Et le mardi, cadeau surprise.

La journée commençait comme les autres. Élodie se préparait pour le boulot quand linterphone sonna.

Oui ?

Cest Mme Dupont ! Ouvre, sil te plaît !

Sa voisine, en robe de chambre, déboula affolée :

Petite Élodie, jai une faveur à te demander. Ton Sébastien ma demandé de lui rendre service il aurait oublié des documents chez toi, hyper urgents pour la banque. Est-ce que je peux lui donner le double des clés que je garde en spare ? Je surveillerai bien, il touchera à rien de superflu.

Une pointe dinquiétude piqua Élodie.

Quels documents ?

Bah, je ne sais pas. Avec ça, la banque lui donnera le prêt. Il insistait tellement !

Mme Dupont, il ny a aucun papier de Sébastien chez moi.

Allons, allons ! elle agitait les mains. Un homme dans son affaire se trompe rarement ! Cest peut-être dans larmoire, ou le salon ?

En voyant le visage compatissant de Mme Dupont, Élodie comprit que cétait un piège. Sébastien savait viser lélément faible : la voisine, bien intentionnée, qui « veut juste aider ».

Ne cherchez pas à lui donner les clés, sil vous plaît.

Élodie ! sécria la voisine. Pourquoi tant de dureté ? Il demande à être aidé !

Désolée, je suis en retard au travail.

Élodie claqua la porte, fila à lascenseur, le cœur battant. Quelque chose clochait. Sébastien ne lâchait rien facilement.

Toute la journée au bureau fut tendue. Elle hésita à appeler chez elle, mais se raisonna : « Tu fais du cinéma, ma vieille ».

Le soir, sur son pallier, elle simmobilisa. La porte était entre-ouverte. Des voix dans lentrée.

Discrètement, elle écouta :

Mme Dupont, cest formidable ! Vous me sauvez ! Jai trouvé les papiers !

Allons, M. Sébastien. On aide bien les gens dans ce pays. Votre femme est devenue trop sévère, je trouve.

Oui, le divorce la changée. Mais bon, tout sarrange

Élodie poussa la porte. Sébastien était là, une boîte à la main. À côté, une Mme Dupont confuse.

Que se passe-t-il ici ? ton glacial.

Ah ! Lodie ! Juste à temps ! Jai pris mes papiers, merci. Et quelques affaires à moi, du coup.

Élodie scruta la boîte : son ordinateur, sa tablette, lappareil photo.

Ce nest pas à toi.

Quoi ? sétonna Sébastien. Mais cest moi qui ai acheté ! Mme Dupont peut témoigner, je lui ai expliqué !

Oui, approuva la voisine, Sébastien ma dit que cétait à lui.

Mme Dupont, dit Élodie très calmement, rentrez chez vous, sil vous plaît.

La voisine, gênée, partit précipitamment, les laissant seuls.

Sébastien, pose la boîte et sors.

Mais Lodie, sois raisonnable ! Ce sont mes affaires ! Je les ai achetées quand on vivait ensemble. Jai le droit de les reprendre !

Avec mon argent.

Avec notre budget commun ! protesta-t-il. Cétait largent du ménage !

Budget familial Son salaire, ses heures sup, ses nuits blanches.

Pose la boîte.

Je refuse ! grogna-t-il. Tas trop joué la diva ! Tu crois que tu vas me pourrir la vie en me faisant chanter ? Tu rêves !

Il se dirigea vers la porte. Et alors, Élodie fit quelque chose quelle navait jamais osé avant.

Elle attrapa son téléphone et composa le 17.

Allô ? Police ? Pour le 5 rue des Lilas, appartement 9. Mon ex-mari est entré chez moi sans autorisation et veut embarquer mes affaires.

Sébastien se retourna : stupéfaction totale.

Tes sérieuse ?!

Enfin oui, répondit-elle dun ton plat. Il était temps.

Tu nes pas sérieuse Appeler la police à ton mari !

À mon ex-mari. Pour tentative de vol.

Vol ?! glapit-il. Je suis pas un inconnu !

Justement. Tu es devenu un étranger.

Sébastien posa la boîte, se laissa tomber dans un fauteuil :

Tu vas vraiment jouer à ça ? Très bien. Mais expliques donc ça aux enfants ! Tu leur diras quoi ? Que leur mère dépose plainte contre leur père ?

Je dirai la vérité. Que tu as vécu vingt ans à mes crochets. Et quune fois le compte vidé, tu as tenté de voler.

Voler ! il bondit. Je tai donné toute ma vie !

Quoi, ta vie ? murmura-t-elle. Celle avec les aventures et les restos, payés par mon boulot ? Ou celle avec les crédits impayés à éponger à ma place ?

Sébastien resta muet, bouche ouverte. On entendit des voix dans le couloir.

La police arrive, dit Élodie. Tu peux sortir maintenant, ou leur parler.

Il traversa le vestibule, lançant entre ses dents :

Tu vas le regretter.

Non, répondit-elle en souriant. Pas cette fois.

On frappa à la porte. Sébastien disparut, croisant les policiers sur le pas de la porte.

Élodie sinstalla dans le fauteuil quil venait de quitter et se sentit enfin libre. Définitivement.

Le soir même, elle fit venir le serrurier, changea les serrures, bloqua Sébastien partout : téléphone, réseaux, sms.

Un mois passa.

Élodie sassit dans la salle de cours de comptabilité et gribouilla dans son nouveau carnet. Des onglets colorés, des stylos rigolos, des pages toutes neuves, aucun effacement.

Silence du téléphone depuis deux semaines. Les enfants râlaient au début, puis la tension sestompa. Sébastien avait dû trouver une autre tirelire.

Ou alors, miracle, il avait appris à vivre selon ses moyens.

Le soir, chez elle, Élodie alluma lordinateur. Celui quil voulait emporter. Elle visita les sites d’emploi.

Son nouveau diplôme était recherché. Les salaires : plutôt sympas. Elle pouvait prétendre à mieux.

Elle rédigea son CV, téléchargea sa photo. Dans la case « situation familiale », elle écrivit : « Célibataire ».

Et elle sourit.

Pour la première fois depuis longtemps, ce nétait pas une condamnation.

Dans la cuisine, encadrée, sa nouvelle devise, calligraphiée :

« Je ne dois rien à personne. Sauf à moi-même. »

Demain, entretien dembauche. Demain, elle montrera ce que peut accomplir une femme qui a arrêté de sauver la terre entière.

Demain, la vraie vie commence.

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« Je ne te dois rien », déclara Hélène en claquant la porte au nez de son ex-mari : chronique d’une …
Olivier rentrait chez lui après une longue journée de travail. Un soir d’hiver banal, où la ville semblait engloutie sous une chape de grisaille. En passant devant l’épicerie du coin, il aperçoit un chien assis devant la porte : un bâtard fauve, ébouriffé, avec des yeux de gamin perdu. — Qu’est-ce que tu fais là ? grogna Olivier, mais il s’arrêta. Le chien leva la tête, le regarda sans rien demander. Juste un regard. « Il attend sûrement ses maîtres », pensa-t-il en reprenant sa route. Mais le lendemain, et les jours suivants, la même scène. Comme si le chien ne pouvait plus quitter cet endroit. Olivier finit par remarquer : les gens passent, certains jettent un croûton de pain, d’autres une saucisse. — Pourquoi tu restes là ? demanda-t-il un soir, s’accroupissant à côté. — Et tes maîtres ? Le chien s’approcha, avec prudence, puis posa sa tête contre la jambe d’Olivier. Olivier resta figé. Depuis combien de temps n’avait-il pas caressé un être vivant ? Trois ans qu’il vivait seul dans son appartement. Seulement le travail, la télé, le frigo. — Ma belle Lada, murmura-t-il sans trop savoir d’où venait ce prénom. Le lendemain, il lui apporta des saucisses. Une semaine plus tard — il posta une annonce sur Internet : « Chienne trouvée, recherche propriétaire ». Aucun appel. Un mois s’écoula. Un soir qu’il rentrait d’une garde tardive — il était ingénieur, souvent de nuit sur les chantiers — il aperçut un attroupement devant l’épicerie. — Que se passe-t-il ? demanda-t-il à sa voisine. — C’est le chien… Elle s’est fait renverser. Celle qui trainait là depuis des semaines. Son cœur se serra. — Où est-elle ? — À la clinique vétérinaire, boulevard Victor Hugo. Mais ils demandent une fortune… Et qui paierait pour une errante ? Olivier ne répondit rien. Il se précipita. Le vétérinaire secoua la tête : — Fractures, hémorragies internes. Les soins coûteront cher, et sans garantie de succès. — Soignez-la, répondit Olivier. Je paierai ce qu’il faut. Quand elle sortit de la clinique, il l’emmena chez lui. Pour la première fois depuis trois ans, son appartement reprit vie. Tout changea. Radicalement. Olivier ne se réveillait plus à cause du réveil, mais parce que Lada venait lui effleurer la main du museau. Comme pour dire : « Debout, maître. » Et il se levait, avec le sourire. Avant, ses matins commençaient par un café et les infos. Maintenant, c’était la promenade au parc. — On y va, ma belle ? disait-il, et Lada battait joyeusement de la queue. Les papiers furent mis en règle à la clinique : passeport, vaccins. Lada était officiellement à lui. Il photographiait chaque papier, au cas où. Les collègues étaient surpris : — Olivier, tu as rajeuni ou quoi ? Quel tonus, maintenant ! Il se sentait enfin utile. Pour la première fois depuis des années. Lada se révéla incroyablement intelligente. Elle comprenait tout. Lorsqu’il se faisait tard au travail, elle l’attendait derrière la porte avec un regard qui disait : « Je me suis inquiétée. » Le soir, ils flânaient longtemps dans le parc. Olivier lui parlait de son boulot, de la vie. C’était ridicule ? Peut-être. Mais Lada écoutait attentivement, poussant parfois un petit gémissement en guise de réponse. — Tu comprends, ma Lada ? Avant, je croyais que la solitude, c’était plus simple. Personne pour te gêner, personne pour t’embêter. Mais en fait… — il la caressait affectueusement — en fait, j’avais juste peur d’aimer à nouveau. Les voisins s’étaient habitués à ce duo. Madame Dubois, de l’immeuble d’à côté, gardait toujours un os en réserve pour Lada. — Elle est jolie, ta chienne, disait-elle. On voit qu’elle est aimée. Le temps passa. Un mois, un autre. Olivier pensa même ouvrir un compte Instagram à Lada. Elle était photogénique — sa robe rousse brillait comme de l’or au soleil. Puis, un jour, l’inattendu. Une promenade habituelle. Lada reniflait les buissons, Olivier consultait son téléphone sur un banc. — Gerda ! Gerda ! Olivier leva la tête. Une femme s’approchait, la trentaine, jogging de marque, blonde, maquillée. Lada se tendit, oreilles basses. — Excusez-moi, dit Olivier, vous faites erreur — c’est ma chienne. La femme planta ses mains sur ses hanches. — Comment ça, la vôtre ? Je ne suis pas aveugle, c’est MA Gerda ! Je l’ai perdue il y a six mois ! — Quoi ? — Oui ! Elle s’est échappée, je l’ai cherchée partout ! Vous me l’avez volée ! Olivier sentit la terre se dérober sous ses pieds. — Attendez. Perdue ? Je l’ai recueillie devant l’épicerie. Elle y traînait depuis des semaines ! — Ben oui, elle s’était perdue ! Je l’aime, on l’a achetée exprès avec mon mari, une chienne de race ! — De race ? Olivier regarda Lada. C’est juste une croisée. — Un métis rare ! Très cher ! Olivier se leva. Lada se colla contre lui. — D’accord. Si c’est bien votre chienne, montrez-moi ses papiers. — Quels papiers ? — Passeport vétérinaire, certificats de vaccination. N’importe quoi. La femme hésita : — Je les ai à la maison. Pas besoin ! Je la reconnais, c’est tout ! Gerda, viens ici ! Lada ne bougea pas. — Gerda ! Viens immédiatement ! La chienne se pressa encore un peu contre Olivier. — Vous voyez ? dit-il calmement. Elle ne vous connaît pas. — Elle fait la tête parce que je l’ai perdue ! cria la femme. Rendez-moi mon chien ! C’est du vol ! Des passants commencèrent à tourner la tête. — Vous savez quoi ? fit Olivier, sortant son téléphone, réglons ça légalement. J’appelle la police. — Appelez donc ! Je vais prouver que c’est la mienne ! J’ai des témoins ! — Quels témoins ? — Mes voisins m’ont vue quand elle s’est sauvée ! Olivier composa le numéro, le cœur battant. Et si elle disait vrai ? Si Lada s’était vraiment échappée ? Mais pourquoi être restée un mois devant l’épicerie, alors ? Pourquoi ne pas avoir retrouvé sa maison ? Et surtout, pourquoi tremblait-elle à présent sous sa main, cherchant refuge ? — Allô ? Police ? J’aurais besoin d’aide, il s’agit d’un différend au sujet d’un chien… La femme ricana : — Vous verrez. La justice triomphera. Rendez-moi mon chien ! Lada se serra encore plus fort contre Olivier. Il comprit alors qu’il se battrait pour elle. Jusqu’au bout. Car Lada était bien plus qu’un chien, elle était devenue sa famille. Le policier de quartier, l’agent Dubois — un type posé, carré — arriva une demi-heure plus tard. Olivier le connaissait de la copropriété. — Bon, expliquez-moi la situation, dit-il en sortant son carnet. La femme s’emporta la première : — C’est ma chienne ! Gerda ! On l’avait achetée 2 000 euros ! Elle s’est sauvée il y a six mois, je l’ai cherchée partout ! Ce monsieur me l’a volée ! — Je ne l’ai pas volée. Je l’ai trouvée devant l’épicerie du quartier. Elle était là, affamée, pendant un mois préalable. — Ah parce qu’elle s’est perdue ! Dubois observa Lada, toujours collée à Olivier. — Vous avez des documents ? — Oui. — Olivier sortit son dossier. — Voici le certificat de la clinique vétérinaire, après l’accident de voiture. Son passeport, vaccins à jour. L’agent regarda les papiers. — Et vous, madame ? — Mes pièces sont chez moi ! Mais ça ne change rien, c’est bien ma Gerda ! — Pouvez-vous me raconter précisément comment elle s’est perdue ? demanda Dubois. — Euh… En promenade, elle s’est enfuie. Je l’ai cherchée, j’ai mis des affiches. — Où la promenade ? — Au parc, pas loin. — Et vous habitez où ? — Boulevard Victor Hugo. Olivier tressaillit : — Mais c’est à deux kilomètres de l’épicerie où je l’ai trouvée. Comment aurait-elle fini là ? — Euh… Elle s’est sûrement perdue… — Les chiens retrouvent leur chemin, d’habitude. La femme rougit : — Qu’est-ce que vous y connaissez, aux chiens ? — Je sais une chose, répondit Olivier, une chienne aimée ne reste pas un mois à attendre dehors, affamée. Elle cherche sa famille. — J’ai une question, ajouta l’agent Dubois. — Vous avez mis des affiches. Mais pourquoi ne pas avoir signalé la disparition à la police ? — À la police ? Je n’y ai pas pensé. — En six mois ? Pour une chienne à 2 000 euros ? — Je pensais qu’elle rentrerait d’elle-même ! L’agent fronça les sourcils : — Vos papiers d’identité, s’il vous plaît. La femme, les mains tremblantes, chercha dans son sac : — Voici mon passeport. Dubois vérifia : — Tout est en règle. Dites-moi, la date exacte de la perte du chien ? — Le 20 ou le 21 janvier, quelque chose comme ça. Olivier montra son téléphone : — Je l’ai recueillie le 23 janvier. Et elle était déjà là depuis quasiment un mois. Donc elle s’était perdue avant. — Ou peut-être que je me trompe de date ! — la femme devenait nerveuse, puis finit par craquer : — D’accord, d’accord, gardez-la ! Mais je l’aimais, vous savez ! Silence. — Comment avez-vous pu faire ça ? murmura Olivier. — Mon mari a dit qu’on devait déménager et avec un chien, c’était impossible. Impossible à vendre, pas vraiment de race… Alors je l’ai laissée devant l’épicerie. Je me disais que quelqu’un la prendrait. Olivier sentit tout son être se soulever. — Vous l’avez abandonnée ? — Je l’ai laissée, pas abandonnée ! J’espérais qu’on la recueillerait. — Et aujourd’hui, pourquoi revenir ? La femme éclata en sanglots : — J’ai divorcé. Mon mari est parti. Je suis seule… Je voulais récupérer Gerda, je l’aimais ! Olivier n’arrivait pas à y croire. — De l’amour ? — Il répéta lentement. — On n’abandonne pas ceux qu’on aime. L’agent Dubois ferma son carnet. — C’est clair. Ce chien appartient à monsieur… — il consulta le passeport — Laurent. Il a pris soin de l’animal, l’a soignée, régularisé les papiers. Juridiquement, il n’y a rien à dire. La femme pleura : — Mais j’ai changé d’avis ! Je la veux à nouveau ! — Trop tard, répliqua sèchement Dubois. On n’abandonne pas, puis on revient comme si de rien n’était. Olivier s’accroupit auprès de Lada, la prit dans ses bras : — C’est fini, ma belle. Tout va bien. — Je peux au moins la caresser une dernière fois ? supplia la femme. Olivier regarda Lada. Elle rentra les oreilles, se blottit sous sa main. — Vous voyez ? Elle a peur de vous. — Ce n’était pas intentionnel. Les circonstances… — Vous savez… Les circonstances, ça ne tombe pas du ciel. Les gens les créent. Vous, vous avez choisi d’abandonner un être vivant. Et maintenant, vous regrettez. Mais ce n’est plus possible. La femme partit, vite, sans se retourner. Dubois tapota l’épaule d’Olivier : — Bonne décision. Ça se voit qu’elle tient à vous. — Merci. Vraiment. — Je connais — moi aussi, j’ai des chiens. Je sais. Quand l’agent fut parti, Olivier resta seul avec Lada. — Tu sais, plus rien ni personne ne nous séparera. Je te le promets. Lada leva les yeux vers lui. Il y vit plus que de la reconnaissance. Un amour infini, sans condition. — On rentre à la maison ? Lada aboya de joie et trottina à ses côtés. Sur le chemin, Olivier repensait aux paroles de la femme. Elle avait raison sur un point : la vie n’est jamais prévisible. On peut perdre son travail, son logement, tout. Mais il y a des choses qu’on ne doit jamais perdre : la responsabilité, l’amour, la compassion. À la maison, Lada s’installa sur son tapis favori. Olivier prépara le thé, s’assit à côté d’elle. — Tu sais, ma Lada… Au fond, c’est peut-être mieux ainsi. Maintenant, on sait qu’on a besoin l’un de l’autre. Lada poussa un long soupir, comblée.