« Je ne te dois rien », déclara Hélène en claquant la porte au nez de son ex-mari : chronique d’une …

Je ne te dois rien, déclara Élodie avant de refermer la porte au nez de son ex-mari.

Élodie resta collée contre la porte, écoutant Sébastien tambouriner avec acharnement. Boum-boum-boum.

Élodie ! hurlait-il. Ouvre ! Allez, on est adultes ! On va discuter comme des gens civilisés !

« Comme des gens civilisés », pensa-t-elle. Quelle blague.

Une demi-heure plus tôt, il était là, le sourire aux lèvres, bien sous tous rapports, la porte grande ouverte devant lui.

Salut Lodie ! lança-t-il dun ton mielleux. Comment ça va ? Et le boulot, ça roule ?

Ça y était, elle avait compris. Ce ton sucré signifiait toujours la même chose : des sous, encore des sous.

Dis-moi… Sébastien sétait déjà engouffré dans lentrée sans invitation. Une histoire assez banale. Tu sais, jai pris un petit crédit. Pour lancer mon entreprise.

Quelle entreprise ? demanda-t-elle, sceptique.

Bah, c’est encore un projet, ça va venir ! Enfin bref ! agita-t-il les bras. Le souci, cest que la banque fait nimporte quoi ! Les taux senvolent ! Jarrive plus à suivre !

Élodie le regardait tout en se remémorant vingt années de « Petit crédit », « Pour démarrer », « La banque exagère ».

Puis une semaine de pleurs, dappels menaçants de la banque, de courriers dhuissier. Et elle, à replonger dans ses économies pour lui sauver la mise. Encore et encore.

Combien ? chuchota-t-elle, résignée.

Juste vingt mille euros, annonça Sébastien d’un ton trop jovial. Pour toi, c’est rien ! Avec ton appart, ton salaire…

Vingt mille euros ?!

Enfin, pourquoi tu cries tout de suite ! bouda-t-il. Je ne te demande pas de me les donner, juste de me les prêter ! Je te rembourse, promis !

Il rembourse, évidemment.

Comme les dix mille il y a deux ans, ou les cinq mille il y a trois ans ? Jamais rien remboursé.

Sébastien, articula-t-elle lentement, on a divorcé.

Et alors ? On reste une famille, quand même ! Je suis le père de tes enfants. Franchement, tu es si froide ? Tu men veux encore du divorce, je comprends, tenta-t-il dadoucir sa voix. Mais cest derrière nous tout ça ! On est adultes, Élodie ! Fais un geste pour quelquun dans le besoin…

« Quelquun dans le besoin ». Et elle alors ? Personne na jamais songé à ses deux boulots pour éponger ses dettes pendant vingt ans ?

Je ne te dois rien.

Quoi ? fit-il, perplexe.

Je. Ne. Te. Dois. Rien. répéta-t-elle.

Et elle ferma la porte, avec un bruit sec, juste devant son nez.

Maintenant, elle restait là, écoutant Sébastien râler dans le couloir. Mais en elle montait un sentiment étrange. Une légèreté. Comme après avoir enfin déposé un sac à dos trop lourd.

Pour la première fois depuis vingt ans, elle lui disait non. Sans excuses ni justifications.

Et le ciel ne lui était pas tombé sur la tête.

Les trois premiers jours après le « coup de porte », Élodie vivait dans un brouillard. Un mélange de fierté et de culpabilité, ou juste le silence dun téléphone qui ne sonnait plus.

Mais jeudi, lenfer sinvita.

Appel de leur amie commune, Marine :

Lodie, cest quoi cette histoire ? Sébastien me dit que tu las mise dehors sans vouloir laider ! Il est ruiné !

On est divorcés, Marine.

Et alors ? Faut bien aider ! Cest sacré !

Élodie écoutait en silence, songeuse : Qui lavait aidée, elle, tous ces années ? Qui sest intéressé à ses deux crédits quelle avait pris pour sauver, encore une fois, Sébastien ?

Une heure plus tard, appel de son fils Antoine :

Maman, papa a appelé. Il dit que tu refuses de laider. Il est noyé dans les dettes !

Antoine, ce ne sont pas mes dettes.

Oui mais tu peux laider ! Tu as de quoi le faire !

« Tu as de quoi le faire ».

Oui, elle avait de quoi, parce quelle bossait douze heures par jour. Parce quelle shabillait au supermarché, profitait des soldes, économisait sur tout pendant vingt ans.

Pendant ce temps, Sébastien achetait des montres chères « pour avoir de lallure », changeait de voiture « pour limage », emmenait ses conquêtes au restaurant « pour entretenir la flamme ».

Avec son argent à elle.

Antoine, trancha-t-elle, papa a cinquante ans. Cest à lui dassumer ses dettes maintenant.

Le vendredi, Sébastien se pointa en personne. Avec un bouquet et une tête de chien battu :

Lodie, pardon. Jai été brutal. Je comprends que cest dur pour toi. Mais discutons calmement ?

Il brandissait les fleurs comme un antidote anti-drame, sachant quelle détestait les scènes devant les voisins ou les mamies du palier.

Sébastien, cest inutile. Pars.

Trois mille euros, cest la mort pour moi ! Les huissiers menacent ! Ils vont me ruiner !

Ils vont te ruiner, répéta-t-elle. Moi, tu mas ruinée, mais à petits morceaux, vingt ans durant.

Pourquoi tu ressors toujours le passé ! explosa-t-il. On a été une famille ! Un pot commun ! Des dépenses communes !

« Pot commun », amusant. Elle mettait dedans, lui retirait.

Tu sais quoi, dit-il soudain, glacial, je croyais que tu avais changé, gagné en sagesse. Au fond, tes toujours la même radine.

« Radine », elle ! Celle qui donnait son dernier billet pour ses « urgences » ?

Au revoir, Sébastien.

Réfléchis ! lança-t-il alors quelle repartait. Pense à Antoine ! Aux commérages !

La porte claqua de nouveau, mais ce nétait pas suffisant.

Dimanche, la voisine, Mme Dupont, débarqua :

Ma chère Élodie, ton Sébastien était là hier sur le palier. Il airait que tu as changé les serrures ?

Pas du tout. Je ne lui ouvre plus, cest tout.

Oh là là… hocha la tête la voisine Un homme dans la mouise, et la femme lui tourne le dos…

Élodie observait Mme Dupont, rappelant son propre mari alcoolique, qui claquait tout son salaire depuis trente ans. Elle na jamais « tourné le dos à son homme dans la galère », évidemment.

Et le mardi, cadeau surprise.

La journée commençait comme les autres. Élodie se préparait pour le boulot quand linterphone sonna.

Oui ?

Cest Mme Dupont ! Ouvre, sil te plaît !

Sa voisine, en robe de chambre, déboula affolée :

Petite Élodie, jai une faveur à te demander. Ton Sébastien ma demandé de lui rendre service il aurait oublié des documents chez toi, hyper urgents pour la banque. Est-ce que je peux lui donner le double des clés que je garde en spare ? Je surveillerai bien, il touchera à rien de superflu.

Une pointe dinquiétude piqua Élodie.

Quels documents ?

Bah, je ne sais pas. Avec ça, la banque lui donnera le prêt. Il insistait tellement !

Mme Dupont, il ny a aucun papier de Sébastien chez moi.

Allons, allons ! elle agitait les mains. Un homme dans son affaire se trompe rarement ! Cest peut-être dans larmoire, ou le salon ?

En voyant le visage compatissant de Mme Dupont, Élodie comprit que cétait un piège. Sébastien savait viser lélément faible : la voisine, bien intentionnée, qui « veut juste aider ».

Ne cherchez pas à lui donner les clés, sil vous plaît.

Élodie ! sécria la voisine. Pourquoi tant de dureté ? Il demande à être aidé !

Désolée, je suis en retard au travail.

Élodie claqua la porte, fila à lascenseur, le cœur battant. Quelque chose clochait. Sébastien ne lâchait rien facilement.

Toute la journée au bureau fut tendue. Elle hésita à appeler chez elle, mais se raisonna : « Tu fais du cinéma, ma vieille ».

Le soir, sur son pallier, elle simmobilisa. La porte était entre-ouverte. Des voix dans lentrée.

Discrètement, elle écouta :

Mme Dupont, cest formidable ! Vous me sauvez ! Jai trouvé les papiers !

Allons, M. Sébastien. On aide bien les gens dans ce pays. Votre femme est devenue trop sévère, je trouve.

Oui, le divorce la changée. Mais bon, tout sarrange

Élodie poussa la porte. Sébastien était là, une boîte à la main. À côté, une Mme Dupont confuse.

Que se passe-t-il ici ? ton glacial.

Ah ! Lodie ! Juste à temps ! Jai pris mes papiers, merci. Et quelques affaires à moi, du coup.

Élodie scruta la boîte : son ordinateur, sa tablette, lappareil photo.

Ce nest pas à toi.

Quoi ? sétonna Sébastien. Mais cest moi qui ai acheté ! Mme Dupont peut témoigner, je lui ai expliqué !

Oui, approuva la voisine, Sébastien ma dit que cétait à lui.

Mme Dupont, dit Élodie très calmement, rentrez chez vous, sil vous plaît.

La voisine, gênée, partit précipitamment, les laissant seuls.

Sébastien, pose la boîte et sors.

Mais Lodie, sois raisonnable ! Ce sont mes affaires ! Je les ai achetées quand on vivait ensemble. Jai le droit de les reprendre !

Avec mon argent.

Avec notre budget commun ! protesta-t-il. Cétait largent du ménage !

Budget familial Son salaire, ses heures sup, ses nuits blanches.

Pose la boîte.

Je refuse ! grogna-t-il. Tas trop joué la diva ! Tu crois que tu vas me pourrir la vie en me faisant chanter ? Tu rêves !

Il se dirigea vers la porte. Et alors, Élodie fit quelque chose quelle navait jamais osé avant.

Elle attrapa son téléphone et composa le 17.

Allô ? Police ? Pour le 5 rue des Lilas, appartement 9. Mon ex-mari est entré chez moi sans autorisation et veut embarquer mes affaires.

Sébastien se retourna : stupéfaction totale.

Tes sérieuse ?!

Enfin oui, répondit-elle dun ton plat. Il était temps.

Tu nes pas sérieuse Appeler la police à ton mari !

À mon ex-mari. Pour tentative de vol.

Vol ?! glapit-il. Je suis pas un inconnu !

Justement. Tu es devenu un étranger.

Sébastien posa la boîte, se laissa tomber dans un fauteuil :

Tu vas vraiment jouer à ça ? Très bien. Mais expliques donc ça aux enfants ! Tu leur diras quoi ? Que leur mère dépose plainte contre leur père ?

Je dirai la vérité. Que tu as vécu vingt ans à mes crochets. Et quune fois le compte vidé, tu as tenté de voler.

Voler ! il bondit. Je tai donné toute ma vie !

Quoi, ta vie ? murmura-t-elle. Celle avec les aventures et les restos, payés par mon boulot ? Ou celle avec les crédits impayés à éponger à ma place ?

Sébastien resta muet, bouche ouverte. On entendit des voix dans le couloir.

La police arrive, dit Élodie. Tu peux sortir maintenant, ou leur parler.

Il traversa le vestibule, lançant entre ses dents :

Tu vas le regretter.

Non, répondit-elle en souriant. Pas cette fois.

On frappa à la porte. Sébastien disparut, croisant les policiers sur le pas de la porte.

Élodie sinstalla dans le fauteuil quil venait de quitter et se sentit enfin libre. Définitivement.

Le soir même, elle fit venir le serrurier, changea les serrures, bloqua Sébastien partout : téléphone, réseaux, sms.

Un mois passa.

Élodie sassit dans la salle de cours de comptabilité et gribouilla dans son nouveau carnet. Des onglets colorés, des stylos rigolos, des pages toutes neuves, aucun effacement.

Silence du téléphone depuis deux semaines. Les enfants râlaient au début, puis la tension sestompa. Sébastien avait dû trouver une autre tirelire.

Ou alors, miracle, il avait appris à vivre selon ses moyens.

Le soir, chez elle, Élodie alluma lordinateur. Celui quil voulait emporter. Elle visita les sites d’emploi.

Son nouveau diplôme était recherché. Les salaires : plutôt sympas. Elle pouvait prétendre à mieux.

Elle rédigea son CV, téléchargea sa photo. Dans la case « situation familiale », elle écrivit : « Célibataire ».

Et elle sourit.

Pour la première fois depuis longtemps, ce nétait pas une condamnation.

Dans la cuisine, encadrée, sa nouvelle devise, calligraphiée :

« Je ne dois rien à personne. Sauf à moi-même. »

Demain, entretien dembauche. Demain, elle montrera ce que peut accomplir une femme qui a arrêté de sauver la terre entière.

Demain, la vraie vie commence.

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« Je ne te dois rien », déclara Hélène en claquant la porte au nez de son ex-mari : chronique d’une …
Les envies de Papa deviennent de plus en plus étranges : j’ai l’impression qu’il ne veut tout simplement plus fêter son anniversaire en famille Chaque année, mon envie de faire la fête pour mon anniversaire diminue. Un jour, on réalise qu’on ne devient pas adulte, on vieillit seulement, et que la fête et les invités sont des dépenses inutiles. Plus je prends de l’âge, moins je deviens sociable, et le jour de mon anniversaire, il me suffit d’un coup de fil de mes parents avec leurs vœux, d’un bouquet de mon mari et de cartes dessinées par mes filles. Pour mon père, c’est tout l’inverse. Il a soixante-sept ans, bientôt soixante-huit, mais il ne veut plus célébrer son anniversaire comme il le faisait depuis vingt ans – en famille. Il a des amis dans le quartier avec qui il aime aller prendre un verre et parler affaires, et il ne veut pas que ses enfants et petits-enfants viennent chez lui. Au début de ce changement de comportement, ses souhaits concernaient des cadeaux : il voulait ceci ou cela, ou même de l’argent. En général, nous les exaucions, mais ma cousine n’a pas une très bonne situation, donc elle ne peut rarement offrir un cadeau digne de ce nom ou de l’argent, et là il l’a mise dans l’embarras en demandant des choses irréalistes pour elle. Même quand certains invités nous annoncent qu’ils ne viendront pas, Papa tient toujours à ce que nous laissions les petits-enfants à la maison, avec une baby-sitter ou seuls, parce qu’il est âgé, qu’il a mal à la tête et qu’il ne veut pas entendre de bruit. Et le fait qu’il voie à peine ses petits-enfants ne semble pas l’émouvoir. Le rejet des enfants de la part de mon père blesse mon mari. Lui-même n’a plus envie d’y aller, et je trouve inutile d’embaucher quelqu’un juste pour une part de gâteau. Peut-être que c’est une idée bête, mais si mon père cherchait simplement à ne pas nous voir tous et qu’il monte tout cela pour éviter la famille ? S’il n’y a pas d’invités, il laissera maman et s’en ira avec ses copains, et c’est nous qui lui gâchons sa fête.