L’Examen des Grandes Personnes — Sophie, pourquoi tu ne viens pas fêter la fin du projet avec nous ? — demanda, sourire en coin et clin d’œil à l’appui, Michel. — Parce que, mon cher ami, j’ai rendez-vous ce soir, — répondit-elle, un brin gênée. — Eh bien ça alors ! — Michel était surpris. Il connaissait Sophie depuis cinq ans, elle était mère célibataire et ne semblait pas du tout chercher un homme… Enfin, apparemment il se trompait. Peut-être qu’il était juste passé à côté. — Bon, alors ne perdons pas ton temps ! Je te souhaite que tout se passe parfaitement, — lança-t-il avant de se tourner vers leurs collègues. — Allez, on y va ? — Oui ! — Dépêchons-nous ! — Évidemment ! — s’exclamèrent-ils tous avant de se diriger vers le bistrot du coin. Michel marchait parmi eux, affichant un sourire, mais au fond de lui, il sentit poindre une pointe de jalousie. Quelle jalousie, d’ailleurs ? Il n’y a jamais rien eu entre lui et Sophie, et il n’y en aurait jamais : juste une relation professionnelle et amicale. « C’est étrange tout ça », pensa Michel. * * * Ce jour-là, il rentra bien plus tard que d’habitude. À peine avait-il passé la porte que ses enfants se précipitèrent sur lui, criant : « Papa est là, papa est là ! ». Puis sa femme apparut à son tour. — Michel, enfin ! Elle le serra dans ses bras et l’embrassa. — On a eu le temps de faire une belle balade, et les enfants ont bricolé un superbe bateau. Toi, tu passes ta vie au boulot, — sourit Katia. — Eh bien moi, je gagne de l’argent, — marmonna Michel. — Et j’ai le droit de rentrer tard si j’en ai envie ! — Bien sûr que tu as le droit, — acquiesça Katia. — Et inutile de me cuisiner, — grogna-t-il encore. S’il avait dû répondre à la question « pourquoi autant d’agressivité ? », il n’aurait pas su. Lui-même n’en comprenait pas la raison. — Michel, tu t’es fait piquer ou quoi ? — demanda sa femme, toujours avec son sourire. Et là, Michel comprit qu’il voulait voir disparaître ce sourire de son visage, que Katia se sente aussi mal que lui se sentait à ce moment précis. — Non. Je suis juste fatigué. Mets le dîner à réchauffer, — lâcha-t-il d’un ton qu’il essaya de rendre neutre, et quand sa femme partit à la cuisine, il s’assit sur le meuble de l’entrée, la tête dans les mains. « Mais qu’est-ce que je fais ? », pensa-t-il, horrifié. * * * Quelques jours plus tard, ce mauvais moment passa, et Michel réalisa qu’il avait tout simplement voulu que tout le monde participe à la fête de fin de projet ; il avait été déçu que Sophie ait refusé. Un nouveau dossier captivait toute son attention. * * * — Sophie, il va falloir que tu restes ce soir, j’ai besoin des chiffres, — lui demanda-t-il un jour. — Désolée, ce soir je vais voir ma mère, — répondit-elle. C’est important pour moi. Je peux venir plus tôt demain et tout faire, si tu veux. — Très bien, — répondit Michel. — Marché conclu. Mais, au fond, il était agacé. Un projet en cours, c’est tout de même plus important que le reste, non ? — Ta mère est malade ? — demanda-t-il. — Oui, un peu, — baissa-t-elle les yeux. — Je comprends, — acquiesça-t-il. Pour une maman malade, il ne pouvait pas dire non. Mais il apprit ensuite que la mère de Sophie n’avait rien. C’était juste un prétexte, et qu’en réalité, elle était partie voir quelqu’un… — Comment ça, pourquoi elle n’est pas allée voir sa mère ? — s’étonna-t-il lorsque ses collègues l’en informèrent. — Mais si, elle y va ! Juste… elle n’est pas seule, — précisa Amandine en regardant Michel par la fenêtre. — Regarde… Il s’approcha. Il vit Sophie sortir de l’immeuble de bureaux, un jeune homme l’attendait, ils se prirent par la main et montèrent ensemble dans une voiture. Michel ressentit alors une vraie jalousie. « Bon sang, elle a rencontrée quelqu’un… c’est la vérité », pensa-t-il. — Eh bien… — Essaya-t-il de parler avec un ton détaché. — On finit à 18h, tout le monde fait ce qu’il veut après. Il s’installa à son bureau, tâcha de s’y remettre, sans y parvenir. * * * Le temps passa. L’inquiétude de Michel grandissait. D’abord, un léger trouble : dès qu’il entendait la voix ou lisait un mail de Sophie, son cœur s’accélérait — comme à l’époque où il sortait avec Katia. « Est-ce que je suis en train de tomber amoureux ? », se demandait-il, à la fois amusé et terrifié. Il essayait d’ignorer ce sentiment ridicule à quarante ans passés, lui le père de famille. Il aimait sa femme… enfin, il la respectait et lui était reconnaissant. Mais la passion, la vraie, s’était envolée. Comme toujours, non ? Puis tout est devenu étrange : lorsqu’elle rentrait dans le bureau, Michel se redressait, il entamait la conversation et rejouait mentalement chaque échange, chaque regard, en y cherchant un signe… Un jour, il se demanda : « Et si je l’avais rencontrée avant Katia, avant les enfants ? » La question le frappa comme une révélation. Oui, il serait parti. Quitte à tout abandonner. Ce constat fit naître la culpabilité. En regardant la photo de famille sur son bureau — Katia, les enfants, tout le monde souriant, il se demanda pourquoi sa vie semblait désormais tellement étrangère… Il ne trouvait pas la réponse, et surtout, il ne savait pas comment arrêter d’y penser. Pourquoi maintenant ? Pourquoi Sophie ? Il sentait son univers vaciller. Il ne voulait pas trahir, ni tout perdre. Mais il ne contrôlait plus grand-chose… * * * Un matin, il se réveilla à l’aube. La lumière filtrait à peine sous les rideaux. Il resta allongé, le visage tourné vers le plafond. Impossible de sortir Sophie de son esprit — même dans cette bulle familiale. Elle était là, comme une écharde invisible en lui. Il pensa à la veille, à la voir repartir, encore, avec ce type. Et à chaque fois, c’était comme si quelque chose se brisait en lui. « Je suis en train de me perdre. Si je ne m’arrête pas maintenant, je vais tout perdre. Pas d’un coup, mais petit à petit : je deviendrai froid, aigri, distant… Un étranger pour mes enfants, pour Katia, pour moi-même. Je finirai par détester ce que je suis devenu. Et après, il sera trop tard. » Il se leva, s’habilla, prépara son café et regarda la rue vide depuis la fenêtre. Il fit un choix. * * * — Quoi ? Tu passes dans un autre service ? — s’exclamèrent ses collègues, Sophie comprise. — Oui, il y a un souci à gérer là-bas, j’y vais, — répondit-il. — Mais c’est temporaire, hein ? — Oui, bien sûr, — assura Michel, bien qu’il sache que rien n’est plus définitif que le provisoire… D’abord, il avait songé à démissionner. Mais il était bien vu dans cette boîte, bien payé, et il y avait des perspectives d’avenir. Alors il avait demandé un transfert. Même temporaire. Même quelques mois. Juste assez pour rompre ce cercle infernal où chaque mot, chaque geste de Sophie l’agitait davantage. Il ne voulait pas tout perdre pour une impulsion. Il savait que ça passerait, que la douleur cèderait. Le soir venu, il confia à Katia : — Je veux passer plus de temps avec toi et les enfants. J’ai trop manqué de choses. Katia le regarda, surprise. — Tu es sérieux ? — Oui… J’ai l’impression d’être passé à côté de trop de moments avec vous. Elle sourit simplement. Son sourire le toucha droit au cœur. Il se mit à accompagner les enfants au parc, à les récupérer à l’école, à participer aux fêtes d’école. Il parlait à Katia, pas juste des soucis du quotidien, mais aussi de lui, de ses doutes, de ses pensées ; il s’intéressa aussi à ce qu’elle ressentait. Parfois, il se demandait : « Pourquoi je ne faisais pas ça avant ? » Il continua à penser à Sophie, mais moins. Quand il la croisait dans les couloirs, ce n’était plus une douleur, ni une jalousie. Simplement la certitude d’avoir fait un choix. * * * — Michel ! Michel ! Au centre commercial, il entendit qu’on l’appelait. Il se retourna, vit Sophie. — Michel ! Tu nous as oubliés ou quoi ? On espérait ton retour dans l’équipe, ça fait un an ! Il sourit. — Salut Sophie, je suis content de te voir ! — Tu vas bien ? — Oui… mieux que jamais, en fait. — Et tu ne veux pas revenir parmi nous ? Tu étais le meilleur chef ! — Il était temps de tourner la page, — répondit-il simplement. — Et toi ? — Moi ? J’ai rencontré quelqu’un. On vient de se marier. Ma fille l’adore. Michel acquiesça, sincèrement heureux pour elle. Ils échangèrent quelques banalités sur la société, les collègues. Aucun ne proposa de poursuivre la rencontre autour d’un café. Tous deux savaient : c’était la fin. En repartant, Michel acheta le cadeau pour son fils, rejoignit sa voiture… et constata qu’il ne ressentait plus rien de tout ça. Ni douleur, ni envie, ni regrets. Il se sentit enfin à sa place. Pas dans un rêve, pas dans un conte. Juste dans sa vie à lui, complexe, imparfaite, mais tellement vraie. * * * Sophie et Katia se retrouvaient près des tapis de course. Elles allaient désormais à la même salle de sport, et se voyaient régulièrement aux mêmes horaires. — Comment s’est passée votre rencontre ? — demanda Katia. — Oh, rien de particulier. Il m’a souhaité tout le bonheur du monde. Donc, tu as gagné, — répondit Sophie. — Ton mari est vraiment un homme exceptionnel, tu sais. — Je le sais, — répliqua Katia avec un clin d’œil complice.

LExamen des adultes

Camille, pourquoi tu ne viens pas célébrer la fin du projet avec nous ? demanda en souriant Antoine, tout en lui lançant un clin dœil.
Parce que, mon cher ami, jai un rendez-vous ce soir, dit-elle en rougissant un peu.
Eh bien, ça alors ! sexclama Antoine, réellement surpris. Il connaissait Camille depuis plus de cinq ans, et elle avait toujours été maman solo, semblant peu préoccupée par les histoires de cœur Étrange. Quoique, peut-être quil avait mal vu les choses. Bon, alors ne te retiens pas, je te souhaite de passer une très belle soirée, lui lança-t-il avant de se tourner vers leurs collègues. On y va ?
Oui !
Vite, à la Brasserie !
Évidemment ! répliquèrent plusieurs voix à lunisson, et toute la bande séloigna en direction du café de la place.

Antoine marchait au milieu de ses collègues, un large sourire faussement détendu suspendu à ses lèvres, mais au fond, il sentit une pointe de jalousie. Ridicule. Il ny avait jamais rien eu entre lui et Camille, à part une solide entente professionnelle et une amitié sincère.
« Cest bizarre tout ça », pensa-t-il.

***
Ce soir-là, il rentra bien plus tard que dhabitude. À peine avait-il poussé la porte de leur appartement dans le quinzième arrondissement de Paris, que ses deux enfants se jetèrent sur lui en criant : « Papa est là ! Papa est rentré ! ». Juste derrière, apparut sa femme.
Antoine, enfin !
Elle lui sauta au cou et lembrassa.
On est allé au parc, on a construit un voilier magnifique, et toi, tu restes toujours au bureau, fit Éloïse en riant.
Noublie pas que je gagne de quoi nourrir tout le monde, marmonna Antoine. Jai bien le droit de rester tard quand ça me chante, non ?
Évidemment, tu as raison, admit Éloïse.
Pas la peine de me faire passer un interrogatoire, râla-t-il, toujours bougon.
Si on lui avait demandé à ce moment-là pourquoi il répondait aussi sèchement, il nen aurait rien su. Il nen savait rien, tout simplement.
Antoine, tu tes fait piquer par un moustique ou quoi ? lança-t-elle avec le même sourire.
Et tout à coup, Anton comprit. Il voulait voir ce sourire disparaître, quelle ressente elle aussi ce malaise qui létreignait.
Non. Je suis juste fatigué. Sers-moi le dîner, sil te plaît, essaya-t-il sur un ton neutre avant de seffondrer sur le banc de lentrée, la tête entre les mains.
« Mais quest-ce que je fais ? » songea-t-il avec effroi.

***
Quelques jours plus tard, les tensions disparurent et Antoine se persuada que tout ceci nétait quune accumulation dépuisement et de frustration, déçu simplement par le fait que Camille avait décliné sa proposition.
À présent, ils planchaient sur un nouveau projet, et il sy plongea corps et âme.

***
Camille, il faudrait que tu restes un peu ce soir, jai besoin de tes calculs, lui annonça-t-il un soir.
Désolée, Antoine, ce soir je rends visite à ma mère, cest important pour moi. Si tu veux, je peux venir plus tôt demain et finir ce quil faut.
Daccord, répondit-il à contrecœur. Marché conclu.
Au fond, il était contrarié. Pour lui, ce projet passait avant tout.
Ta mère est malade ? demanda-t-il, un peu sec.
Oui cest ça, répondit Camille, baissant les yeux.
Je vois, acquiesça-t-il, acceptant la priorité familiale.

Mais il découvrit vite que ce nétait pas le cas. Quen fait, la raison quelle avait donnée était un prétexte, histoire de ne pas rester. Cest ce que lui apprirent ses collègues.
Alors ? Elle nest pas allée voir sa mère ? demanda-t-il, surpris.
Bien sûr que si. Mais pas seule. Elle est partie avec son copain, expliqua Chloé en linvitant à la fenêtre du bureau. Regarde
Antoine vit alors Camille sortir de limmeuble, rejointe par un homme, main dans la main, qui lentraîna vers sa voiture avant de filer avec elle.
À ce moment, la jalousie fit surface, non plus comme une simple aiguille, mais comme une vague.
« Mon dieu Cest vrai, elle a trouvé quelquun ! », se dit-il bouleversé.
Eh bien On termine à dix-huit heures, alors chacun fait ce quil veut après, annonça-t-il dune voix quil voulait neutre.
De retour à son bureau, impossible de se reconcentrer.

***
Le temps passait, et Antoine devenait nerveux, ne comprenant pas ce qui lui arrivait.
Ce nétait dabord quun léger trouble, une accélération du cœur dès quil voyait Camille ou lisait ses messages. Comme lorsquil avait rencontré Éloïse pour la première fois.
« Est-ce que je suis en train de tomber amoureux ? », se demanda-t-il, mi-amusé mi-effrayé.
Il essaya dignorer ce sentiment. Après tout, il était adulte, quarante ans tout juste, marié, père de famille. Il aimait sa femme. Enfin plus vraiment. Il la respectait, lui faisait confiance, ressentait de la gratitude, oui. Mais la passion, la fougue, cette folie douce, tout cela était passé. Peut-être cela arrive-t-il à tout le monde

Le trouble saggrava. Bientôt, à chaque entrée de Camille dans la salle, il se redressait inconsciemment, espérant attirer son regard. Il lançait plus spontanément la conversation, sollicitait son avis, rejouait intérieurement chaque mot, chaque sourire, comme sil y avait là un sens caché.
Un jour, il se demanda : « Et si je lavais rencontrée avant ? Avant les enfants ? ».
Cette pensée lui traversa lesprit comme un éclair. Parce quil comprit aussitôt que oui, il aurait tout quitté. Pas brutalement, mais lentement, pas à pas, trouvant un prétexte, une légitimité. Il aurait tout laissé : lappartement, la routine pour un seul espoir dêtre avec elle.
Une terrible culpabilité le submergea, balayant tout ce quil pensait pouvoir contrôler.

Il posa les yeux sur une photo de famille posée sur son bureau. Éloïse, les enfants, leur sourire radieux sur une plage des Landes. Pourquoi avait-il limpression de vivre une autre vie que la sienne ?

Antoine ne parvenait pas à comprendre pourquoi il ressentait tout cela. Pourquoi maintenant, pourquoi Camille ? Trois ans quils travaillaient ensemble, jamais il navait eu la moindre pulsion en sa présence. Mais désormais, impossible de penser à autre chose.

Ses repères vacillaient, ses valeurs fissuraient. Il ne voulait trahir personne, ni perdre sa famille, ni jeter ce quil avait construit. Mais il ne pouvait non plus nier ce quil ressentait.

***
Ce matin-là, il se réveilla très tôt. Dans le noir, seul un filet de lumière filtrait derrière les rideaux. Allongé, il fixait le plafond.
Camille hantait ses pensées, même ici, au cœur de la chaleur familiale. Il la sentait présente au plus profond de lui.
Il se souvint de la veille, quand elle était repartie plus tôt, encore une fois avec ce jeune homme, et il sentit à nouveau cette déchirure en lui.
« Je suis en train de me perdre, pensa-t-il. Si je ne marrête pas, je vais tout détruire. Pas dun coup, mais insidieusement. Je deviendrai froid, distant, étranger à mes enfants, à Éloïse, à moi-même. Je finirai par me détester. Et après, ce sera trop tard. »
Il se leva, shabilla, prépara un café et alla se poster devant la fenêtre. La rue en bas était vide, maussade, solitaire. Il prit alors une décision.

***
Quoi ? Vous êtes muté dans un autre service ? sécrièrent ses collègues, formant cercle autour de lui Camille incluse.
Il paraît quil y a une situation à gérer là-bas, répondit-il.
Mais cest temporaire, hein ?
Oui, temporaire, acquiesça-il, sachant bien que rien nest plus définitif que lintérimaire.

Au début, Antoine avait même songé à démissionner. Mais il aurait eu tort : cette société le valorisait, le salaire était bon, les perspectives réelles.
Le transfert dans un autre département, même provisoire, pouvait le sortir de cette prison silencieuse où chaque mot, chaque sourire de Camille ravivait sa blessure.
Il ne voulait pas être de ceux qui perdent tout par faiblesse. Il savait que la douleur passerait.

Le soir, il déclara à Éloïse :
Je veux passer plus de temps avec toi et les enfants. Jen ai assez de disparaître au travail.
Elle le regarda avec étonnement.
Tu es sérieux ?
Oui. Je crois que je rate trop de choses, que ce soit avec toi, ou avec les petits.
Elle ne répondit pas, se contentant de sourire. Ce sourire-là, familier, lui serra le cœur.

Antoine se mit à emmener les enfants au parc, à les récupérer à lécole, à participer aux activités dont il se dispensait autrefois. Il recommença à parler à Éloïse, de tout, de rien, de ses pensées, de ses doutes, de ce qui linquiétait, de leur vie aussi. Il sintéressa à ses passions, à son travail à elle.

Il se demanda parfois pourquoi il ne lavait pas fait plus tôt, pourquoi il voyait avant tout ces choses comme des corvées, et non comme la chance dapprofondir la relation avec celle qui partageait sa vie.
Les pensées à propos de Camille ne disparurent pas, mais elles se firent plus rares. Quand il la croisait au détour dun couloir, il ressentait encore un pincement, mais sans douleur, sans jalousie. Juste le rappel : voilà celle avec qui il aurait pu être, mais il avait choisi sa famille. Il en était fier.

***
Antoine ! Antoine !
Il marchait dans la galerie commerciale du centre-ville, en direction dune boutique de jouets, lorsquil entendit quelquun lappeler. Il se retourna et reconnut Camille.
Antoine ! Tu as disparu ! Tout le service espérait ton retour. Tu nous as oubliés ? Ça fait déjà un an !
Antoine lui adressa un vrai sourire. Il était heureux de la revoir, mais néprouvait plus rien dautre.
Bonjour Camille. Ça me fait très plaisir de te voir !
Ça va ? demanda-t-elle.
Ça va Non, mieux que ça : très bien, répondit-il, surpris par sa propre sincérité.
Pourquoi tu nes jamais revenu ? Tu étais le meilleur chef déquipe.
Javais besoin de changement, répondit-il simplement. Et toi ?
Moi ? répondit-elle, rayonnante. Je me suis mariée. Cest quelquun de bien, solide. Ma fille ladore.
Antoine acquiesça, sincèrement content, sans la moindre jalousie, à peine étonné, comme on croise un vieil ami rentré transformé dun grand voyage.
Je suis heureux pour toi, confia-t-il.

Ils parlèrent un moment des collègues, des changements à la société. Aucun des deux ne proposa de prolonger la rencontre au café tous deux savaient que cétait la fin dun chapitre. Ou peut-être le début de quelque chose dautre, mais désormais sans lien.

Une fois quils se furent quittés, Antoine reprit ses courses, acheta son cadeau, sortit dehors, se glissa au volant de sa voiture. Ce nest qualors quil comprit : il ne ressentait plus rien pour elle. Ni douleur, ni battement, ni tentation de tout balayer pour recommencer avec elle.
Il posa les yeux sur les feux, sur la foule qui traversait la rue, sur les enfants quon emmenait au square. Pour la première fois depuis longtemps, il sentit à quel point il était exactement à sa place.
Pas dans une existence idéale, ni dans un conte de fées, mais bien dans sa vie. Complexe. Réelle. Mais la sienne.

***

Camille et Éloïse étaient côte à côte sur les tapis de la salle de sport du quartier. Elles fréquentaient ce club ensemble, sans toujours le savoir.
Alors, ta rencontre avec Antoine ? lança Éloïse.
Camille haussa les épaules.
Rien de spécial. Il ma souhaité dêtre heureuse, point Donc tu as gagné, répondit-elle. Tu sais, ton mari est quelquun dexceptionnel, ajouta-t-elle.
Je sais, répondit Éloïse, un sourire radieux aux lèvres. Je lai toujours su, termina-t-elle avec un clin dœil.

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L’Examen des Grandes Personnes — Sophie, pourquoi tu ne viens pas fêter la fin du projet avec nous ? — demanda, sourire en coin et clin d’œil à l’appui, Michel. — Parce que, mon cher ami, j’ai rendez-vous ce soir, — répondit-elle, un brin gênée. — Eh bien ça alors ! — Michel était surpris. Il connaissait Sophie depuis cinq ans, elle était mère célibataire et ne semblait pas du tout chercher un homme… Enfin, apparemment il se trompait. Peut-être qu’il était juste passé à côté. — Bon, alors ne perdons pas ton temps ! Je te souhaite que tout se passe parfaitement, — lança-t-il avant de se tourner vers leurs collègues. — Allez, on y va ? — Oui ! — Dépêchons-nous ! — Évidemment ! — s’exclamèrent-ils tous avant de se diriger vers le bistrot du coin. Michel marchait parmi eux, affichant un sourire, mais au fond de lui, il sentit poindre une pointe de jalousie. Quelle jalousie, d’ailleurs ? Il n’y a jamais rien eu entre lui et Sophie, et il n’y en aurait jamais : juste une relation professionnelle et amicale. « C’est étrange tout ça », pensa Michel. * * * Ce jour-là, il rentra bien plus tard que d’habitude. À peine avait-il passé la porte que ses enfants se précipitèrent sur lui, criant : « Papa est là, papa est là ! ». Puis sa femme apparut à son tour. — Michel, enfin ! Elle le serra dans ses bras et l’embrassa. — On a eu le temps de faire une belle balade, et les enfants ont bricolé un superbe bateau. Toi, tu passes ta vie au boulot, — sourit Katia. — Eh bien moi, je gagne de l’argent, — marmonna Michel. — Et j’ai le droit de rentrer tard si j’en ai envie ! — Bien sûr que tu as le droit, — acquiesça Katia. — Et inutile de me cuisiner, — grogna-t-il encore. S’il avait dû répondre à la question « pourquoi autant d’agressivité ? », il n’aurait pas su. Lui-même n’en comprenait pas la raison. — Michel, tu t’es fait piquer ou quoi ? — demanda sa femme, toujours avec son sourire. Et là, Michel comprit qu’il voulait voir disparaître ce sourire de son visage, que Katia se sente aussi mal que lui se sentait à ce moment précis. — Non. Je suis juste fatigué. Mets le dîner à réchauffer, — lâcha-t-il d’un ton qu’il essaya de rendre neutre, et quand sa femme partit à la cuisine, il s’assit sur le meuble de l’entrée, la tête dans les mains. « Mais qu’est-ce que je fais ? », pensa-t-il, horrifié. * * * Quelques jours plus tard, ce mauvais moment passa, et Michel réalisa qu’il avait tout simplement voulu que tout le monde participe à la fête de fin de projet ; il avait été déçu que Sophie ait refusé. Un nouveau dossier captivait toute son attention. * * * — Sophie, il va falloir que tu restes ce soir, j’ai besoin des chiffres, — lui demanda-t-il un jour. — Désolée, ce soir je vais voir ma mère, — répondit-elle. C’est important pour moi. Je peux venir plus tôt demain et tout faire, si tu veux. — Très bien, — répondit Michel. — Marché conclu. Mais, au fond, il était agacé. Un projet en cours, c’est tout de même plus important que le reste, non ? — Ta mère est malade ? — demanda-t-il. — Oui, un peu, — baissa-t-elle les yeux. — Je comprends, — acquiesça-t-il. Pour une maman malade, il ne pouvait pas dire non. Mais il apprit ensuite que la mère de Sophie n’avait rien. C’était juste un prétexte, et qu’en réalité, elle était partie voir quelqu’un… — Comment ça, pourquoi elle n’est pas allée voir sa mère ? — s’étonna-t-il lorsque ses collègues l’en informèrent. — Mais si, elle y va ! Juste… elle n’est pas seule, — précisa Amandine en regardant Michel par la fenêtre. — Regarde… Il s’approcha. Il vit Sophie sortir de l’immeuble de bureaux, un jeune homme l’attendait, ils se prirent par la main et montèrent ensemble dans une voiture. Michel ressentit alors une vraie jalousie. « Bon sang, elle a rencontrée quelqu’un… c’est la vérité », pensa-t-il. — Eh bien… — Essaya-t-il de parler avec un ton détaché. — On finit à 18h, tout le monde fait ce qu’il veut après. Il s’installa à son bureau, tâcha de s’y remettre, sans y parvenir. * * * Le temps passa. L’inquiétude de Michel grandissait. D’abord, un léger trouble : dès qu’il entendait la voix ou lisait un mail de Sophie, son cœur s’accélérait — comme à l’époque où il sortait avec Katia. « Est-ce que je suis en train de tomber amoureux ? », se demandait-il, à la fois amusé et terrifié. Il essayait d’ignorer ce sentiment ridicule à quarante ans passés, lui le père de famille. Il aimait sa femme… enfin, il la respectait et lui était reconnaissant. Mais la passion, la vraie, s’était envolée. Comme toujours, non ? Puis tout est devenu étrange : lorsqu’elle rentrait dans le bureau, Michel se redressait, il entamait la conversation et rejouait mentalement chaque échange, chaque regard, en y cherchant un signe… Un jour, il se demanda : « Et si je l’avais rencontrée avant Katia, avant les enfants ? » La question le frappa comme une révélation. Oui, il serait parti. Quitte à tout abandonner. Ce constat fit naître la culpabilité. En regardant la photo de famille sur son bureau — Katia, les enfants, tout le monde souriant, il se demanda pourquoi sa vie semblait désormais tellement étrangère… Il ne trouvait pas la réponse, et surtout, il ne savait pas comment arrêter d’y penser. Pourquoi maintenant ? Pourquoi Sophie ? Il sentait son univers vaciller. Il ne voulait pas trahir, ni tout perdre. Mais il ne contrôlait plus grand-chose… * * * Un matin, il se réveilla à l’aube. La lumière filtrait à peine sous les rideaux. Il resta allongé, le visage tourné vers le plafond. Impossible de sortir Sophie de son esprit — même dans cette bulle familiale. Elle était là, comme une écharde invisible en lui. Il pensa à la veille, à la voir repartir, encore, avec ce type. Et à chaque fois, c’était comme si quelque chose se brisait en lui. « Je suis en train de me perdre. Si je ne m’arrête pas maintenant, je vais tout perdre. Pas d’un coup, mais petit à petit : je deviendrai froid, aigri, distant… Un étranger pour mes enfants, pour Katia, pour moi-même. Je finirai par détester ce que je suis devenu. Et après, il sera trop tard. » Il se leva, s’habilla, prépara son café et regarda la rue vide depuis la fenêtre. Il fit un choix. * * * — Quoi ? Tu passes dans un autre service ? — s’exclamèrent ses collègues, Sophie comprise. — Oui, il y a un souci à gérer là-bas, j’y vais, — répondit-il. — Mais c’est temporaire, hein ? — Oui, bien sûr, — assura Michel, bien qu’il sache que rien n’est plus définitif que le provisoire… D’abord, il avait songé à démissionner. Mais il était bien vu dans cette boîte, bien payé, et il y avait des perspectives d’avenir. Alors il avait demandé un transfert. Même temporaire. Même quelques mois. Juste assez pour rompre ce cercle infernal où chaque mot, chaque geste de Sophie l’agitait davantage. Il ne voulait pas tout perdre pour une impulsion. Il savait que ça passerait, que la douleur cèderait. Le soir venu, il confia à Katia : — Je veux passer plus de temps avec toi et les enfants. J’ai trop manqué de choses. Katia le regarda, surprise. — Tu es sérieux ? — Oui… J’ai l’impression d’être passé à côté de trop de moments avec vous. Elle sourit simplement. Son sourire le toucha droit au cœur. Il se mit à accompagner les enfants au parc, à les récupérer à l’école, à participer aux fêtes d’école. Il parlait à Katia, pas juste des soucis du quotidien, mais aussi de lui, de ses doutes, de ses pensées ; il s’intéressa aussi à ce qu’elle ressentait. Parfois, il se demandait : « Pourquoi je ne faisais pas ça avant ? » Il continua à penser à Sophie, mais moins. Quand il la croisait dans les couloirs, ce n’était plus une douleur, ni une jalousie. Simplement la certitude d’avoir fait un choix. * * * — Michel ! Michel ! Au centre commercial, il entendit qu’on l’appelait. Il se retourna, vit Sophie. — Michel ! Tu nous as oubliés ou quoi ? On espérait ton retour dans l’équipe, ça fait un an ! Il sourit. — Salut Sophie, je suis content de te voir ! — Tu vas bien ? — Oui… mieux que jamais, en fait. — Et tu ne veux pas revenir parmi nous ? Tu étais le meilleur chef ! — Il était temps de tourner la page, — répondit-il simplement. — Et toi ? — Moi ? J’ai rencontré quelqu’un. On vient de se marier. Ma fille l’adore. Michel acquiesça, sincèrement heureux pour elle. Ils échangèrent quelques banalités sur la société, les collègues. Aucun ne proposa de poursuivre la rencontre autour d’un café. Tous deux savaient : c’était la fin. En repartant, Michel acheta le cadeau pour son fils, rejoignit sa voiture… et constata qu’il ne ressentait plus rien de tout ça. Ni douleur, ni envie, ni regrets. Il se sentit enfin à sa place. Pas dans un rêve, pas dans un conte. Juste dans sa vie à lui, complexe, imparfaite, mais tellement vraie. * * * Sophie et Katia se retrouvaient près des tapis de course. Elles allaient désormais à la même salle de sport, et se voyaient régulièrement aux mêmes horaires. — Comment s’est passée votre rencontre ? — demanda Katia. — Oh, rien de particulier. Il m’a souhaité tout le bonheur du monde. Donc, tu as gagné, — répondit Sophie. — Ton mari est vraiment un homme exceptionnel, tu sais. — Je le sais, — répliqua Katia avec un clin d’œil complice.
«Tu n’es plus ma fille. Qui est-il et d’où vient-il, nul ne le sait. J’ai honte de toi. Va t’installer chez ta grand-mère et apprends la responsabilité. — Olga, tu as entendu ? On ramène des gens pour aider nos équipes, viens au bal du village ce soir ? » lança Macha, toute installée dans le fauteuil. — Macha, t’exagères. J’emmène Vladik avec moi, ou tu proposes de le confier à ma tante Lucie ? — rit Olga. Ainsi va la vie des jeunes femmes dans un petit village français : entre jugements familiaux, bals sous la halle communale, rêves brisés par la capitale et espoirs d’une rencontre inattendue lors d’un slow du samedi soir… L’histoire d’Olga, contrainte à grandir trop vite, d’un amour oublié retrouvé dans la lumière vacillante d’une fête et du courage de reprendre sa vie, une valse à la fois.