Jusquà la fin
Camille observait à nouveau la table, étrangement vide, dans la lumière tamisée de leur appartement parisien. Il était déjà neuf heures, et aucune nouvelle de François : ni appel, ni message. « Encore une soirée passée au bureau », pensa-t-elle, tentant de se convaincre que ce nétait quune excuse banale.
Depuis quelques semaines, ces soi-disant retards étaient devenus trop fréquents. Dabord, cétait tous les quinze jours. Puis, chaque semaine. Désormais, son époux semblait avoir complètement oublié ce que signifiait rentrer à lheure.
Camille se rappelait exactement comment tout avait commencé. François prétextait une crise au travail un projet crucial, une date butoir. Elle lavait cru et lattendait jusque tard dans la nuit.
Puis, les excuses devinrent de plus en plus invraisemblables. Lundi, il lui avait téléphoné pour dire quil était coincé dans le parking parce quun camion nettoyait la neige, empêchant toute sortie. Camille navait rien dit, mais elle se souvenait que le parking de la société de François était souterrain, inaccessible à un camion de déneigement.
Mercredi, il avait prétexté une réunion « très importante », alors quils faisaient rarement des réunions en personne dans sa boîte et, si jamais cela arrivait, cétait généralement en visioconférence le matin.
Hier, il avait sorti sa meilleure excuse : il était resté au bureau parce quil avait été malade et était resté plus d’une heure aux toilettes.
Camille nétait pas dupe. Elle sentait bien que François lui cachait quelque chose. Elle ne voulait pas arracher la vérité de force. Mais quoi ?
Comment tu te sens ? demanda-t-elle, tentant dêtre calme et attentionnée.
François venait de rentrer, déposant son sac avant de seffondrer sur le lit avec un soupir lourd.
Pas très bien, répondit-il en massant lentement son ventre. Jai mangé au buffet, je crois que jai attrapé une intoxication alimentaire
Oh, cest terrible Tu dois vraiment souffrir, fit Camille dune voix presque trop compatissante, guettant sa réaction. Attends, je vais te chercher quelque chose, ça taidera.
Non ! semporta soudain François, puis saffala de nouveau, comprenant quil avait élevé la voix.
Quest-ce quil y a ? senquit Camille, surprise.
Des collègues mont donné des cachets, je ne sais plus le nom, mais ça a marché.
Daccord Mais il vaudrait mieux que tu te souviennes du nom la prochaine fois, on ne sait jamais ce que tu prends
Tu as raison, répondit-il avec un sourire crispé. Je vais prendre une douche et me coucher, je me sens vraiment pas bien.
Daccord, murmura Camille, caressant doucement sa joue avant de quitter la chambre.
Dès que François entra dans la salle de bain, Camille fonça dans la cuisine, la main tremblante serrant nerveusement le portable de son mari. Ses yeux parcoururent lécran messages, appels, Messenger rien de suspect. Alors, elle décida de vérifier lapplication bancaire.
« Virement : 1 000 euros à Agathe P. », lut Camille, et un frisson glacé la saisit. Elle entendit leau sarrêter. Refermant précipitamment toutes les fenêtres, elle remit le portable dans la chambre.
Il ne faut pas paniquer, il ne faut pas paniquer, se répétait-elle à voix basse comme une prière. Qui est donc cette Agathe P. ?
Elle tenta de se souvenir. Une collègue ? La comptable ?
Cette nuit-là, le sommeil se refusa à elle. Camille se retourna dans ce grand lit qui semblait soudain froid et vide, tandis que François dormait paisiblement, ignorant le tumulte intérieur de sa femme. Elle finit par sendormir un peu, mais même ses rêves étaient tourmentés, hachés de mots inquiétants et de visages inconnus.
Son réveil fut brutal, comme un coup asséné.
Agathe ! Le nom surgit en elle comme une lame. Lex de François, celle quil mentionnait rarement, la qualifiant de « passion de jeunesse ».
Camille se releva, sentant la sueur glacée couler le long de son dos. Tout prenait sens : les retards, les excuses invraisemblables, les « intoxications ». Sans compter ce virement important
Elle se saisit la tête entre les mains, tentant darrêter ses tremblements.
« Passion de jeunesse » les mots résonnaient dans sa mémoire.
Impossible de se rendormir. Elle resta éveillée jusquà laube, le regard figé sur François, essayant tant bien que mal de recomposer le puzzle.
La certitude quAgathe était lancienne compagne de François ne faisait plus aucun doute. Mais quel lien subsistait entre eux après autant dannées ? Et pourquoi lui avait-il envoyé cette somme ?
Camille se leva doucement, tâchant de ne pas réveiller son mari. Dans la cuisine, elle se prépara un café, puis attrapa un carnet. Il fallait élaborer un plan.
« Que faire ? » la question martelait sa tête.
Devait-elle parler directement à François ? Mais il mentait ; une simple conversation ne lui révélerait pas la vérité.
Devait-elle engager un détective privé ? Cela paraissait excessif, et elle naurait su où chercher.
Devait-elle enquêter elle-même sur Agathe ?
Elle savait quil ne fallait pas attendre. Chaque jour de silence pouvait aggraver les choses. Mais comment faire sans que François se doute de quelque chose ?
Elle décida de commencer simplement en cherchant sur les réseaux sociaux. Peut-être trouverait-elle des indices vieilles photos, souvenirs, amis communs
Elle ouvrit lordinateur et feuilleta le profil de François. La plupart des photos étaient récentes famille, travail, vacances. Mais tout au bout, elle en trouva quelques anciennes. Sur lune, François affichait une chevelure plus longue, assis auprès dune jeune femme. Camille scruta le visage inconnu.
Cétait Agathe. Celle dont François parlait peu.
Elle referma lordinateur et respira profondément. Elle savait désormais quelle avait deux options : fermer les yeux et continuer, risquant une chute plus douloureuse, ou chercher la vérité, même si elle était amère.
Le choix était évident. Elle devait savoir. Coûte que coûte.
Le soir venu, Camille était dans le salon, triturant nerveusement son téléphone. Elle avait déjà préparé ce quelle voulait dire, prête pour une conversation sérieuse, lorsque la porte souvrit.
Il faut quon parle, lança François depuis le seuil. Sa voix était chevrotante, fatiguée.
Moi aussi, dit Camille, mais il
Finalement, Camille comprit que parfois, le pardon ne signifie pas tout oublier, mais faire le choix davancer ensemble, même avec les ombres du passé.






