Si seulement on pouvait réparer un robinet entre voisins : l’arrivée éclatante de la nouvelle voisine, les petits services d’André, et la jalousie bien française de Marina dans leur immeuble parisien

Jaurais bien besoin de réparer mon robinet, en voisin

Il paraît que nous avons un nouveau voisin sur le palier, lâcha Clémence dun ton anodin.

Luc tendit la main vers la bonbonnière, mais sa main sarrêta en lair.

Dans quel sens ? Quelquun vient demménager ?
Oui, juste en face. Une blonde. Elle sappelle Axelle.

Clémence but une gorgée de café, guettant la réaction de Luc. Il haussa les épaules avec lair de celui quon arrache à ses rêveries de dîner chaud pour des riens.

Et alors ? Il en arrive tous les mois des nouveaux.

Clémence reposa sa tasse avec un peu plus de bruit que nécessaire. Un filet de café déborda.

…Les premières semaines furent vraiment tranquilles. Clémence croisait sa nouvelle voisine sur les marches en colimaçon, échangeant les sourires polis et les bonjours dusage. Axelle paraissait une jeune femme agréable toujours apprêtée, lumineuse, une cascade de cheveux clairs et un rire cristallin. Rien de suspect, rien à redire.

Mais très vite, quelque chose changea

Elle a des attitudes étranges, reprit Clémence en tordant le coin dun torchon. Elle se trouve toujours sur ton chemin. Surtout quand tu sors de lappartement.

Luc haussa un sourcil.

On partage le palier, cest normal de se croiser.
Mais tous les matins ? Tous les soirs ? Toujours pile à lheure où tu pars travailler ou reviens ?

Clémence se souvint dAxelle, devant lascenseur, inspectant minutieusement le panneau daffichage du syndic comme sil y tenait la recette de la pierre philosophale. Mais sitôt Luc apparaissait, laffichette ne lintéressait plus. Axelle se tournait alors vers lui, un sourire éclatant accroché aux lèvres, un sourire qui donnait à Clémence des aigreurs destomac.

« Oh, Luc ! Je tombe bien ! Mon robinet fuit, et je narrive pas à joindre un plombier, je termine si tard Tu pourrais regarder ? »

Luc avait évidemment accepté. Il était revenu une heure plus tard, lair de celui qui a accompli une mission de sauvetage.

Cétait juste le joint à changer, avait-il rapporté fièrement. Jai remis ça en ordre.

Trois jours plus tard, Axelle eut un meuble coincé dans lembrasure de sa porte. La semaine suivante, sa serrure fit des siennes. Dix jours après, cétait le tableau électrique qui « grésillait ».

Elle te guette, affirma Clémence en fixant son mari. Cest volontaire.
Luc se frotta larête du nez.

Clém, tu exagères. Elle est seule, elle na personne pour laider. Je vais pas la laisser tomber, non plus.

Clémence aurait pu lui parler de la façon dont Axelle replaçait en permanence sa chevelure dor dès que Luc apparaissait, rejetant les mèches dun geste étudié digne dune pub pour shampooing. Ou de ses décolletés, provocants et ostensibles. Mais elle se tut : Luc aurait balayé tout ça dun revers de la main.

Puis les visites prirent un rythme régulier.

La première fois, Axelle apporta une tarte. Elle se tenait sur le seuil, les joues roses de satisfaction, tendant une assiette de tarte aux pommes.

Je lai faite moi-même ! Jamais je ne saurai tout manger, alors prenez-en !

Clémence accepta la tarte, lestomac un peu retourné. Ce nétait pas la pâtisserie, non mais ce sourire mièvre.

Trois jours plus tard, Axelle revint. Cette fois, elle avait des questions sur la fibre internet.

Luc, vous avez quel fournisseur ? La connexion coupe tout le temps chez moi

Sans attendre, Axelle entra, sinstalla à côté de Luc sur le canapé pas sur un coin ni sur le fauteuil dà côté, non, juste là, presque contre lui. Elle bavardait, riait trop fort, renversant la tête pour mieux exhiber son long cou blanc.

À tout propos, elle effleurait la main de Luc. « Vraiment ? », et hop une caresse. « Vous êtes doué ! », encore un effleurement. « Je ne savais pas ! », rebelote.

Clémence, assise en face, serrait les poings si fort que ses ongles senfonçaient dans sa paume.

Et Luc ? Il souriait, gentil, bonhomme, plaisantant sans jamais opposer de limites. Jamais un « pardon, je suis marié », jamais un « vous devriez voir avec un spécialiste ».

Tu remarques ce quelle fait ? interrogea Clémence quand Axelle fut partie.
Qui ça ? Axelle ? Tu lui prêtes de drôles dintentions

Clémence leva les yeux au ciel.

Elle te drague, ouvertement, sans gêne !

Luc partit dun éclat de rire.

Franchement Clém, tu pousses, cest juste une voisine sympa, très sociable
Sociable ? Tu plaisantes, elle allait presque sasseoir sur tes genoux !
Tu en fais trop.

La tension saccumulait chez eux, électrique comme lair avant lorage. Clémence essayait den parler, dêtre claire, Luc éludait, feignait la naïveté ou la bêtise masculine, qui sait.

Et Axelle continuait de venir : du sel le soir, un conseil le matin, une visite « juste pour papoter » laprès-midi. Toujours pile quand Clémence nétait pas là, partie pour les courses ou voir sa mère. Hasard ? Clémence ny croyait plus.

Un soir, elle rentra plus tôt et trouva la voisine au beau milieu de sa cuisine.

Oh, Clémence ! chanta Axelle. Jétais juste venue, il y a encore ce satané routeur qui me joue des tours

En silence, Clémence prit la tasse quelle tenait, vida le thé dans lévier, et posa la vaisselle avec conviction.

Axelle ne sattarda pas. Mais, le lendemain, revoilà la voisine.

Ce soir-là, Luc venait de rentrer du bureau, Clémence sapprêtait à lui raconter ses doutes, quand la sonnette retentit.

Axelle sur le pas de la porte.

Clémence la détailla, réprimant une grimace. Une robe moulante couleur cerise, ajustée à la perfection, un décolleté vertigineux venant effleurer la provocation pure. Les lèvres laquées comme pour une couverture de magazine. Dans ses mains, une bouteille de vin, une Côtes-du-Rhône à létiquette brillante.

Bonsoir ! minauda Axelle. Luc est là ?

Son regard glissa au-dessus de lépaule de Clémence à la recherche du maître de maison. Il y avait dans ses yeux une voracité prédatrice, sans la moindre retenue.

Clémence lui barra le passage. Derrière elle, Luc, alerté, vint voir qui était là.

Ah, Axelle ! sexclama-t-il, fidèle à sa bonhomie. Un souci ?
Axelle agita la bouteille :

Non, je voulais juste vous remercier pour le robinet, vous offrir ce vin

Clémence ne bougea pas.

En une fraction de seconde, elle jugea la situation. Ça suffit. Assez de ce cirque !

Elle savança, forçant Axelle à reculer. Celle-ci, déstabilisée, faillit lâcher sa bouteille.

Nous ne voulons plus vous recevoir.

La voix de Clémence était calme, glacée, sans éclat une lame dacier.

Axelle entrouvrit la bouche pour protester, sans doute, ou jouer la surprise blessée. Mais Clémence claqua la porte devant elle.

Silence…

Luc restait planté dans lentrée, sidéré comme sil venait de recevoir un seau deau sur la tête.

Clémence, pourquoi tu
Moi ? coupa Clémence en se tournant vers lui. Je protège notre foyer, pendant que tu distribues des sourires à tout-va !

Luc se gratta la nuque.

Elle voulait juste…
Elle TE voulait. Ne fais pas semblant de ne pas comprendre.

Ils sobservèrent longuement. Clémence respirait fort, les nerfs à vif. Luc demeura silencieux, teint blême.

Finalement il acquiesça, lentement, songeur.

Bon. Peut-être que tu as raison.

Ce nétait pas des excuses. Ni un aveu franc. Mais cétait déjà ça.

Axelle disparut. Comme une brume matinale dissipée par le soleil. Terminé les rencontres fortuites à lascenseur, fini les robinets qui fuient ou les fusibles capricieux. Sa porte resta close, et Clémence passa devant chaque jour avec une satisfaction vengeresse.

Une semaine de paix enveloppa lappartement. Clémence en oubliait presque la blonde den face.

Mais alors, commencèrent les regards

Dabord, Clémence pensa que cétait son imagination. Mais non : ses voisins chuchotaient sur son passage. Hélène du cinquième, croisée près des boîtes aux lettres, lui jeta un regard glacial et détourna la tête. Victor, en bas, dordinaire volubile, marmonna un vague salut avant de sesquiver.

La vérité éclata quelques jours après, au Carrefour Market du coin. Coincée dans une allée par Hélène, Clémence ne put fuir.

Jai entendu dire que vous aviez maltraité la pauvre Axelle, bredouilla Hélène, la mine indignée. Cette gentille fille, et vous lavez chassée ! Victor dit quelle a pleuré dans lescalier.

Clémence faillit éclater de rire.

Vraiment ? Elle a pleuré ?
Oui ! Elle voulait juste se présenter, et vous lui avez claqué la porte !
Se présenter, répéta Clémence en contemplant un paquet de lentilles avec un intérêt feint. Dans une robe fendue jusquaux hanches et une bouteille de vin à la main. Bien sûr, très cordial.

Hélène resta bouche bée. Clémence glissa les lentilles dans son panier et partit sans un mot de plus, lâchant la commère à ses ragots.

Les rumeurs prirent leur envol dans limmeuble, parées de détails chaque jour plus farfelus. Clémence la sorcière, Luc le pantin, Axelle la pauvre victime martyre de voisins impitoyables. La routine, en somme, rien de neuf sous le soleil des copropriétés.

Cela naffectait plus Clémence.

Le soir, elle remuait son café dans la fameuse tasse récupérée des mains dAxelle. Luc lisait les discussions animées du groupe de la résidence sur son portable.

Victor dit sur le chat quon est des associals, déclara-t-il, toujours absorbé par lécran.
Sérieusement ?
Oui. Trois vieilles voisines ont mis un smiley triste.

Clémence haussa les épaules, puis éclata de rire un vrai rire, libérateur, le premier depuis des semaines.

Quils écrivent ce quils veulent. Quils mettent des émoticônes tristes. Je men moque.

Luc reposa son téléphone, posant ses yeux sur elle.

Je viens seulement de réaliser à quel point jai été naïf.
Oh, vraiment ?
Oui. Franchement, elle tu sais bien. Et moi jétais là : Ah, la gentille voisine, si sociable !

Clémence posa sa main sur la sienne.

Lessentiel, cest que tu aies compris.

Axelle cherchait sans doute un nouvel objet pour ses manigances, ailleurs. Clémence sen fichait, désormais.

Elle avait défendu sa famille. Son mari.

Et les ragots ? Dans un mois, ils se dissiperaient, remplacés par une nouvelle histoire, une nouvelle querelle. Cest ainsi dans les immeubles de Paris.

Son café était froid, mais elle le but jusquau bout, le cœur apaisé.

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Si seulement on pouvait réparer un robinet entre voisins : l’arrivée éclatante de la nouvelle voisine, les petits services d’André, et la jalousie bien française de Marina dans leur immeuble parisien
J’ai commencé à soupçonner mon épouse d’infidélité lorsqu’elle a donné naissance à un garçon — notre troisième fils.