Maman, je ne pourrai pas passer ce week-end. Tu comprends, jai beaucoup de boulot en ce moment, des clients importants, une réunion imprévue… Cest la folie.
Madeleine écoutait, opinait du chef même si Laurent, de lautre côté du fil, ne pouvait la voir. Vieux réflexe forgé année après année : accepter, acquiescer, ne pas contrarier.
Bien sûr, mon chéri. Je comprends, ne ten fais pas.
Parfait. Bon, je dois filer.
Bip, bip. Madeleine reposa lentement le combiné sur la base et demeura debout dans le couloir, le regard absorbé par le papier peint défraîchi. Ensuite, elle traversa le salon et sassit dans son vieux fauteuil à lassise affaissée. Combien de nuits y avait-elle passé, à attendre le bruit des pas dans lescalier, à guetter le retour de Laurent de la fac, du bureau, ou dun rendez-vous ?
Ce fauteuil savait tout. Les veillées à surligner des devoirs de maths, à discuter des exposés, à attendre dun œil inquiet au téléphone sil tardait. Les pleurs étouffés après lenterrement de Jacques parti sans prévenir, le cœur lâché dun coup. Laurent avait alors seize ans…
Madeleine ferma les yeux. Les souvenirs remontèrent par vagues…
Cinq heures du matin, la cuisine dans la pénombre, un thé avalé à la hâte, une tartine. Puis traverser tout le quartier à pied pour aller récurer les sols de lécole avant la sonnerie. À huit heures, retour à lappartement, réveiller Laurent, préparer le petit-déjeuner, puis laccompagner. Le soir venu lhôpital, ces couloirs sans fin au parfum deau de Javel, les seaux lourds, les gémissements qui filtraient sous les portes.
Entre ses deux emplois, elle jonglait avec la maison. Elle cuisinait de la soupe à partir des os que le boucher lui donnait pour presque rien. Elle recousait sans cesse les mêmes vêtements pour que son fils nait pas lair dun va-nu-pieds devant ses camarades. Les chaussettes étaient rapiécées jusquà nêtre plus quun patchwork de fil.
Après la mort de Jacques, tout sétait corsé. La pension de veuve des miettes. Madeleine acceptait toute proposition : faire le ménage chez les voisins, tricoter à vendre, vendre des herbes du jardin sur le marché lété. Chaque euro était glissé dans une vieille boîte à biscuits pour les études de Laurent.
Elle ne se plaignait jamais. Dos bloqué ? Elle serrait les dents. Les articulations la lançaient ? Elle ignorait la douleur. Les médecins prescrivaient des médicaments les ordonnances prenaient la poussière dans un tiroir. Pas dargent, pas de temps dêtre malade. Laurent grandissait, il devait réussir.
Et il a réussi. Il fut reçu à la fac de droit lune des meilleures de Lyon. Pendant cinq ans, Madeleine vécut au rythme de ses partiels et mémoires. Diplôme obtenu avec mention, cérémonie, photos joyeuses : Laurent, grand, sûr de lui, dans un costume flambant neuf acheté grâce aux dernières économies de Madeleine. À côté, elle-même petite, voûtée, la même robe noire depuis dix ans.
La carrière de Laurent prit son envol. Un cabinet réputé, des clients prestigieux, honoraires grandissants. À trente-huit ans, il acheta un appartement dans le 6ème, épousa Élodie avocate elle aussi, brillante elle aussi.
Et Madeleine était restée là, dans son HLM de la Croix-Rousse, avec la fuite au robinet et les murs décrépis. Avec ses souvenirs, et les appels espacés de son fils.
Laurent venait la voir une fois par mois, le samedi, toujours à quinze heures, jamais une minute de retard. Comme sil rayait une ligne sur son agenda : « visite à maman cest fait ». Il apportait des sacs de Monoprix : céréales quelle ne mangeait pas, fromages affinés qui lui donnaient la nausée, olives grecques dont lodeur la rebutait.
Cet automne-là, Madeleine tomba malade. Une toux tenace, la fièvre qui ne passait pas, chaque respiration une douleur. La voisine, Françoise, passait avec du thé à la framboise, hochant la tête :
Madeleine, tu devrais peut-être prévenir Laurent. Il viendrait taider.
Ce nest pas la peine, répondit-elle dune voix rauque. Il travaille, il ne faut pas le déranger.
Elle sest remise toute seule. Les médicaments avaient englouti la moitié de sa retraite. Laurent napprit jamais sa maladie – elle ne lui dit rien à son appel suivant, un mois plus tard.
Mais pour les réparations, elle fut contrainte den parler. Les murs cloqué suite à un dégât des eaux, le robinet qui fuyait de plus belle.
Daccord, maman, je vais envoyer des gens, marmonna Laurent, déjà excédé. Mais sil te plaît, ne traîne pas dans leurs pattes, hein ?
Deux ouvriers vinrent, maussades. Ils posèrent le papier peint de travers, éclaboussèrent le sol de peinture, bricolèrent le robinet qui ne laissait plus passer quun mince filet deau. Ils partirent en laissant tout en plan. Madeleine a ramassé les éclats de carrelage, lavé le sol, sans rien dire à Laurent…
Un an plus tard, la vie bascula ou du moins, elle crut que tout allait changer.
Naquit Simon. Son petit-fils. Un minuscule miracle au regard de Laurent, au nez dÉlodie. Madeleine a pleuré de bonheur en le tenant la première fois : si petit, si fragile, si à elle.
Dabord, Laurent lamenait pour quelques heures. Madeleine préparait des purées de légumes frais, achetait des hochets, fredonnait les berceuses de jadis. Simon sendormait dans ses bras elle restait figée, savourant chaque seconde, oubliant la fatigue.
Mais les visites changèrent. De plus en plus, Laurent déposait Simon avec un sac de voyage :
Maman, tu peux le garder jusquà demain ? Jai une réunion avec Élodie.
Un jour, puis deux, puis trois. Madeleine passait des nuits blanches à bercer le nourrisson hurlant, changeait les couches, lavait les draps, portait Simon des heures dans lespoir quil se calme. Les genoux défaillaient, la tension cognait fort, la vue se brouillait parfois.
Mais elle se taisait. Elle acceptait et elle aimait.
Ce vendredi soir, Laurent débarqua sans prévenir. Il était vingt heures, il faisait nuit, il lui tendit un sac rempli de vêtements denfant.
Maman, on part sur la côte. Je reprends Simon dimanche.
Simon somnolait dans ses bras. Madeleine le serra contre elle, respira son odeur de lait.
Laurent, je nai rien prévu, même pas de lait en poudre…
Tout est dans le sac. Bon, on est pressés ! Allez maman !
Il disparut, laissant sa mère seule dans le couloir obscur, lenfant dans les bras. Madeleine soupira, emmena Simon dans la chambre.
La première nuit fut un combat. Simon refusait le biberon, repoussait la bouillie, hurlait toutes les deux heures. Madeleine le berçait jusquà lengourdissement des bras, marchait en rond, chantonnant malgré la voix brisée. À laube, il dormit enfin, elle resta dans son fauteuil, incapable de bouger.
Le samedi sécoula entre biberons, changes, lessive, bercements. Elle avançait péniblement, sappuyant aux murs. La tête bourdonnait, les jambes seffondraient, pourtant elle continuait préparait des bouillies, lavait, soignait, aimait.
Arrivée au dimanche, elle nétait plus quune boule de souffrances. Madeleine contemplait Simon, endormi, et comprit que si elle continuait un peu, elle y passerait. Mais surtout, elle nen voulait plus. Ne devait plus.
Quelque chose en elle dit stop tout au fond, dans ces coins où elle avait étouffé ses désirs quarante ans durant. Elle ouvrit lordinateur, tapa sur le site de la bibliothèque municipale.
Laurent arriva à vingt heures précises, bronzé, détendu, sentant le barbecue et le parfum très cher.
Alors, comment ça a été ? lança-t-il, sans la regarder.
Laurent, dit Madeleine doucement. Jai trouvé un emploi à la bibliothèque. Je ne pourrai plus garder Simon.
Un silence sinstalla, Laurent devint cramoisi :
Tu plaisantes ? On comptait sur toi ! Une bibliothèque ? Tu as soixante-cinq ans, maman !
Justement.
Justement quoi ?! cria-t-il, et Simon commença à pleurnicher.
Madeleine le fixa, lui, le fils à qui elle avait tout donné et ne vit plus quun homme pressé, agacé, qui ne comprenait pas pourquoi « la bonne » refusait dobéir.
Maman, cest pas possible ! Élodie et moi on travaille, on a besoin de toi !
Prenez une nounou.
Une inconnue ? Tu penses seulement à ton petit-fils ?
Elle aurait pu tout lui dire. Comment elle pensait à lui, cousant à la lueur dune bougie pour économiser lélectricité. Comment elle mangeait du pain sec pour faire de la viande pour lui. Comment, ces décennies durant, elle avait oublié quelle aussi existait, quelle avait des rêves et une vie.
Mais Madeleine se contenta de répéter :
Je travaille à la bibliothèque, maintenant.
Laurent attrapa violemment Simon, ramassa le sac, claqua la porte si fort que du plâtre tomba du chambranle.
Madeleine se laissa tomber dans son vieux fauteuil. Le silence lenveloppa étrange, effrayant, et pourtant si doux.
La semaine suivante, elle sinscrivit à un atelier de dessin à la Maison de la culture. Les cours avaient lieu les mercredis et samedis. Madeleine, qui navait jamais tenu quun balai, tentait de mélanger les couleurs, de tracer des esquisses, dattraper la lumière.
Cétait maladroit. Les pommes étaient tordues, les vases bancals, les drapés ressemblaient à du linge froissé. Mais chaque soir, de retour chez elle, Madeleine sasseyait près de la fenêtre, une tasse de thé à la main, et souriait.
Pour la première fois depuis quarante ans, elle vivait pour elle.
Laurent appelait rarement, venait encore moins. Il boudait, comme enfant privé de télévision. Madeleine sennuyait de Simon, parfois jusquaux larmes. Mais elle résistait à la nostalgie.
Les soirs, elle dessinait. Des pommes, des tasses, des feuilles dautomne. Et chaque coup de pinceau maladroit lui répétait la même chose : il nest jamais trop tard pour (re)commencer à vivre.







