De quoi a-t-elle besoin ? Véronique est sortie sur l’aire de jeux avec son petit garçon de quatre ans, Arsène. Son fils s’est immédiatement lié d’amitié avec un garçon un peu plus jeune, Antonin, accompagné de sa mère, Catherine, la nouvelle voisine de Véronique, fraîchement installée dans l’immeuble voisin. Très vite, Véronique et Catherine sont devenues amies : sorties quotidiennes avec les enfants, promenades au parc, confidences sur leur vie, leurs maris, et les difficultés d’adaptation de Catherine, originaire d’un petit village, désormais citadine. Avec le temps, leurs familles se sont rapprochées, mais Véronique a remarqué que Catherine rabaissait fréquemment son mari Michel, pourtant attentionné, travailleur et exemplaire père de famille. Malgré tout cela, l’amitié s’est poursuivie, jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle famille dans l’immeuble : Roman, homme d’affaires prospère, son épouse Sophie, femme au foyer élégante, et leur fille Daphné. Un jour, Sophie, d’habitude si rayonnante, s’effondre en larmes devant Véronique : elle lui révèle que Catherine entretient une liaison avec Roman, échangeant des messages tendres et des photos, bouleversant ainsi sa vie de famille unie. Après une confrontation, Roman met fin à cette aventure, exprimant des remords sincères et suppliant le pardon de sa femme, qui finit par lui accorder sa confiance. Déçue par son amie, Véronique s’adresse directement à Catherine : « Qu’est-ce qui te manque ? Pourquoi briser ta propre famille, pourquoi semer la souffrance autour de toi alors que tu as déjà un mari aimant et un fils merveilleux ? » Catherine, sans culpabilité, lui répond que la routine l’étouffe — elle a soif de passion et de sensations fortes, refusant de se contenter d’une vie rangée, à la différence de Véronique et Sophie, dévouées à leurs familles. Finalement, après cette trahison, Catherine s’éloigne du cercle d’amies, mais Véronique, fidèle à ses principes, préfère « couver » sa famille plutôt que de sacrifier l’amour et l’harmonie pour un feu de paille. Merci de votre lecture, de vos abonnements et de votre soutien. Que la chance et la bonté accompagnent votre vie !

Ce qui lui manque

Aujourdhui, jai encore repensé à cette histoire alors que je suivais Élodie et ma fille, Camille, sur laire de jeux en bas de chez nous, avenue de la République, à Lyon. Camille, du haut de ses quatre ans, sest précipitée vers un petit garçon qui construisait un château de sable. Très vite, jai appris quil sappelait Louis, trois ans à peine. Sa mère, Claire, est venue à ma rencontre avec un large sourire.

Bonjour ! On vient demménager dans limmeuble dà côté. Je mappelle Claire, Louis est mon petit dernier.

Enchanté, moi cest Pierre, et voici Camille, qui vient de fêter ses quatre ans la semaine dernière.

Notre proximité géographique nous a naturellement rapprochés. Avec Claire, nous avons pris lhabitude de promener les enfants ensemble, daller parfois au parc de la Tête dOr. Claire est une femme très bavarde et spontanée, avec ce charme simple dune fille des champs qui aimerait tant paraître citadine. Rapidement, jai remarqué quelle soulignait souvent la différence entre les femmes « de la ville » et celles « venues dailleurs », sans jamais cacher quelle-même venait dun petit village près de Roanne.

Regarde comment elle est habillée, vraiment provinciale, soufflait-elle parfois au sujet dune passante ou dune voisine.

Elle sépanchait volontiers sur son passé et ses rapports compliqués avec sa belle-mère.

Ma belle-mère, cest un cas, Pierre. Dès le début, avec Antoine (cest son mari), elle ne nous a pas lâchés. Quand Louis est né, elle a trouvé le moyen de dire quil ne pouvait pas être le fils dAntoine !

Sérieusement ? Les grands-mères aiment dordinaire leurs petits-enfants, non ? métonnais-je.

Regarde-le, il me ressemble comme deux gouttes deau ! samusait Claire, un brin fière.

Pourquoi Antoine ne ta-t-il pas défendue ? demandais-je, un peu indigné.

Oh, il na jamais osé contrarier sa mère. Elle lui remonte les bretelles et lui, il baisse la tête comme un gamin. Elle ne voulait surtout pas quon parte en ville. Un jour, je lai mis au pied du mur : on prend un crédit et on déménage à Lyon, ou je pars et tu ne verras plus Louis. Il a fini par céder.

Je comprenais plutôt Claire. Certains hommes restent attachés à lavis de leurs parents, mais quand on a sa propre famille, on doit en prendre la responsabilité, être un époux et un père, même si cela signifie sopposer à sa mère.

Peu après, jai rencontré Antoine. Nos immeubles étant proches, il na pas tardé à venir partager quelques apéros à la maison, avec sa femme et Louis. Ma femme Élodie accueillait ce nouveau voisinage avec plaisir.

La bande des enfants sentendait à merveille, mais une chose me dérangeait : Claire avait tendance à rabaisser Antoine devant tout le monde.

Antoine, vraiment, tu devrais te taire, on devine trop ton côté campagnard, lui lançait-elle souvent, alors que cest un homme agréable, intelligent et plutôt discret.

Je me contentais de noter ce comportement sans rien dire, sentant bien quAntoine en souffrait, incapable de répondre à sa femme, surtout devant les autres.

Un soir, Claire ma confié :

Antoine nest pas compliqué, il gagne correctement sa vie, il nous gâte, fait les courses, ne me laisse pas porter les sacs, adore Louis, joue avec lui dès quil peut, cuisine même parfois. Le week-end, il lemmène souvent au parc.

Il ten faut du bol davoir un tel mari, lui dis-je en plaisantant.

Élodie avait beau aimer Camille, elle laissait souvent à désirer sur laspect partage des sorties en famille. Préférant sallonger dans le canapé après le boulot ou partir voir des amis, elle laissait pas mal de charge sur mes épaules. Mais je lacceptais, javais trouvé mon équilibre, du moment quelle participait à sa façon, en étant là pour les décisions, en simpliquant si Camille le demandait.

Chez nous, la gestion de largent était aussi claire que simple : Élodie gagnait bien sa vie, me laissait le soin de gérer les finances, tout marchait à merveille, chacun avait trouvé sa place. Je faisais la part du bricolage à la maison, les corvées musclées, et surtout, jétais toujours partant pour une promenade si Camille le réclamait. Ce fonctionnement me convenait, je nen ai jamais eu à me plaindre ou à en rougir comme Claire pouvait le faire avec Antoine en public.

Les années ont passé et nous avons tous gardé des liens simples, les enfants grandissaient ensemble, nous nous invitions pour les anniversaires, Pâques ou Noël. Un jour, de nouveaux voisins ont emménagé dans lappartement en face : une famille au style évident, souriante, visiblement à laise côté finances. Romain, le père, dirigeait une entreprise à Gerland ; sa femme, Sophie, était mère au foyer, et leur fille Charlotte, huit ans, était une élève brillante, déjà abonnée au Conservatoire pour les cours de violon et à la piscine municipale tout près.

Romain possédait une belle voiture allemande, Sophie en conduisait une plus modeste pour emmener Charlotte à ses activités. Sophie orchestrail tout dans la maison : goûters faits maison pour sa fille, dîners préparés pour larrivée du mari tout semblait tourner comme une horloge suisse.

Claire suivait tout ça dun œil envieux.

Franchement, ils respirent laisance financière, soupirait-elle. Tu as vu comme ils sont habillés, leur train de vie… Cest sûr que Sophie ne travaille pas, elle.

Jen fus étonné.

Tu es bien informée, dis donc…

Je lai croisé devant lentrée en semaine, on a discuté, elle ma invitée chez elle, répondit Claire avec un sourire entendu.

Un après-midi, alors que je rentrais chez moi, Sophie est venue frapper à notre porte, un gâteau à la main.

Bonsoir, Pierre. Nous habitons ici depuis un mois, mais je réalise que nous ne connaissons pas encore nos voisins. Aujourdhui, cela fait un an que maman est partie… Peut-on penser à elle ensemble, ce soir ?

Nous avons partagé ce moment intime autour dun thé, un instant simple et sincère. Sophie me plut tout de suite : réservée, chaleureuse, jamais une mauvaise parole sur qui que ce soit, très attachée à sa famille. La petite Charlotte était toujours impeccable, tout comme son père.

Mais au fil des mois, jai remarqué quelque chose détrange : Sophie paraissait de plus en plus absente, le sourire triste, le regard ailleurs.

Sophie, est-ce que tout va bien ? Tu sembles si fatiguée, ça ne te ressemble pas osais-je timidement.

Tout va bien, Pierre, merci, me répondait-elle avec un sourire forcé. Mais je sentais quune tempête grondait derrière ce calme apparent.

Un dimanche matin, jai voulu emprunter leur mixeur pour faire une tarte aux cerises. Je me rends chez Sophie, sonnant sans réponse, puis, trouvant la porte dentrée entrouverte, je mavanceet la découvre en pleurs, assise sur le canapé, visiblement bouleversée.

Excuse-moi, Pierre, jai oublié de fermer la porte, entre…

Je me suis assis, un peu mal à laise. Finalement, elle a craqué :

Tu sais, Claire… elle sort avec Romain. Parfois, je les vois partir ensemble le matin, elle monte dans sa voiture… Je nai rien dit à Romain, mais hier encore, alors quil prenait sa douche, jai vu défiler des messages sur son téléphone, un après lautre, tous de Claire, avec des mots et une photo en sous-vêtements. Pierre, tu imagines dans quel état ça ma mis ?

Jétais abasourdi.

Seigneur Jamais je naurais cru ça de Claire Mais Romain, qua-t-il dit ?

Il ma vue le téléphone à la main. Il a compris tout de suite, na pas nié, mais ma dit que cétait sans importance, une erreur, une attirance passagère Quil ne pouvait pas imaginer perdre Charlotte et moi, que nous étions tout pour lui. Il a fermé la porte à Claire devant moi, a rompu tout contact.

Je lai encouragée à lui pardonner. Après tout, il avait avoué, montré ses regrets, et je savais combien il tenait à sa famille.

Jai décidé de parler franchement à Claire :

Claire, pourquoi faire ça ? Tu as Antoine, comme mari, comme père pour Louis : il bosse dur, il vous aime. Pourquoi vouloir ruiner une autre famille ?

Elle na même pas cillé.

Pierre, la routine, la petite vie tranquille, ça finit par mennuyer. Jai besoin de passion, de frissons, de vivre plus fort. Je ne veux pas végéter, jai envie de profiter tant que je suis jeune…

Claire na pas semblé comprendre la gravité de ce qu’elle avait fait. Je lui ai répondu :

Vie ta vie comme tu lentends, mais ne démolis pas celle des autres. Sur le malheur dautrui, on ne bâtit rien de durable. Souviens-ten. Je préfère être une de ces « poules » qui veille sur sa famille, fidèle au poste, que de semer la tristesse autour de moi.

Depuis, Claire sest éloignée de tous, ne saluant quà peine dans lescalier. Les enfants sont restés amis, mais le cœur ny est plus.

Que retenir de tout ça ? Parfois, on ne réalise pas que le bonheur se tient juste là, sous nos yeux, dans la simplicité du quotidien, dans ces petites mains serrées lors dune promenade en famille. La passion, les grands frissons passent, mais ce qui reste, ce sont ceux qui tiennent à nous, qui nous aiment, et quon ne devrait jamais mettre en péril pour un caprice. Jai compris, ce soir-là, que prendre soin de ma propre famille, cest la seule chose qui vaille vraiment.

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De quoi a-t-elle besoin ? Véronique est sortie sur l’aire de jeux avec son petit garçon de quatre ans, Arsène. Son fils s’est immédiatement lié d’amitié avec un garçon un peu plus jeune, Antonin, accompagné de sa mère, Catherine, la nouvelle voisine de Véronique, fraîchement installée dans l’immeuble voisin. Très vite, Véronique et Catherine sont devenues amies : sorties quotidiennes avec les enfants, promenades au parc, confidences sur leur vie, leurs maris, et les difficultés d’adaptation de Catherine, originaire d’un petit village, désormais citadine. Avec le temps, leurs familles se sont rapprochées, mais Véronique a remarqué que Catherine rabaissait fréquemment son mari Michel, pourtant attentionné, travailleur et exemplaire père de famille. Malgré tout cela, l’amitié s’est poursuivie, jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle famille dans l’immeuble : Roman, homme d’affaires prospère, son épouse Sophie, femme au foyer élégante, et leur fille Daphné. Un jour, Sophie, d’habitude si rayonnante, s’effondre en larmes devant Véronique : elle lui révèle que Catherine entretient une liaison avec Roman, échangeant des messages tendres et des photos, bouleversant ainsi sa vie de famille unie. Après une confrontation, Roman met fin à cette aventure, exprimant des remords sincères et suppliant le pardon de sa femme, qui finit par lui accorder sa confiance. Déçue par son amie, Véronique s’adresse directement à Catherine : « Qu’est-ce qui te manque ? Pourquoi briser ta propre famille, pourquoi semer la souffrance autour de toi alors que tu as déjà un mari aimant et un fils merveilleux ? » Catherine, sans culpabilité, lui répond que la routine l’étouffe — elle a soif de passion et de sensations fortes, refusant de se contenter d’une vie rangée, à la différence de Véronique et Sophie, dévouées à leurs familles. Finalement, après cette trahison, Catherine s’éloigne du cercle d’amies, mais Véronique, fidèle à ses principes, préfère « couver » sa famille plutôt que de sacrifier l’amour et l’harmonie pour un feu de paille. Merci de votre lecture, de vos abonnements et de votre soutien. Que la chance et la bonté accompagnent votre vie !
« — Je ne compte pas finir ma vie auprès d’une vieille épave ! » s’emporta son mari — C’est fini ! J’en ai assez ! — Igor claqua avec force la table de chevet, faisant trembler les flacons d’eau de Cologne. — Ras-le-bol d’entendre parler de douleurs et de pilules ! Je veux vivre, pas végéter dans cet hôpital ! Valentine se tenait dans l’embrasure de la porte, observant son mari fourrer ses quelques affaires dans un sac. Trente-deux ans de vie commune enfermés dans un unique sac à dos et un sachet avec des baskets. Cette pensée lui piqua plus fort que toutes les autres blessantes. — Igor — murmura-t-elle —, tu sais bien que maman ne peut pas rester seule après son AVC… — Ta mère, c’est ton problème ! Je ne compte pas terminer mes jours avec une vieille épave ! — grogna-t-il, sans lever les yeux. — J’ai cinquante-huit ans, pas quatre-vingts ! Je refuse de transformer la maison en chambre de soins intensifs ! Valentine tressaillit. Depuis six mois, les mots « jeunesse » et « vieillesse » étaient devenus le point de friction. Igor s’était soudain mis à teindre ses cheveux, à s’acheter un vélo et une veste en cuir. Et puis il y avait Svetlana — la voisine divorcée du cinquième étage, trente-cinq ans. — Tu vas vivre chez elle ? — Valentine connaissait la réponse mais posa tout de même la question. Il se retourna violemment. Dans ses yeux passa un éclair de honte, vite balayé par l’entêtement : — Oui. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’avec elle j’oublie mon âge. Elle ne compte pas mes cheveux blancs ni ne me rappelle mon cœur malade. Elle est libre, voilà tout. « Libre. » Ce mot la frappa au cœur. Valentine jeta un regard au miroir – son visage fatigué, les rides nouvelles autour des lèvres. Autrefois Igor l’appelait sa beauté. Et maintenant… — Tu vas avoir soixante ans, Igor, — murmura-t-elle. — Tu crois vraiment… — Quoi ? — s’énerva-t-il. — Que je ne mérite pas le bonheur ? Une nouvelle vie ? D’ailleurs, à mon âge… — … beaucoup courent après une jeune maîtresse ? — Valentine esquissa un triste sourire. — Oui, statistique désolante. Igor balaya sa remarque d’un geste agacé. — Et voilà ! Tu salis toujours tout ! Moi, je veux juste respirer pleinement, tu comprends ? Il ferma sèchement le sac. Le bruit de la fermeture éclair claqua comme une sentence. — Dis à ta mère que je lui souhaite la santé, — marmonna-t-il en quittant la pièce. — J’espère que vous serez bien… toutes les deux… deux vieilles copines. La porte claqua. Valentine resta longtemps assise sur le lit, fixée sur un point. « Deux vieilles copines… » résonnait dans sa tête. Pourtant, elle n’avait que cinquante-trois ans. C’était ça, la vieillesse ? De l’autre chambre s’éleva une voix faible : — Valouchka ? Il y a un problème ? — Rien, maman, — Valentine se força à se lever. — Igor est parti… pour une course. Mentir la dégoûtait mais elle ne pouvait pas dire la vérité. Sa mère octogénaire n’avait pas besoin de se sentir coupable de l’échec du mariage de sa fille. Les jours coulèrent comme une rivière grise. Valentine cuisina, nettoya, s’occupait de sa mère. Mais en elle battait une question : quand ? À quel moment le mur avait-il poussé entre eux ? Elle repensa à sa rencontre avec Svetlana, la voisine enjouée – ses robes vives, ses rires éclatants. Valentine la plaignait, seule avec son enfant. Mais elle avait remarqué les regards d’Igor. Sa façon de s’attarder à la fenêtre quand Svetlana promenait son chien. Son manège au pied de l’immeuble. — Ma chérie, — le ton de sa mère la ramena au présent, — tu as mis une demi-heure à laver une seule tasse. Viens t’asseoir. Valentine remarqua qu’elle restait plantée devant l’évier, la tasse à la main, le regard perdu. — Oui maman, j’ai presque fini. — Tu sais, Valentine, tu peux arrêter de me mentir. — Maman… — Il t’a quittée, non ? Pour l’autre, la voisine du cinquième ? Valentine acquiesça. Les larmes lui montèrent aux yeux. — Un vrai idiot, — philosopha sa mère. — Tu sais ce qui arrive aux hommes qui approchent la soixantaine ? Ils deviennent fous, persuadés d’avoir raté leur jeunesse. — maman, arrête… — Pourquoi arrêter ? — sa mère éclata d’un rire clair. — Ton père pareil – à cinquante-deux ans, la crise. Il pensait que la vie le laissait sur le carreau… Valentine la regarda, estomaquée : — Papa ? Tu n’en as jamais parlé… — Pourquoi faire ? — sa mère haussa les épaules. — Il est revenu deux mois après. Mais je ne l’attendais plus. — Tu plaisantes ! — Absolument pas — sa mère lui adressa un clin d’œil. — Pendant deux mois, j’ai compris que ma vie n’était pas finie — j’ai suivi des cours de broderie, j’ai respiré plus librement sans lui… Elle contempla ses mains – tachées par les ans, mais toujours habiles. — Tu vois, Valentine, l’âge, ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est ce qu’on porte au fond du cœur. Moi, à quatre-vingt-cinq ans, il y a encore la petite fille qui rêve. Valentine sourit, émue. Sa mère était plus vivante que jamais, malgré les années. — Ton Igor, — poursuivit sa mère, — il ne fuit pas toi, il fuit lui-même. La peur de vieillir. Il croit qu’une plus jeune lui rendra sa jeunesse… — Tu le défends ? — Je le plains. Il ne trouvera pas ce qu’il cherche. On ne s’évade pas du temps, ma fille. Il nous rattrape toujours. Un éclat de rire retentit sous les fenêtres. Valentine regarda machinalement dehors. Igor et Svetlana traversaient la cour ; il portait ses sacs, elle bavardait et il la regardait comme un jeune homme. Le cœur de Valentine se serra. — Ne te fais pas de mal, — sa mère l’éloigna de la fenêtre. — Viens boire un thé. Il me reste des pains d’épices au miel. — Maman… des pains d’épices ? — C’est un idiot, — répéta sa mère. — Mais c’est sa route. À toi de trouver la tienne. Demain, on ira au parc. Après rénovation, c’est magnifique. Valentine faillit protester, mais un changement dans la voix maternelle la fit taire. Et si elle avait raison ? N’était-il pas temps de recommencer à vivre ? Le parc, rénové, était méconnaissable : allées neuves, fontaines, bancs accueillants. Au centre, le centre culturel diffusait de la musique. — Regarde, — sa mère s’arrêta devant le panneau d’affiches, — un club de littérature, une école de danse, et même… du yoga pour seniors ! — Maman, — Valentine grimace, — ne me dis pas que… — Et pourquoi pas ? — sa mère, malicieuse, leva les sourcils. — Tu serais surprise de voir ce dont je suis encore capable ! Et pour prouver son propos, elle fit un geste… et sa canne tomba bruyamment. — Oh, — sa mère rougit. — Permettez-moi, — intervint un homme distingué, la cinquantaine. Il ramassa la canne et la lui tendit avec courtoisie. — Merci beaucoup, — sa mère s’empourpra. — Très aimable. — Michel Ségur, — se présenta-t-il. — Je dirige les rencontres littéraires du centre. Vous vous intéressez à nos activités ? — Nous passions juste… — commença Valentine, mais sa mère coupa : — Bien sûr ! Ma fille écrit de magnifiques poèmes. Elle était publiée au mur de l’université ! — Maman ! — Valentine rougit. — C’était il y a un siècle… — La poésie est intemporelle, — sourit Michel Ségur. — Si vous voulez, rejoignez-nous tout de suite, nous lisons des nouveautés. Voilà comment Valentine se retrouva dans le cercle littéraire. Elle qui pensait accompagner sa mère, s’est prise au jeu. L’odeur des livres, les voix douces, les visages attentifs – ici, nul ne jugeait l’apparence ni l’âge. Ici, on valorisait l’esprit et le cœur. Vint la soirée poésie. Un petit comité, mais Valentine était nerveuse comme pour un examen. Elle lut ses textes : sur l’amour, la perte, la certitude que la vie ne s’arrête pas avec la douleur. À chaque vers, elle se sentit se libérer, se déployer, renaître. Sur le chemin du retour, elle croisa Igor. Il sortait de chez Svetlana. Il hésita, comme un enfant pris en faute. — Valentine, tu es resplendissante. Elle le fixa. Étrangement, il ne lui procurait plus de douleur. Juste la tranquille fatigue de l’apaisement. — Merci, — répondit-elle simplement. — C’est tout ? — Non, écoute… Il faut que je t’explique… Je crois que j’ai compris… — Que tu es déçu ?— Elle haussa un sourcil.— Ou que Svetlana n’avait rien d’idéal ? Igor grimaça : — Tu ne comprends pas. Elle est différente, jeune, séduisante, mais… — il hésita. — On n’a rien à se dire. — À trente-cinq ans, tu pensais qu’elle serait passionnée par la culture soviétique ?— Valentine éclata de rire.— Igor, tu es candide. Vraiment. — Ce n’est pas ça… Juste… Valentine, j’ai fait des bêtises. Peut-être que… — Non, — elle refusa calmement. — Il n’y aura pas de « peut-être ». Tu sais, je te remercie. — De quoi ?— demanda-t-il, perdu. — D’être parti. Grâce à toi j’ai compris que la vie ne se résume pas à cuisiner et nettoyer. — Valentine, je veux rentrer. On peut encore réparer… Elle esquiva sa main doucement mais fermement : — Non, Igor. Tu ne veux pas rentrer. Parce que la femme que tu connaissais n’existe plus, et la nouvelle te ferait peur. — Pourquoi ? — Parce qu’elle vit pour elle-même. À cet instant, sa mère s’approcha, sans canne – soutenue par Michel Ségur. — Tiens, Igor, — elle lança d’un ton glacial.— Tu traînes encore ici ? — Bonjour, Madame Éléonore, — balbutia Igor.— Je pars déjà… — Bien, — acquiesça-t-elle.— Et quand tu voudras encore fuir le temps, réfléchis. La vraie difficulté est peut-être en toi ? Igor tressaillit, comme frappé. Il s’éloigna brusquement. — Maman ! — réprimanda Valentine.— Tu exagères… — Oh, il faut dire la vérité ! — sa mère haussa les épaules.— Au fait, Michel Ségur m’a proposé d’animer un atelier de contes pour les petits. J’en ai quelques-uns à raconter ! — Madame Éléonore est une conteuse née, — sourit Michel Ségur.— Les enfants vont adorer. Valentine contemplait sa mère, rajeunie, les yeux brillants, et se dit : la sagesse, c’est peut-être ça. Ne pas résister à l’âge, mais le vivre comme une chance d’inventer de nouvelles histoires. Deux mois plus tard, Igor quitta Svetlana — la rumeur disait qu’elle avait trouvé plus jeune. Un mois encore, il écrivit un message à Valentine — bref, maladroit, plein de regrets et de demandes de pardon. Elle ne répondit pas. Pourquoi faire ? Elle avait sa vie. Rencontres littéraires deux fois par semaine. Et aujourd’hui, à cinquante-trois ans, elle se sent jeune pour la première fois depuis longtemps. Car la jeunesse, ce n’est pas la peau lisse. C’est le courage d’être soi, à tout âge.