Je ne compte pas finir mes jours avec une épave, lança son mari dun ton sec.
Ça suffit ! Pierre referma la commode dun coup, faisant trembler les flacons deau de Cologne. Jen ai marre dentendre parler darticulations douloureuses et de médicaments ! Je veux vivre, pas survivre dans cet hôpital !
Clémence se tenait dans lembrasure de la chambre, observant son mari qui fourrait ses quelques affaires dans un sac. Trente-deux ans de vie commune tenaient dans un sac à dos et un cabas de baskets. Cette pensée lui piqua le cœur plus que toutes les autres blessures.
Pierre, commença-t-elle doucement, maman, après son AVC, ne peut pas rester seule. Tu comprends ?
Ta mère, cest ton affaire ! Moi, je ne vais pas finir ma vie avec une vieille loque. répliqua-t-il sans lever les yeux, Jai cinquante-huit ans, pas quatre-vingt ! Je ne veux pas transformer la maison en service de gériatrie !
Clémence eut un frisson. Depuis six mois, « jeunesse » et « vieillesse » étaient des mots qui blessaient. Pierre sétait mis à teindre ses cheveux, à acheter un vélo, une veste en cuir Et puis, est arrivée Solène la voisine divorcée du cinquième.
Tu pars chez elle ? Clémence connaissait la réponse, mais elle demanda quand même.
Pierre se retourna brusquement. Un éclair de honte traversa son regard, vite remplacé par de la défiance.
Oui, chez elle. Et tu sais pourquoi ? Parce quavec elle, joublie mon âge. Elle ne compte pas mes cheveux gris, ne me parle pas de mon cœur fatigué. Elle est libre. Tu comprends ?
« Libre ». Le mot lui fendit le cœur. Clémence se regarda dans le miroir : son visage fatigué, les nouvelles rides autour des lèvres. Pierre lappelait sa belle autrefois Aujourdhui
Tu vas avoir soixante ans, Pierre, murmura-t-elle. Tu crois vraiment
Quoi ? semporta-t-il. Que je ne mérite pas dêtre heureux ? De commencer une nouvelle vie ? Beaucoup à mon âge
Senfuient avec des amantes plus jeunes ? Clémence sourit tristement. Oui, cest la triste réalité.
Pierre haussa les épaules, agacé :
Voilà ! Tu en fais toujours une histoire ! Moi, je veux juste respirer, tu comprends ?
Il ferma brusquement le sac à dos. Le zip claqua comme un jugement.
Dis à ta mère que je lui souhaite la santé, marmonna-t-il en allant vers la porte. Jespère que vous serez bien… toutes les deux il hésita, puis ajouta : Deux vieilles copines.
La porte claqua. Clémence resta assise longtemps, fixant un point sur le mur. « Deux vieilles copines ». Mais elle na que cinquante-trois ans, est-ce vraiment la vieillesse ?
Dans la pièce à côté, une voix faible retentit :
Clémence ? Tout va bien ?
Ce nest rien, maman, répondit-elle en se levant péniblement. Pierre est parti. Il a des choses à faire.
Mentir lui écorchait la gorge, mais elle navait pas le choix. Elle ne voulait pas que sa mère de quatre-vingt ans se sente coupable de léchec de sa fille.
Les jours suivants sécoulèrent comme une rivière grise. Clémence répétait les gestes : cuisiner, nettoyer, soccuper de sa mère. Mais une seule question tournait en boucle : Quand ? Quand avait-elle cessé dêtre attentive à ce mur qui les séparait ?
Elle repensa à sa rencontre avec Solène. La voisine venait de divorcer, elles se croisaient souvent dans le hall. Dynamique, libérée, toujours vêtue de robes colorées, sourire éclatant Clémence éprouvait de la compassion élever seule un enfant, ce nétait pas simple.
Puis elle remarqua le regard de Pierre : comment il sattardait à la fenêtre quand Solène promenait son chien, comment il « passait par hasard » au pied de limmeuble à ses retour du travail, comment il traînait le soir au garage.
Ma chérie, la voix de sa mère ramena Clémence au présent Tu restes trente minutes à frotter une tasse. Viens tasseoir.
Clémence sursauta. En effet, elle était devant lévier, une tasse à la main, le regard perdu dehors.
Jarrive, maman, jai presque fini.
Clémence, sa mère sassit prudemment, tenant le dossier de la chaise, je comprends tout. Ne me mens pas.
Maman.
Il ta laissée, nest-ce pas ? Il est parti chez cette, du cinquième ?
Clémence acquiesça, les larmes brûlant ses yeux.
Un imbécile, observa la mère, philosophe. Tu sais ce qui arrive aux hommes, à la cinquantaine ? Comme sils cherchaient leur jeunesse là où elle na jamais existé.
Maman, tu exagères
Non, non, sa mère éclata dun rire inattendu. Ton père pareil, à cinquante-deux ans, il a pété un câble. Il pensait que la vie lui échappait.
Clémence la dévisagea, abasourdie :
Papa ? Mais tu nen as jamais parlé
Pourquoi laurais-je fait ? Sa mère haussa les épaules. Il est revenu deux mois plus tard, tout penaud. Mais moi, je ne lattendais déjà plus.
Vraiment ?
Oui, elle cligna malicieusement des yeux. Ces deux mois mont appris que ma vie ne sarrêtait pas. Jai pris des cours de broderie, jai respiré. Jétais mieux sans lui, tout simplement.
Elle observa ses mains vieillies tachetées, la peau fine, mais encore habiles.
Tu vois, Clémence, ce nest pas les années qui comptent. Ce qui compte, cest ce quon a au fond du cœur. Moi, à quatre-vingt-cinq ans, je me sens encore une gamine.
Clémence esquissa un sourire. Cétait vrai : sa mère, malgré son âge et ses douleurs, dégageait une force de vie rare. Sans doute la raison pour laquelle tout le monde voulait être près delle.
Ton Pierre, poursuivit la mère, il ne fuit pas toi, il fuit lui-même. Il a peur de vieillir. Et avec une femme plus jeune, il espère être plus jeune.
Tu le défends ? Clémence sentit son ressentiment grandir.
Non, jai pitié pour lui. Parce que je sais quil ne trouvera pas ce quil cherche. On ne fuit pas le temps, ma fille. Il finit toujours par nous rattraper.
À ce moment, des éclats de rire se firent entendre dehors. Clémence regarda instinctivement par la fenêtre. Pierre marchait avec Solène, portant ses sacs. Elle parlait, animée, lui la regardait, admiratif. Un pincement de tristesse serra le cœur de Clémence.
Ne te torture pas, la mère détourna doucement Clémence de la fenêtre. Viens, on va prendre le thé. Jai des pains dépices au miel.
Maman, pourquoi les pains dépices ? dit Clémence dune voix tremblante.
Il est idiot, répéta patiemment sa mère. Mais cest sa route. Trouve la tienne. Et tu sais quoi ? Demain, on va au parc. Maintenant quil est refait, cest magnifique.
Clémence voulut dire quelle nen avait pas envie, mais la voix de sa mère la fit hésiter. Et si elle avait raison ? Peut-être fallait-il juste se remettre à vivre
Le parc la surprit. Après rénovation, allées neuves, fontaines, bancs confortables. Au centre, une maison culturelle diffusait de la musique.
Regarde, sa mère sarrêta devant un panneau daffiches. Atelier littéraire, club de danse, yoga pour seniors !
Maman, Clémence leva les yeux au ciel ne dis pas que
Pourquoi pas ? Sa mère fit une grimace espiègle. À mon âge, je peux en surprendre plus dun !
En guise de preuve, elle agita la main avec élégance la canne lui échappa et fit un bruit sec.
Oh, elle rougit.
Permettez-moi daider, dit alors une voix chaleureuse.
Un homme soigné, la cinquantaine, rendit la canne avec un sourire respectueux.
Enchanté ! dit-il. Michel Dubois. Je dirige ici les rencontres littéraires. Vous vous intéressez à nos activités ?
Oh oui bien sûr, intervint la mère avant que Clémence ne réponde, ma fille écrit de magnifiques poèmes. Elle a même été publiée au journal de son université !
Maman ! rougit Clémence. Cétait il y a des lustres…
La poésie na pas dâge, sourit Michel Dubois. Venez donc à notre séance, nous lisons des œuvres nouvelles.
Ainsi, Clémence se retrouva au sein dun cercle littéraire. Elle avait juste voulu accompagner sa mère… Mais lambiance, le parfum des livres, les échanges… Rien sur le physique, tout sur les pensées.
Il y eut ensuite une soirée poétique, modeste mais émouvante. Clémence était nerveuse comme lors dun examen.
Elle lut ses poèmes sur lamour, la perte, la vie qui continue malgré la douleur. Et à chaque vers, sentait en elle une liberté nouvelle, comme si quelque chose renaissait.
Un soir, croisant Pierre dans lentrée, elle le vit revenir de chez Solène. Il sarrêta, embarrassé, les yeux fuyants.
Clémence, tu es rayonnante.
Elle se contenta de le regarder. Étrangement, la douleur avait disparu, remplacée par une paix sereine.
Merci. Cest tout ?
Non, attends Je voulais dire Jai compris.
Que tu es déçu ? Solène nétait pas si parfaite ?
Pierre grimaça.
Tu ne comprends pas Elle est jeune, belle, mais on ne partage rien.
Tu croyais quà trente-cinq ans, on allait parler culture française ? Clémence éclata de rire. Pierre, tu es naïf, vraiment.
Ce nest pas ça… hésita-t-il. Je crois que jai fait des bêtises. Tu veux bien
Non, trancha-t-elle. Il ny aura pas de retour en arrière. Tu sais, je te remercie même.
De quoi ? Il la regarda, déconcerté.
De mavoir quittée. De mavoir forcée à voir que ma vie ne se résume pas à faire la cuisine et le ménage.
Clémence, je veux rentrer, il chercha sa main. On peut tout réparer.
Mais elle recula doucement, fermement.
Non, Pierre. Tu ne veux pas rentrer. Parce que ce foyer nexiste plus. La Clémence qui repassait tes chaussettes a disparu. Quant à la nouvelle, tu ne la connais pas. Et je doute quelle te plaise.
Pourquoi ?
Parce quelle vit pour elle-même.
À cet instant, la mère arriva, sans sa canne Michel Dubois la soutenait à son bras.
Oh, Pierre, elle le salua dun regard glacé. Toujours là ?
Bonjour, Madeleine, bredouilla-t-il. Je men vais.
Cest mieux, approuva-t-elle. Et la prochaine fois que tu voudras fuir lâge, réfléchis. Peut-être que le problème nest pas dans les autres.
Pierre tressaillit, piqué au vif, puis tourna les talons.
Maman ! réprimanda Clémence. Tu y vas fort
Pourquoi me censurer ? sa mère sourit. Dailleurs, Michel Dubois ma proposé de mener un atelier « Contes denfance » pour les petits du quartier. Cest excitant !
Madeleine est une conteuse née, confirma Michel Dubois en riant. Les enfants vont adorer.
Clémence regarda sa mère rajeunie, ravie et se demanda : la sagesse, ce nest pas daccepter son âge comme un cadeau ? La chance dexplorer ses possibilités ?
Deux mois plus tard, Pierre divorça de Solène. On racontait quelle avait rencontré quelquun de plus jeune. Un mois après, il écrivit à Clémence un message confus, plein de regrets, et de demandes de pardon. Elle ne répondit pas.
À quoi bon ? Désormais, elle avait sa vie. Deux fois par semaine, elle participait aux ateliers littéraires. Et vous savez quoi ? À cinquante-trois ans, pour la première fois depuis longtemps, Clémence se sentait jeune. Car la jeunesse, ce nest pas la peau lisse, cest laudace dêtre soi-même. Peu importe lâge quon a.







