Une petite histoire de Nouvel An : Un jour, une institutrice retraitée gagne par hasard… une caisse de champagne ! Une caisse entière ! Du champagne !!! Par pur hasard ! Au supermarché de son quartier, où elle faisait ses courses d’habitude après la classe, se tenait une tombola spéciale pour le Nouvel An. Notre professeure, pragmatique et peu crédule face à ce genre de jeux, s’est laissée convaincre par la caissière : — Vous n’allez tout de même pas fêter le Réveillon sans champagne, n’est-ce pas ? La prof a soupiré. Depuis la mort de son mari, elle fêtait seule, sa fille étant partie faire sa vie à Paris et ne revenant que rarement, trop prise par le travail et la famille. Ses élèves l’appréciaient, bien sûr, mais ils avaient leurs propres plans de vacances. Alors chaque année, elle passait la nuit du Nouvel An devant son vieux sapin en plastique, décoré de boules d’époque, d’un bonhomme de neige en coton, et accompagnée de son chat Gustave. — Inscrivez-vous là, s’il vous plaît, a insisté la caissière. La prof a rempli, un peu machinalement, le bulletin et l’a glissé dans l’urne prévue à cet effet avant de rentrer chez elle, oubliant bien vite toute cette histoire. Deux semaines plus tard, en allant acheter des croquettes pour Gustave le glouton le 31 décembre, elle entendit soudain son nom résonner dans le magasin bondé. Sur une estrade, un Père Noël annonçait les gagnants de la tombola des fêtes. — Madame Perrin Élise ! Y a-t-il une Élise Perrin parmi nous ? La caissière la repéra, leva son bras, et l’emmena fièrement sur la scène, pour recevoir solennellement… une caisse de champagne haut de gamme. Le Père Noël fut un brin déconcerté, s’attendant à remettre le lot à une élégante Parisienne ; mais c’est la dame au manteau usé qu’on emmena pour la photo (qui resta, d’ailleurs, dans le portable du Père Noël !). On lui prêta même une petite luge décorée pour ramener le trésor à la maison. Reconnaissante, elle offrit une bouteille à la caissière (nommée Claire), une autre au vigile qui l’aida, puis une à sa voisine acariâtre croisée dans l’allée, et encore une à des jeunes parents du quartier, parents d’une de ses élèves. Arrivée dans son immeuble, après une aventure dans l’ascenseur en panne (sauvée grâce à la voisine susnommée et remerciée d’une bouteille de plus !), elle apporta enfin le reste, fatiguée mais le cœur léger, à Gustave qui l’attendait. — Voilà, Gustave, quelle aventure ! J’ai gagné du champagne, et je l’ai partagé avec tous ceux qui ont croisé ma route. — Miaou, répondit Gustave, indifférent. Il ne restait plus qu’une bouteille… Quand soudain, on sonna à la porte. La caissière et le vigile étaient là avec un délicieux poulet rôti. Rapidement, d’autres voisins, parents, et même la voisine acariâtre apportèrent aussi gâteaux et présents inattendus. Pour la première fois depuis longtemps, le réveillon fut chaleureux autour de la vieille table… Et à minuit moins cinq, la sonnerie retentit encore : sur le palier, fille, gendre et petite-fille, arrivés malgré le blizzard, les bras chargés de valises – et sans champagne : — Maman, on a oublié le champagne… — Ça tombe bien, il en reste une ! s’exclama l’institutrice, heureuse. Et ce Nouvel An-là changea pour toujours le goût de la fête.

Une petite histoire de Nouvel An

Un jour, une institutrice à la retraite gagne par hasard… une caisse de champagne ! Une caisse ! De champagne !!! Par hasard !
Dans le supermarché où elle fait habituellement ses courses après ses cours, il y a une tombola organisée pour le Nouvel An. Lenseignante, pragmatique, ne croit évidemment ni aux tirages au sort ni aux loteries. Mais la caissière réussit à la convaincre.
Mais enfin, vous nallez pas bouder du champagne pour les fêtes ? lui lance-t-elle.
Linstitutrice soupire lourdement. Elle na plus vraiment personne avec qui fêter le Nouvel An. Son mari est décédé il y a de longues années, sa fille est partie faire ses études à Paris puis y est restée, nappelant sa mère que de temps en temps pour se plaindre du travail, de la grippe de la petite famille et de limpossibilité de venir la voir. Ses élèves lapprécient, certes, mais ils ont dautres projets bien remplis pour toutes les vacances. Voilà comment elle sapprête à passer son réveillon en compagnie de son vieux sapin en plastique, décoré de guirlandes héritées des anciens temps, dun Père Noël en coton et de son chat Gustave.
Il faut mettre votre nom et votre numéro ici, interrompt la caissière, tirant lenseignante de ses tristes pensées. Une fois la formalité remplie, la caissière glisse le ticket dans lurne.
Linstitutrice ramasse ses quelques emplettes et rentre chez elle.

Cela se passe deux semaines avant le Nouvel An. Entre les cours, les corrections, les évaluations, la routine la fait oublier ce tirage au sort.
Le 31 décembre, dans laprès-midi, elle se rend au supermarché pour acheter des croquettes pour Gustave, qui a un appétit de géant. Elle maugrée toute seule contre la gourmandise de Gustave en pénétrant dans le magasin, quand elle entend soudain son nom, prononcé bien fort. Surprise, elle sarrête net. Face à elle, une petite foule sagglutine devant une estrade où un Père Noël, muni dun porte-voix, annonce les gagnants.

Brigitte Martel ! répète dune grosse voix le Père Noël. Y a-t-il une Brigitte Martel parmi nous ?
Linstitutrice reste bouche bée, tétanisée comme un élève interrogé au tableau. Cest alors que la caissière accourt, lui lève le bras en lair en criant :
La voilà ! Elle est là !
Et, entraînée par la main, la voilà déposée sur lestrade devant tout le monde.
Le Père Noël marque un temps de surprise en voyant quune dame dun certain âge, emmitouflée dans un vieil anorak au col usé et de vieilles bottes, a remporté la caisse de champagne de prestige quil espérait remettre à une élégante mondaine en manteau de fourrure et robe pailletée. Il a même fait venir une équipe locale pour filmer la remise du prix et la diffuser au journal régional du soir…
“Eh bien, cest la règle du jeu. Il faudra bien donner la caisse de champagne à cette mamie !”, soupire-t-il.
Solennellement, le cadeau lui est remis. On la raccompagne à laide dune petite luge décorée pour quelle puisse ramener la caisse chez elle. On la photographie, mais ces images resteront finalement dans le portable du Père Noël.
Le tirage au sort continue. Il y a dautres lots à distribuer. Notre institutrice, encore abasourdie par sa chance, emporte sa caisse vers la sortie.
Ah zut, jai même pas remercié la caissière !, se rappelle-t-elle juste avant de passer la porte. Sans elle, jamais je naurais participé. Elle laisse sa caisse auprès du vigile, extrait une bouteille, retourne à lintérieur, repère la caissière, lit Sophie sur son badge, lui tend solennellement la précieuse bouteille et la remercie chaleureusement avant de séclipser.

La deuxième bouteille, elle loffre tout aussi cérémonieusement au vigile. Il refuse dabord, mais elle insiste:
Ce sera moins lourd pour moi, et je ne vais pas boire tout ça, vous savez ?
Vous habitez loin? interroge le vigile.
Non, juste à côté, dans limmeuble 22, au 3ᵉ étage.
Le vigile laide alors à descendre la caisse et la luge, la félicite pour sa chance et reste fumer une cigarette, repensant à cette dame si particulière.
Linstitutrice, elle, recouvre précieusement sa cargaison de son écharpe de laine et reprend sa route vers la maison.

Au coin du supermarché, elle croise sa voisine. Elles échangent rapidement des vœux, plus par protocole que par sympathie, car elles ne saiment guère. Mais cest Nouvel An, et la magie sinstalle : linstitutrice sort une nouvelle bouteille du carton et loffre à sa voisine, médusée.
Eh bien, elle nest pas si pauvre que ça, la maîtresse, pour soffrir un champagne pareil !, pense la voisine, ébahie.
La luge allégée, linstitutrice entre dans sa cour.

Dans la cour, elle tombe sur les parents dun de ses élèves. Le père porte un sapin sur lépaule, la mère un gâteau, pendant que leur garnement court devant avec sa luge. Ils la saluent, lui souhaitent les fêtes, et… reçoivent, eux aussi, une bouteille.
Un cadeau de fête ! Profitez-en ensemble ce soir, vous êtes jeunes!
Mais cest du champagne de luxe, sexclame la famille.
Je lai gagné, vous savez. Cest le hasard, balbutie linstitutrice.
Sourires partagés, chacun regagne son appartement.
Elle laisse la luge dans le hall.
“Tiens, peut-être quun petit pourra la réutiliser, je nen ai plus besoin.” Elle prend les deux dernières bouteilles du carton et monte en ascenseur. Brusquement, tout sarrête, les lumières séteignent. Elle se retrouve coincée.
Heureusement, la voisine revêche, de retour elle aussi, appelle le technicien dastreinte, furieux dêtre dérangé ce soir-là.
Ces vieilles dames nont donc rien de mieux à faire que de sortir par ce froid?, marmonne-t-il.
Une fois délivrée, elle lui offre la dernière bouteille.
Alors ça, mamie, cest pas mal ! Il accepte volontiers: il reçoit ce soir quelquun dimportant pour lui, le champagne tombe à pic.

Chez elle, Gustave attend impatiemment son dîner. Fatiguée mais satisfaite, elle raconte à son chat tout ce qui vient de se passer.
Voilà, Gustave, quelle aventure ! Jai gagné du champagne et je lai partagé avec des gens formidables.
Miaou, boude Gustave, indifférent.
Il nen reste plus quune Dommage, nous serons deux encore une fois ce soir pour fêter le Nouvel An
Le temps passe, deux ou trois heures. Linstitutrice prépare la table. Elle sort de la terrine de canard, de la salade de pommes de terre, un peu de charcuterie pour Gustave. Soudain, quelquun sonne.

À sa porte: la caissière, bras dessus bras dessous avec le vigile, apportant un sachet qui sent divinement bon.
On nest ni le Père Noël ni la Mère Noël, mais on voulait absolument vous souhaiter la bonne année, annonce le vigile.
Sophie, la caissière, lui tend un sac contenant un superbe poulet rôti.
Préparé exprès pour vous par la cuisine du magasin, dit-elle.
Comme cest gentil ! Entrez, enlevez vos manteaux, sexclame linstitutrice.

Voilà les premiers invités! Ils ont à peine pris place que la sonnette retentit à nouveau. Ce sont les parents délève, un gâteau à la main.
Nous ne resterons pas longtemps, mais on voulait vous apporter un peu de joie.
À peine installés, revoilà la sonnette: cest la voisine avec un paquet coloré.
Cest pour vous, dit-elle.
Un vrai cadeau ! sémeut linstitutrice. Ça faisait si longtemps Merci du fond du cœur! Venez donc partager la soirée.
Bientôt, la petite pièce fourmille de rires, de vœux, de souvenirs. Ils boivent, partagent, saluent la fin de lannée devant le vieux film Le Père Noël est une ordure.

À lapproche de minuit, les invités regagnent leurs foyers pour retrouver famille et proches. Le Nouvel An, en France, cest une fête de famille.
Linstitutrice et Gustave se retrouvent de nouveau seuls.
Ah, on na même pas ouvert la dernière bouteille, soupire-t-elle.
Mais voilà quon sonne de nouveau.
Sur le seuil, sa fille, sa petite-fille et son gendre, sourires émus et bras chargés.
Maman! sécrie la jeune femme en la serrant dans ses bras, on est si heureux dêtre là!
Excuse-nous, la neige nen finit pas de tomber, on a mis une éternité. Et même pas eu le temps dacheter du champagne !

Mais maintenant, il en reste justement une bouteille, et ce Nouvel An sannonce meilleur que jamais.

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Une petite histoire de Nouvel An : Un jour, une institutrice retraitée gagne par hasard… une caisse de champagne ! Une caisse entière ! Du champagne !!! Par pur hasard ! Au supermarché de son quartier, où elle faisait ses courses d’habitude après la classe, se tenait une tombola spéciale pour le Nouvel An. Notre professeure, pragmatique et peu crédule face à ce genre de jeux, s’est laissée convaincre par la caissière : — Vous n’allez tout de même pas fêter le Réveillon sans champagne, n’est-ce pas ? La prof a soupiré. Depuis la mort de son mari, elle fêtait seule, sa fille étant partie faire sa vie à Paris et ne revenant que rarement, trop prise par le travail et la famille. Ses élèves l’appréciaient, bien sûr, mais ils avaient leurs propres plans de vacances. Alors chaque année, elle passait la nuit du Nouvel An devant son vieux sapin en plastique, décoré de boules d’époque, d’un bonhomme de neige en coton, et accompagnée de son chat Gustave. — Inscrivez-vous là, s’il vous plaît, a insisté la caissière. La prof a rempli, un peu machinalement, le bulletin et l’a glissé dans l’urne prévue à cet effet avant de rentrer chez elle, oubliant bien vite toute cette histoire. Deux semaines plus tard, en allant acheter des croquettes pour Gustave le glouton le 31 décembre, elle entendit soudain son nom résonner dans le magasin bondé. Sur une estrade, un Père Noël annonçait les gagnants de la tombola des fêtes. — Madame Perrin Élise ! Y a-t-il une Élise Perrin parmi nous ? La caissière la repéra, leva son bras, et l’emmena fièrement sur la scène, pour recevoir solennellement… une caisse de champagne haut de gamme. Le Père Noël fut un brin déconcerté, s’attendant à remettre le lot à une élégante Parisienne ; mais c’est la dame au manteau usé qu’on emmena pour la photo (qui resta, d’ailleurs, dans le portable du Père Noël !). On lui prêta même une petite luge décorée pour ramener le trésor à la maison. Reconnaissante, elle offrit une bouteille à la caissière (nommée Claire), une autre au vigile qui l’aida, puis une à sa voisine acariâtre croisée dans l’allée, et encore une à des jeunes parents du quartier, parents d’une de ses élèves. Arrivée dans son immeuble, après une aventure dans l’ascenseur en panne (sauvée grâce à la voisine susnommée et remerciée d’une bouteille de plus !), elle apporta enfin le reste, fatiguée mais le cœur léger, à Gustave qui l’attendait. — Voilà, Gustave, quelle aventure ! J’ai gagné du champagne, et je l’ai partagé avec tous ceux qui ont croisé ma route. — Miaou, répondit Gustave, indifférent. Il ne restait plus qu’une bouteille… Quand soudain, on sonna à la porte. La caissière et le vigile étaient là avec un délicieux poulet rôti. Rapidement, d’autres voisins, parents, et même la voisine acariâtre apportèrent aussi gâteaux et présents inattendus. Pour la première fois depuis longtemps, le réveillon fut chaleureux autour de la vieille table… Et à minuit moins cinq, la sonnerie retentit encore : sur le palier, fille, gendre et petite-fille, arrivés malgré le blizzard, les bras chargés de valises – et sans champagne : — Maman, on a oublié le champagne… — Ça tombe bien, il en reste une ! s’exclama l’institutrice, heureuse. Et ce Nouvel An-là changea pour toujours le goût de la fête.
Personne ne t’a jamais forcée — Natasha, ne te fâche pas, d’accord ? Nathalie posa le chiffon avec lequel elle essuyait la table de la cuisine et approcha son téléphone de son oreille. Un samedi soir tranquille, le silence dans l’appartement, presque un jour et demi de repos devant elle. Du moins, c’est ce qu’elle pensait encore une minute avant. — Qu’est-ce qu’il y a ? — Tu comprends, on m’a collé une garde imprévue lundi. La chef m’a dit qu’il fallait absolument quelqu’un, il n’y a personne d’autre. Je ne peux pas refuser, tu sais bien dans la période actuelle… Nathalie comprenait. Elle comprenait toujours. — Les enfants ? demanda-t-elle, bien que la réponse soit évidente. — Oui. C’est les vacances. Pas de crèche lundi. Et Sasha et Dimi… Tu sais comment ils sont. Impossibles de les laisser seuls, ils mettraient l’appartement sens dessus dessous. La dernière fois, Dimi a réussi à mettre le chat dans la machine à laver. Par chance, il ne l’a pas allumée. Nathalie sourit malgré elle. Dimi, sept ans, avait un véritable don pour transformer n’importe quel endroit en zone sinistrée. Son grand frère Sasha, dix ans depuis peu, était plus calme, mais le « plus calme » était tout à fait relatif… — Et Serge ? — Nathalie parlait de l’époux de sa sœur. — Serge est en déplacement jusqu’à mercredi. Je te l’ai dit la semaine dernière. Nathalie n’en avait pas souvenir, mais elle ne chercha pas à en débattre. Peut-être Tania l’avait dit, peut-être avait-elle simplement filtré l’information — la fatigue de ces derniers temps faisait que les problèmes des autres s’évaporaient facilement de sa mémoire. — D’accord, dit Nathalie. Amène-les chez moi. Tu commences à quelle heure ? — Huit heures. Faudrait les déposer vers sept heures si ça ne t’ennuie pas. Ou même dimanche soir, comme ça j’évite de traverser tout Paris le matin. Qu’en dis-tu ? Nathalie calcula. Dimanche soir, toute la journée de lundi, peut-être même la nuit… Mais impossible de dire non. Sa bouche n’osait pas prononcer ce mot. — Va pour dimanche, accepta-t-elle. Appelle-moi quand tu pars. — Nath, t’es l’or ! Je te remercie, vraiment, tu n’imagines pas ! Tania parlait encore de cadeau, de combien Nathalie la dépannait, de la merveilleuse sœur qu’elle était… Nathalie écoutait d’une oreille distraite, hochant machinalement la tête. Elle raccrocha après avoir pris congé. Son fauteuil accueillit son corps épuisé dans un craquement doux. Nathalie fixait un point sur le mur, pensant à la drôle d’organisation qui régnait dans sa relation avec Tania. Dix ans. Une décennie d’aide ininterrompue. La mémoire lui servait des flashs. Tania, jeune maman, un bébé hurlant dans les bras, lui demandant de garder Sasha « juste deux heures ». Deux heures qui filaient jusqu’à minuit. Tania pleurant au téléphone — Serge en retard de salaire, Dimi a besoin de médicaments, ne pourrait-elle pas… Nathalie pouvait. Le virement partait le soir même. Il y avait aussi les contacts pour décrocher un bon pédiatre, « parce que Tania n’a vraiment pas le temps de chercher ». Les veillées à côté du petit malade pendant que sa sœur récupérait des gardes. Les conseils, les réconforts, les solutions pratiques à des problèmes que Tania semblait incapable de résoudre seule. Tout cela était devenu une habitude si naturelle que ça ne semblait même plus exceptionnel. Tania appelait, Nathalie aidait. Une formule bien rodée, sans failles. Mais après quelques mois, la machine s’est grippée. Nathalie avait pris un second emploi. Le premier, dans la comptabilité d’une entreprise du BTP, lui apportait la stabilité, pas de quoi refaire l’appart. Le second, du télétravail le soir, devait combler ce manque. Et ça a marché. Mais ça lui a pris tout son temps libre. Désormais, Nathalie se levait à six heures, arrivait au bureau à huit, bossait jusqu’à cinq, rentrait et se mettait sur son ordi jusqu’à onze heures. Parfois minuit. Parfois une heure du matin. Elle ne passait à la cuisine qu’en coup de vent. Bouilloire, sandwich au fromage, mug de café instantané. Dans le frigo, un paquet de raviolis acheté deux semaines plus tôt n’attendait plus que d’être préparé — mais même vingt minutes devant les fourneaux lui semblaient un luxe injustifiable. Son estomac riposta. Au début par de simples gênes. Puis par des crampes à chaque encas. Enfin, des nausées chaque matin. Nathalie fit comme si de rien n’était, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus. Et là, elle réalisa n’avoir personne à solliciter. Enfin, il y avait bien quelqu’un : Tania. Nathalie appela sa sœur, exposa son cas. Elle demanda une chose simple — livrer des plats faits maison deux fois par semaine. Rien de sorcier. Tania cuisinait déjà pour quatre, une portion de plus ne changerait rien. C’était la première demande de Nathalie en dix ans. Il lui semblait logique que sa sœur dirait oui. Après tout ça. Après dix années. Elle se trompait… — Tania, j’ai besoin d’aide — Nathalie était surprise de la difficulté à sortir ces mots. — Je cumule deux emplois, je n’ai pas le temps de bien manger. Mon estomac ne tient plus. Tu pourrais cuisiner pour moi ? Deux fois par semaine, c’est tout. Le silence fut si long que Nathalie vérifia si la connexion n’avait pas coupé. — Cuisiner ? — Tania avait un ton comme si on lui proposait une expédition sur Mars. — Oui. Une soupe, un plat… Tu cuisines déjà pour ta famille, juste une portion en plus… Je paye les courses et même le taxi pour la livraison. Nathalie parlait vite, de peur que sa sœur ne raccroche. Comme si elle devait vite expliquer, convaincre, prouver. Alors qu’en fait, pourquoi prouver quoi que ce soit après tant d’années, tant d’argent, tant de nuits passées auprès des enfants de Tania ? — Nath, soupira Tania comme si c’était elle qui bossait quatorze heures par jour. — Tu comprends… J’ai ma propre famille. Mes soucis à gérer. Je ne peux pas encore m’occuper de toi. — Je te rembourse tout. Je t’ai tant aidée. — Ce n’est pas une question d’argent. C’est… Écoute, c’est toi qui as choisi cette vie. Deux boulots, c’est ta décision. Je n’y suis pour rien, moi. Nathalie gardait le silence. Une lourdeur amère envahissait sa poitrine. — Et d’ailleurs, — ajouta Tania, — tu as toujours aidé de toi-même. C’était ton choix, tu comprends ? Personne ne t’a jamais forcée. Tu aurais pu dire non à tout moment. Personne ne t’a forcée. Dix ans. Des milliers d’euros. Des centaines d’heures à garder les enfants d’autrui. C’était son choix. Sa décision. — D’accord, dit Nathalie. Merci pour ta franchise. Elle raccrocha, sans écouter les excuses de sa sœur. Ce soir-là, quelque chose s’est fissuré. Pas cassé — fissuré, comme la glace sur la Seine au printemps. Nathalie, assise dans la cuisine qui s’assombrissait, pensait à la gratitude. À la naïveté de croire qu’on pouvait l’accumuler comme une épargne — un dépôt, puis on retire lorsqu’on en a besoin. La gratitude ne se met pas de côté. Les services passés ne garantissent rien. On peut donner toute sa vie à quelqu’un, et entendre en retour : « C’était ton choix. » Et techniquement, Tania avait raison. C’était son choix. Nathalie avait aidé, sa sœur avait décidé de ne pas rendre la pareille. Chacun son choix. Dès ce jour-là, tout a changé. Au premier appel de Tania pour garder les enfants, Nathalie répondit d’un simple « non ». — Comment ça non ? — Tania était ahurie. — Nath, j’ai vraiment besoin, au boulot… — Non. — Mais pourquoi ? Tu as toujours… — Maintenant je refuse. Nathalie n’a pas expliqué, n’a pas justifié, n’a pas présenté d’excuses. Juste : non. Les semaines suivantes ont viré au bras de fer épuisant, mené à sens unique. Tania appelait, râlait, pleurait, criait. Elle ne comprenait pas — sincèrement, vraiment — ce qui avait changé chez sa grande sœur si docile. — Tu as changé ! — hurlait-elle. — Tu es devenue dure et froide ! Avant, tu étais normale ! Nathalie écoutait sans un mot. Avant, elle était « pratique » — voilà ce que Tania voulait dire. Pratique, disponible, fiable. Comme un vieux canapé sur lequel on peut s’effondrer quand bon nous semble. — On est sœurs ! s’égosillait Tania. — On est de la même famille ! Comment tu peux me faire ça ? — Mais toi, tu y arrives bien, non ? répondit calmement Nathalie. — Moi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? — Tu as dit que tu avais ta famille, tes préoccupations. Tu t’en souviens ? — Et alors ? — Rien. Moi aussi j’ai ma famille. Et mes problèmes. Le silence dans le téléphone était chargé de mots tus. — Quelle famille ? — gronda Tania. — Tu vis seule ! Pas de mari, pas d’enfants ! — Moi, je suis ma propre famille, répondit Nathalie. Et c’est suffisant. Elle raccrocha, coupa le son et se dirigea vers la cuisine. Pour la première fois en deux mois, elle eut le temps de se cuisiner une vraie soupe. Au poulet, avec des vermicelles. Simple, chaude. Peut-être qu’elle est devenue une mauvaise sœur. Mais elle n’aidera plus ceux qui ne valorisent absolument pas son aide.