À soixante ans, on comprend soudain : ce qui nous semblait une catastrophe était un bonheur QUELQUE PART ENTRE 30 ET 60 ANS Agnès se préparait à fêter ses 60 ans. Ce chiffre sonnait terriblement et elle évitait de le prononcer à voix haute. Autrefois, cela marquait la vieillesse et le début du déclin et, même aujourd’hui, dans notre société plus tolérante, soixante ans reste le passage dangereux du « milieu de vie » vers le « troisième âge ». Triste perspective. La dernière fois qu’elle avait été aussi bouleversée par l’âge, c’était à trente ans. Elle croyait alors que la jeunesse touchait à sa fin. Aujourd’hui, en voyant ses enfants, elle ne peut s’empêcher de sourire à ce souvenir. Agnès s’observe dans le miroir du dressing : – Ça va, finalement. Après un tour sur elle-même, elle approuve son reflet : – Ça tient la route ! Et puis côté sensation, je me sens quarantenaire. Rien ne fait mal, tout fonctionne, tout plie, tout court. – On a encore de la marge ! fait-elle un clin d’œil à son miroir avant d’aller remplir la mission confiée par son mari. Pour fêter l’événement, ils avaient misé sur les grands moyens : vacances en Grèce, entourés d’amis et de la famille. Au début, Agnès—qu’on appelle Gigi—avait traîné des pieds : « Ce n’est pas l’occasion de s’amuser, c’est une date qui fait réfléchir. » Trop cher, trop loin. Mais l’opinion générale l’a emporté. Michel, alias Mimour, son mari, a tout pris en main. Même un diaporama sur des chansons de Léo Ferré était au programme. Le montage ? Pour le petit frère. Quant aux photos… évidemment, Gigi. Assise sur son tapis, elle a vidé le premier tiroir d’un soupir. Il y aurait eu bien plus de photos si elle n’avait pas traversé deux émigrations et tant de déménagements. Peu de souvenirs d’enfance ou d’adolescence – quand elle a quitté la France profonde pour Paris à vingt-trois ans passés, le moment n’était pas à la nostalgie. Elle a pu en récupérer quelques-unes chez ses parents mais eux aussi trimballaient leur histoire. Puis premier mariage, divorce. Quelques clichés récupérés : elle, les enfants, des amis. Le reste, jeté dans le futur – qui n’est jamais venu. Son nouveau mari, Mimour, n’aimait pas prendre de photos, à la différence du premier, un quasi-professionnel. Mais ils avaient accumulé assez d’images au début de leur vie commune. Après, la vie a changé : finies les séances photos. Les souvenirs disparaissaient dans les vieux portables, sur les disques durs HS ou dans des dossiers illisibles. Les albums à feuilleter, à tenir en main, s’étaient envolés. En triant, elle tombe sur la photo de fin d’études – dans la robe offerte par ses grands-parents immigrés d’Israël. Puis une photo de son internat, et celle du bar-mitsvah de son fils aîné. L’émotion la submerge. Et soudain, une photo collée à une autre. Elle la décolle doucement. Nonna. À côté, Agnès, en robe de soirée bleue, sur la terrasse d’un restaurant chic à Paris. Nonna était arrivée dans leur service à l’hôpital Saint-Louis à l’automne, venant de gynécologie pour se former en médecine interne. Petite, frêle, les cheveux courts et les yeux immenses : un vrai elfe. On avait envie de la protéger, jusqu’à ce qu’elle prenne la parole – et qu’on découvre son intelligence brillante. Venue d’Arménie avec sa mère et son mari – lui, bien plus âgé, était son maître de stage. Nonna n’avait pas suivi de préparation, mais avait réussi le concours d’internat du premier coup, avec des notes qui lui ouvraient tous les services du pays. Elle avait choisi la gynéco – prestigieux, pratique, près de son mari. Au bout de six mois de nuits blanches, elle change et passe en médecine interne. Avec Agnès, elles sont vite devenues amies. Plus encore quand la mère de Nonna s’est mise à garder la petite de Gigi – elles étaient comme une famille. Les fins d’études approchaient, les choix se dessinaient : – Cardiologie, peut-être ? hésite Agnès. – Mais pourquoi ? répond Nonna, pragmatique. Deux ans de plus à étudier pour attendre les patients. Interniste, tout passe par toi ; tu es la cheffe ! – Tu es trop sensée ! s’exclame Agnès, admirative. Finalement, Gigi opte pour la médecine interne, Nonna pour la rhumatologie. À Marseille. Nonna avait une famille idéale : une mère, un mari, un frère – ils l’adoraient. Leur seul échec, un enfant. FIV, espoirs, larmes. Miracle – une fille naît juste avant la fin de la formation. Nonna décide de rester à Marseille, près de la communauté arménienne. La séparation fut douloureuse. Les amies s’appelaient souvent, la mère de Nonna prenait le relais : « Et mon petit-fils, comment va-t-il ? ». Puis les échanges s’espacent. Soudain, une invitation : premier anniversaire arménien, l’Aïvaz harik. Nonna annonce : grandiose ! Robe à cinq mille euros, coiffeur parisien, chignons à cent euros – à la fin des années 90 ! Gigi panique, mais sa coiffeuse la rassure : – Tu as des cheveux magnifiques, une brosse, un sèche-cheveux, du laque – et hop ! Gigi trouve sa robe bleu nuit à épaule dénudée en déstockage, un costume pour son mari, une énorme valise à carreaux (plus facile à reconnaître), et un tube d’autobronzant. Elle n’a pas eu le temps de bronzer, sa peau de Parisienne blafarde n’est pas de mise à Marseille. Arrivée tard le vendredi. Samedi, promenade à Marseille. Gigi chausse ses baskets confort, son mari endosse un t-shirt « Paris ou rien ! » et les voilà partis. Ambitieux programme : parc Borély, selfie devant Notre-Dame de la Garde, Vieux-Port, plage du Prado, corniche… En vérité : parc fermé pour travaux, corniche en travaux, embouteillages partout. Repas bio hors de prix et pas terrible. Le mari râle mais photographie. Vient la mer, les yogis, le maïs grillé, les skateurs, l’odeur de crème solaire. Puis la balade sur la Canebière, chaque enseigne comme un décor. – Je crois qu’Aznavour a dîné là, fait Agnès, guide en main. – Ou alors, quelqu’un qui lui ressemble, grommelle son mari. Sur la rue Paradis, elle craque pour une paire de lunettes hors de prix, se parfume généreusement au testeur de niche, ressort fière comme Julia Roberts dans « Pretty Woman ». Dimanche. Petit-déj avalé à la va-vite, qu’elle regrette pour sa gourmandise, Gigi attaque les préparatifs. Autobronzant appliqué scrupuleusement : ça sèche en tigré – orange. Aide du mari refusée : il est taquin après le champagne du matin, risques à éviter. Salons de coiffure fermés. Seul trouvé ouvert, un salon chinois. La coiffeuse, muette en français, la boucle et la laque à outrance. Résultat : face orange, casque années 80 en prime. Plus d’erreur, plus jamais. Maquillage confié au mari-artiste : – Tu ne te maquilles pas assez ! Faut de l’audace ! Il s’applique : fards bleu-violet, joues sculptées, lèvres lie-de-vin. Chef-d’œuvre qui laisse Gigi effarée et son mari conquis. Impossible d’attraper un taxi. – On doit me prendre pour une call-girl, plaisante-t-elle. Vas-y, au moins, tu as l’air d’un proxénète de standing. Il sort, main levée, pour arrêter une voiture. Fête dans la nouvelle maison de Nonna, à l’Estaque – capitale des Arméniens à Marseille. Tout brille : buffet, musique, enfants, mamies, serveurs. Et Nonna, rayonnante malgré un herpès flagrant. – C’est le stress ! déclame-t-elle, future immunologue. J’ai tout donné… – Tu es la plus belle, lui répond Agnès. Et c’est vrai. Aujourd’hui, Gigi regarde la photo : robe bleue, peau orange, brushing « chimie 80 », herpès de Nonna – que des beaux visages jeunes. À l’époque, c’était une catastrophe. Aujourd’hui, elle signerait tout de suite : même pour l’herpès, même pour l’autobronzant raté, même pour cette coiffure kitsch… Si seulement c’était à revivre : cette vie à bras-le-corps, l’amie à côté, et la certitude que tout restait à venir. Parce qu’honnêtement… entre trente et soixante ans – quelle belle aventure ! Le reste ? On verra. J’ai toujours la brosse. Et, le bronzage, ce n’est plus un souci.

À lapproche de mes soixante ans, une pensée ma traversé lesprit : ce qui me semblait être des cataclysmes autrefois, cétait, en réalité, du bonheur.

ENTRE 30 ET 60 ANS

Je prépare mes soixante ans avec un mélange dappréhensions et détonnement. Ce chiffre qui sonnait jadis comme un glas me fait sourire aujourdhui. On le considérait comme lentrée dans la vieillesse, la période du lent déclin. Même selon les standards modernes, cela reste la bascule du temps de la maturité à celui du grand âge. Cest à en devenir mélancolique.

La dernière fois que javais ressenti un tel vertige en pensant à mon âge, cétait à la veille de mes trente ans. Javais eu limpression que ma jeunesse venait de se clore à jamais. Aujourdhui, en voyant mes enfants, je ris intérieurement de cette naïveté.

Je me suis penché sur mon reflet dans la glace du dressing :
Finalement, ça tient encore la route.
Je me suis tourné dans tous les sens, satisfait :
Lallure est correcte, sentiment général : quarante ans à tout casser. Rien ne me fait mal, tout fonctionne, les articulations craquent à peine, touchons du bois.
On va pouvoir ronchonner encore longtemps, ai-je lancé au miroir avant de filer accomplir une mission pour ma femme.

La famille et moi avons décidé de célébrer loccasion dignement : direction la Côte dAzur avec les amis et la famille au complet. Au début, jétais réticent lenvie de faire la fête nest pas toujours au rendez-vous pour un tel anniversaire, et puis ce nest pas donné, ni tout près Mais jétais minoritaire. Ma femme Mireille ma juré quelle gérait tout. Un diaporama sur fond de chansons de Charles Aznavour, montage confié à son petit frère. Et les photos ? Bah évidemment, elle.

Mireille sest assise par terre, soupirant en déballant le contenu du premier tiroir. Les photos auraient pu être bien plus nombreuses sans les deux déménagements majeurs à travers la France et lEurope. Peu dimages denfance ou dadolescence ont survécu. Lorsquelle quittait Lille à vingt ans passés, lurgence laissait peu de place à la nostalgie. Plus tard, elle en a sauvé chez ses parents, mais eux-mêmes étaient dans la même situation. Ensuite vinrent son premier mariage, le divorce. Elle a emporté quelques clichés : les siens, ceux des enfants et des amis. Beaucoup, promis « pour plus tard » mais ce « plus tard » nest jamais venu.

Son second époux, Michel surnommé Mimo détestait les photos, contrairement au premier, presque professionnel. Mais les premières années, quelques albums se sont garnis. Puis la vie a changé : plus de temps pour lappareil photo, les souvenirs ségaraient sur des téléphones hors dusage ou des disques durs récalcitrants. Les albums en papier, à feuilleter en famille, sont devenus obsolètes.

En triant, elle tombe sur une photo de sa remise de diplôme la robe offerte par les grands-parents de Marseille. Un autre cliché : stage à lhôpital après la quatrième année de médecine. Puis la bar-mitsva de son fils aîné. Quest-ce quil était anxieux ce jour-là !

Et soudain, une photo collée à une autre. Elle la détache doucement. Adélaïde. Sur la photo, Mireille porte une robe bleue, soirée à lhôtel Crillon.

Adélaïde a rejoint leur groupe dinternes à la Pitié-Salpêtrière à lautomne, passant de gynécologie à médecine interne. Petite, fluette, cheveux courts, de grands yeux : elle avait lair dune adolescente, ou dune fée. On avait envie de la préserver. Mais dès quelle ouvrait la bouche, sa vivacité desprit simposait.

Émigrée dArménie avec sa mère et son mari son encadrant, bien plus âgé quelle. Elle na pas eu besoin des préparations, a réussi haut la main, toutes les portes devant elle. Elle a choisi la gynécologie prestigieux, pratique, près de son époux. Elle a tenu six mois de nuits blanches avant de migrer vers la médecine interne.

Avec Mireille, le courant a vite passé. Quand la mère dAdélaïde sest mise à garder le petit de Mireille, elles sont devenues quasi inséparables. Bientôt les études se terminaient, il fallait penser à la spécialité :
Et pourquoi pas la rhumatologie ? sinterrogeait Mireille.
Mais non, soupirait Adélaïde, deux ans de plus, attendre la clientèle Interniste, tu es tout de suite dans le feu. La reine des couloirs !
Quest-ce que tu es perspicace ! la félicitait Mireille.

Finalement, Mireille a opté pour médecine interne, Adélaïde pour la rhumatologie à Nice.

Adélaïde avait une famille merveilleuse : sa mère, son mari, son frère, tous lui vouaient un culte. Seul point noir : pas denfant. FIV, espoirs, crises de larmes. Et puis, miracle ! Une fille, juste avant la fin de son internat. Adélaïde décide de sinstaller à Nice auprès de sa communauté.

La séparation fut déchirante. Les coups de fil souvent, la mère dAdélaïde arrachait le combiné : « Et mon petit garçon, il va bien ? » le fils de Mireille. Petit à petit, les échanges sespacent. Et soudain, une invitation : premier anniversaire arménien, fêté avec faste.

Adélaïde prévient : la fête sera grandiose. Robe à trois mille euros, coiffeur français, chignons à cent euros en 1998 ! Mireille panique, mais Laure, sa coiffeuse de quartier, la rassure :
Tas de bons cheveux, nimporte qui peut sen sortir. Brosse, sèche-cheveux, laque, cest plié.

Mireille déniche en soldes une robe bleue épaule nue, costume chic pour Michel, une grande valise à carreaux et un tube dautobronzant. Pas le temps de bronzer à Paris, peau de Lyonnais : blancheur qui détonne sous le soleil niçois.

Ils arrivent un vendredi tard. Samedi, balade à Nice. Mireille en baskets, Michel arbore son tee-shirt « Lille, ya pire ! » et tous deux explorent la ville.

Programme copieux : Vieux-Nice, photo devant la Promenade des Anglais, marché aux fleurs, plage Sauf quen réalité : marché fermé pour rénovation, plage bondée, embouteillages. La pause-déjeuner fut saine, hors de prix et plutôt fade. Michel ronchonnait mais photographiait.

Puis la mer, un yogi en équilibre sur pilier, lodeur du monoï, les skateurs, le son des cabines de plage. Balade sur la Promenade, chaque enseigne plus cinématographique que la précédente.
Il paraît que Patrick Bruel vient dîner ici, susurre Mireille, guide à la main.
Ou alors son sosie, renchérit Michel.
Sur lavenue Jean Médecin, elle entre dans une boutique, essaie des lunettes à mille euros, sasperge de parfum niche, ressort fière, laissant un sillage. Comme dans un film dAudrey Tautou. Ou presque.

Dimanche. Petit déjeuner avalé à la hâte, alors quil méritait plus dégards, Mireille se lance dans les préparatifs.
Respectant scrupuleusement la notice, elle applique lautobronzant. Surprise : le résultat nest pas uniforme, la voilà zébrée. Mais orange.

Elle refuse laide de Michel, trop joyeux après le champagne du matin. Elle préfère éviter les accidents ! Tous les salons sont fermés. Un seul reste ouvert dans le quartier chinois. La coiffeuse, ne parlant pas un mot de français, enroule ses mèches sur des bigoudis, bombe un spray entier de laque. Mireille, inquiète, ouvre un œil pour se regarder : visage orange cerné dune crinière figée, version permanente de sa grand-mère. Elle referme vite les paupières et jure de ne pas recommencer.

Michel décide de se charger du maquillage, artiste dans lâme :
Tu ne mets jamais assez, il faut du peps !
Il sapplique : revient, observe, rajoute. Résultat : paupières bleu nuit, pommettes mordorées, lèvres bordeaux. Elle, terrifiée, lui, ravi.

Dehors, elle tente darrêter un taxi, sans succès.
Ils me prennent pour une femme de petite vertu, je parie. Essaie-toi, au moins, tu as lair dun vrai mac.
Michel éclate de rire, lève la main, et le miracle se produit.

La fête a lieu chez Adélaïde dans une superbe villa niçoise. Il y a de la lumière partout : buffets, enfants, musique, grands-mères, serveurs. Et au milieu, Adélaïde, rayonnante. Mais avec un bouton de fièvre.
Cest le stress, gémit la future immunologue, jai mis tant de cœur
Tu es la plus belle, la rassure Mireille. Et cétait vrai.

Aujourdhui, je regarde cette photo : robe bleue, peau orange, coiffure improbable, bouton de fièvre Et la jeunesse rayonnante dans nos yeux. À lépoque, je croyais vivre une série de catastrophes. Maintenant, je donnerais tout pour revivre ça. Même pour ce coup de soleil, ce maquillage raté, cette coiffure infâme. Rien que pour retrouver mes amis autour de moi, la vie à pleines dents, la conviction que tout était à venir.

Avec le recul, entre trente et soixante ans cétait la belle époque. Pour la suite ? On verra. Jai ma brosse. Et puis, aujourdhui, pour le bronzage, cest naturel ! Jai appris quaucune catastrophe nen était vraiment une chaque imprévu recèle un éclat de bonheur.

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À soixante ans, on comprend soudain : ce qui nous semblait une catastrophe était un bonheur QUELQUE PART ENTRE 30 ET 60 ANS Agnès se préparait à fêter ses 60 ans. Ce chiffre sonnait terriblement et elle évitait de le prononcer à voix haute. Autrefois, cela marquait la vieillesse et le début du déclin et, même aujourd’hui, dans notre société plus tolérante, soixante ans reste le passage dangereux du « milieu de vie » vers le « troisième âge ». Triste perspective. La dernière fois qu’elle avait été aussi bouleversée par l’âge, c’était à trente ans. Elle croyait alors que la jeunesse touchait à sa fin. Aujourd’hui, en voyant ses enfants, elle ne peut s’empêcher de sourire à ce souvenir. Agnès s’observe dans le miroir du dressing : – Ça va, finalement. Après un tour sur elle-même, elle approuve son reflet : – Ça tient la route ! Et puis côté sensation, je me sens quarantenaire. Rien ne fait mal, tout fonctionne, tout plie, tout court. – On a encore de la marge ! fait-elle un clin d’œil à son miroir avant d’aller remplir la mission confiée par son mari. Pour fêter l’événement, ils avaient misé sur les grands moyens : vacances en Grèce, entourés d’amis et de la famille. Au début, Agnès—qu’on appelle Gigi—avait traîné des pieds : « Ce n’est pas l’occasion de s’amuser, c’est une date qui fait réfléchir. » Trop cher, trop loin. Mais l’opinion générale l’a emporté. Michel, alias Mimour, son mari, a tout pris en main. Même un diaporama sur des chansons de Léo Ferré était au programme. Le montage ? Pour le petit frère. Quant aux photos… évidemment, Gigi. Assise sur son tapis, elle a vidé le premier tiroir d’un soupir. Il y aurait eu bien plus de photos si elle n’avait pas traversé deux émigrations et tant de déménagements. Peu de souvenirs d’enfance ou d’adolescence – quand elle a quitté la France profonde pour Paris à vingt-trois ans passés, le moment n’était pas à la nostalgie. Elle a pu en récupérer quelques-unes chez ses parents mais eux aussi trimballaient leur histoire. Puis premier mariage, divorce. Quelques clichés récupérés : elle, les enfants, des amis. Le reste, jeté dans le futur – qui n’est jamais venu. Son nouveau mari, Mimour, n’aimait pas prendre de photos, à la différence du premier, un quasi-professionnel. Mais ils avaient accumulé assez d’images au début de leur vie commune. Après, la vie a changé : finies les séances photos. Les souvenirs disparaissaient dans les vieux portables, sur les disques durs HS ou dans des dossiers illisibles. Les albums à feuilleter, à tenir en main, s’étaient envolés. En triant, elle tombe sur la photo de fin d’études – dans la robe offerte par ses grands-parents immigrés d’Israël. Puis une photo de son internat, et celle du bar-mitsvah de son fils aîné. L’émotion la submerge. Et soudain, une photo collée à une autre. Elle la décolle doucement. Nonna. À côté, Agnès, en robe de soirée bleue, sur la terrasse d’un restaurant chic à Paris. Nonna était arrivée dans leur service à l’hôpital Saint-Louis à l’automne, venant de gynécologie pour se former en médecine interne. Petite, frêle, les cheveux courts et les yeux immenses : un vrai elfe. On avait envie de la protéger, jusqu’à ce qu’elle prenne la parole – et qu’on découvre son intelligence brillante. Venue d’Arménie avec sa mère et son mari – lui, bien plus âgé, était son maître de stage. Nonna n’avait pas suivi de préparation, mais avait réussi le concours d’internat du premier coup, avec des notes qui lui ouvraient tous les services du pays. Elle avait choisi la gynéco – prestigieux, pratique, près de son mari. Au bout de six mois de nuits blanches, elle change et passe en médecine interne. Avec Agnès, elles sont vite devenues amies. Plus encore quand la mère de Nonna s’est mise à garder la petite de Gigi – elles étaient comme une famille. Les fins d’études approchaient, les choix se dessinaient : – Cardiologie, peut-être ? hésite Agnès. – Mais pourquoi ? répond Nonna, pragmatique. Deux ans de plus à étudier pour attendre les patients. Interniste, tout passe par toi ; tu es la cheffe ! – Tu es trop sensée ! s’exclame Agnès, admirative. Finalement, Gigi opte pour la médecine interne, Nonna pour la rhumatologie. À Marseille. Nonna avait une famille idéale : une mère, un mari, un frère – ils l’adoraient. Leur seul échec, un enfant. FIV, espoirs, larmes. Miracle – une fille naît juste avant la fin de la formation. Nonna décide de rester à Marseille, près de la communauté arménienne. La séparation fut douloureuse. Les amies s’appelaient souvent, la mère de Nonna prenait le relais : « Et mon petit-fils, comment va-t-il ? ». Puis les échanges s’espacent. Soudain, une invitation : premier anniversaire arménien, l’Aïvaz harik. Nonna annonce : grandiose ! Robe à cinq mille euros, coiffeur parisien, chignons à cent euros – à la fin des années 90 ! Gigi panique, mais sa coiffeuse la rassure : – Tu as des cheveux magnifiques, une brosse, un sèche-cheveux, du laque – et hop ! Gigi trouve sa robe bleu nuit à épaule dénudée en déstockage, un costume pour son mari, une énorme valise à carreaux (plus facile à reconnaître), et un tube d’autobronzant. Elle n’a pas eu le temps de bronzer, sa peau de Parisienne blafarde n’est pas de mise à Marseille. Arrivée tard le vendredi. Samedi, promenade à Marseille. Gigi chausse ses baskets confort, son mari endosse un t-shirt « Paris ou rien ! » et les voilà partis. Ambitieux programme : parc Borély, selfie devant Notre-Dame de la Garde, Vieux-Port, plage du Prado, corniche… En vérité : parc fermé pour travaux, corniche en travaux, embouteillages partout. Repas bio hors de prix et pas terrible. Le mari râle mais photographie. Vient la mer, les yogis, le maïs grillé, les skateurs, l’odeur de crème solaire. Puis la balade sur la Canebière, chaque enseigne comme un décor. – Je crois qu’Aznavour a dîné là, fait Agnès, guide en main. – Ou alors, quelqu’un qui lui ressemble, grommelle son mari. Sur la rue Paradis, elle craque pour une paire de lunettes hors de prix, se parfume généreusement au testeur de niche, ressort fière comme Julia Roberts dans « Pretty Woman ». Dimanche. Petit-déj avalé à la va-vite, qu’elle regrette pour sa gourmandise, Gigi attaque les préparatifs. Autobronzant appliqué scrupuleusement : ça sèche en tigré – orange. Aide du mari refusée : il est taquin après le champagne du matin, risques à éviter. Salons de coiffure fermés. Seul trouvé ouvert, un salon chinois. La coiffeuse, muette en français, la boucle et la laque à outrance. Résultat : face orange, casque années 80 en prime. Plus d’erreur, plus jamais. Maquillage confié au mari-artiste : – Tu ne te maquilles pas assez ! Faut de l’audace ! Il s’applique : fards bleu-violet, joues sculptées, lèvres lie-de-vin. Chef-d’œuvre qui laisse Gigi effarée et son mari conquis. Impossible d’attraper un taxi. – On doit me prendre pour une call-girl, plaisante-t-elle. Vas-y, au moins, tu as l’air d’un proxénète de standing. Il sort, main levée, pour arrêter une voiture. Fête dans la nouvelle maison de Nonna, à l’Estaque – capitale des Arméniens à Marseille. Tout brille : buffet, musique, enfants, mamies, serveurs. Et Nonna, rayonnante malgré un herpès flagrant. – C’est le stress ! déclame-t-elle, future immunologue. J’ai tout donné… – Tu es la plus belle, lui répond Agnès. Et c’est vrai. Aujourd’hui, Gigi regarde la photo : robe bleue, peau orange, brushing « chimie 80 », herpès de Nonna – que des beaux visages jeunes. À l’époque, c’était une catastrophe. Aujourd’hui, elle signerait tout de suite : même pour l’herpès, même pour l’autobronzant raté, même pour cette coiffure kitsch… Si seulement c’était à revivre : cette vie à bras-le-corps, l’amie à côté, et la certitude que tout restait à venir. Parce qu’honnêtement… entre trente et soixante ans – quelle belle aventure ! Le reste ? On verra. J’ai toujours la brosse. Et, le bronzage, ce n’est plus un souci.
J’ai tout investi dans son rêve, et pourtant je me retrouve étranger à sa fête de la vie…