Sophie a choisi pour nous tous : quand la petite sœur décide seule de l’avenir de leur mère âgée, la famille se déchire autour de la vente de l’appartement familial à Paris et de l’installation en maison de retraite

Le téléphone a sonné pile à sept heures du matin, alors que Camille venait juste de se lever et daller à la cuisine pour faire chauffer de leau pour le thé. Elle jeta un coup dœil à lécran et fronça les sourcils cétait sa petite sœur, Éloïse.
« Allô, Éloïse, quest-ce quil se passe ? Tu sais bien que je viens à peine de me réveiller. »
« Camille, viens vite chez maman ! » La voix dÉloïse était tendue. « Jai pris la décision, jai réglé tous les papiers. On vend lappartement de maman et on la place dans une bonne maison de retraite. »
Camille faillit lâcher son téléphone.
« Quoi ? Une maison de retraite ? Mais de quoi tu parles ? »
« Arrête de faire semblant de ne pas comprendre ! Maman perd la tête. Hier elle a laissé le gaz allumé, avant-hier la voisine la retrouvée dans lescalier elle ne se rappelait plus à quel étage elle habitait. On ne peut plus continuer comme ça ! »
« Doucement, Éloïse. On va prendre le temps den parler. Quels papiers as-tu faits ? »
« Une procuration pour vendre lappartement. Maman a signé elle-même. Je lui ai bien expliqué que cétait pour son bien. »
Camille sentit la colère lui monter.
« Tu es folle ? Comment as-tu pu faire ça sans me demander mon avis ? Maman a deux filles, à ce que je sache ! »
« Et toi, tu étais où pendant tout ce temps ? » rétorqua Éloïse dune voix aiguë. « Tu viens voir maman une fois par semaine, à peine une heure, et tu crois avoir fait ton devoir de fille ? Moi, jy vais tous les soirs après le travail, je lui achète à manger, je vérifie quelle prend bien ses médicaments ! »
« Je travaille du matin au soir, tu le sais bien ! Et je nhabite pas à deux rues dici, moi ! »
« Justement ! Voilà pourquoi cest moi qui prends les décisions pour maman. Si tu veux, viens lui dire adieu, à lappartement. Demain, lagent immobilier passe pour lestimation. »
Éloïse raccrocha. Camille resta figée au milieu de la cuisine, le téléphone à la main, nen croyant pas ses oreilles. Sa petite sœur, quelle considérait autrefois comme une enfant gâtée, venait dimposer seule le sort de leur mère de soixante-quinze ans.
Camille shabilla à la hâte et se rendit chez leur mère. Sur le chemin, elle se rappelait quaprès la mort de leur père, cétait elle, laînée, qui sétait occupée de tout pour leur mère. Elle avait aidé financièrement, réglé les soucis domestiques, accompagné leur mère chez le médecin. Éloïse, à lépoque, était encore à la faculté, profitant de la vie étudiante.
Lappartement de leur mère se trouvait au quatrième étage dun vieil immeuble de cinq étages, dans le quatorzième arrondissement de Paris. Camille gravit les marches familières et sonna. Sa mère ouvrit : Marie Lefèvre, une petite femme menue, aux yeux noisette et au regard vif.
« Ma petite Camille ! » sexclama-t-elle, ravie. « Tu es venue si tôt. Il sest passé quelque chose ? »
« Maman, il faut quon parle. Sérieusement. »
Elles sinstallèrent dans la cuisine. Marie fit chauffer de leau et sortit des petits sablés de la boîte en fer.
« Maman, raconte-moi ce qui sest passé hier. Quas-tu fait ? »
Marie chercha à se souvenir.
« Je me suis levée, jai pris mon petit déjeuner. Ensuite Éloïse est passée. On a discuté de quelque chose. Elle avait des papiers à me faire signer. »
« Quels papiers, maman ? »
« Je ne me rappelle plus exactement. Elle a dit que cétait important, pour mon bien. Que je devais signer. »
« Et tu las fait ? »
« Oui, ma chérie. Éloïse soccupe mieux de ces choses-là, elle est comptable, toi tu sais »
Camille serra les poings. Sa mère devenait oublieuse, certes, mais cela ne signifiait pas quelle devait être dépossédée de son avenir.
« Maman, te souviens-tu de ce quÉloïse ta expliqué ? »
« Quelque chose à propos dune maison de retraite. Elle ma dit que je serais mieux là-bas, quon soccuperait bien de moi. Mais moi, je ne veux pas quitter ici, Camille. Cest ma maison. »
Les larmes brillèrent dans les yeux de Marie. Camille la serra fort contre elle.
« Tu ne partiras nulle part, maman. Je ne laisserai pas faire ça. »
Cest alors que la sonnette retentit. Cétait Éloïse une femme dynamique, les cheveux courts, vêtue avec élégance.
« Ah, tu es déjà là », dit-elle en voyant Camille. « Bien. On va enfin pouvoir parler entre adultes. »
« Entre adultes ? » sexclama Camille. « Tu appelles ça adulte, manipuler une femme âgée et vulnérable ? »
« Je nai manipulé personne ! Maman a signé de son plein gré. »
« Maman na pas compris ce que tu lui faisais signer ! »
« Mais maman est ici, tout de même ! » intervint Marie, dune voix soudain ferme. « Et arrêtez de crier chez moi ! »
Les deux sœurs se turent. Leur mère, dhabitude si douce, élevait rarement la voix mais, lorsquelle le faisait, tout le monde lécoutait.
« Éloïse, explique-moi encore ce que jai signé hier. »
Éloïse sassit près de leur mère et lui prit la main.
« Maman, jai fait une procuration pour vendre lappartement. Et je tai trouvé une belle maison de retraite, très calme, avec du personnel médical, une bonne cuisinière, ta propre chambre On pourra venir te voir quand on voudra. »
« Mais je ne veux pas vendre mon appartement », murmura Marie. « Toute ma vie est ici. Cest là qua vécu votre père. »
« Maman, tu dois comprendre, cest dang »
Finalement, après de longues discussions et sur les conseils de quelques proches, les deux sœurs finirent par se mettre daccord : elles engagèrent une dame de compagnie qui resterait auprès de leur mère pendant la journée, et elles viendraient à tour de rôle le soir. Ainsi, chacune était rassurée, et la maison restait pleine des souvenirs de toute une vie.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

5 × one =

Sophie a choisi pour nous tous : quand la petite sœur décide seule de l’avenir de leur mère âgée, la famille se déchire autour de la vente de l’appartement familial à Paris et de l’installation en maison de retraite
La révolte silencieuse de Camille : un récit