La porte reste close
Maman, ouvre la porte ! Maman, je ten supplie ! Les poings de son fils frappaient la porte en fer avec une telle force quon aurait dit quelle allait céder. Je sais que tu es là ! Il ny a pas de voiture dans la cour, donc tu nes pas sortie !
Simone Dubois restait appuyée contre la porte fermée, serrant une tasse de thé froid entre ses mains tremblantes, le porcelaine cliquetant contre la soucoupe.
Quest-ce qui se passe, maman ? La voix dArmand oscillait entre lanxiété et le désespoir. On ma dit quil y a une semaine que tu ne laisses plus personne entrer ! Même Camille, tu ne las pas laissée passer !
Au nom de sa belle-fille, Simone eu un rictus. Camille. La précieuse Camille, pour laquelle son fils était prêt à tout. Même ce qui sétait produit jeudi dernier.
Maman, jappelle un serrurier ! menaça Armand. On va forcer la serrure si tu refuses !
Nose pas ! cria finalement Simone, toujours dos à la porte. Nose pas me toucher !
Mais maman, pourquoi ? Quest-ce qui se passe ? Dis-moi quelque chose !
Simone ferma les yeux, essayant de rassembler ses pensées. Comment trouver les mots pour expliquer à son fils ce quelle avait entendu ? Comment lui révéler ce quelle soupçonnait, ce quelle avait découvert par hasard dans le couloir de la polyclinique ?
Maman, je ten prie… La voix dArmand se faisait suppliante, presque enfantine. Je minquiète pour toi. Et Camille aussi.
Camille sinquiète, bien sûr. Elle craint sûrement que ses plans tombent à leau.
Pars, Armand. Va-ten et ne reviens pas.
Maman, tu es malade ? Tu as de la fièvre ? Je peux appeler le médecin.
Je nai pas besoin de médecin. Jai seulement besoin de tranquillité.
Simone se déplaça lentement vers la fenêtre. En bas, Armand téléphonait. Il prévenait sans doute Camille que sa mère faisait, encore une fois, des caprices.
Leur regard se croisa. Armand lui fit signe quil montait. Elle se retira et sinstalla de nouveau dans le vieux fauteuil.
Une minute plus tard, on frappa encore.
Maman, cest moi avec Camille. Ouvre, sil te plaît.
Simone serra les dents. Bien sûr quil lavait amenée. Sa femme, qui planifiait leur avenir si sagement.
Simone appela la voix douce de Camille cest moi, Camille. Ouvre la porte, je ten prie. Armand est très inquiet.
Quelle comédienne, pensa Simone. Elle modulait sa voix selon la nécessité.
On ta apporté à manger insista Camille Du lait, du pain, des sablés aux noix, exactement comme tu les aimes.
Sablés. Simone esquissa un sourire amer. Un mois plus tôt, Camille avait appris lamour de sa belle-mère pour ces biscuits et, depuis, elle les lui rapportait souvent. Quelle belle-fille exemplaire.
Simone, dis-nous au moins un mot la voix de Camille semblait sincèrement préoccupée. On se fait du souci, tu sais.
Vous vous inquiétez… murmura Simone, mais trop bas pour quils lentendent.
Maman, je ne partirai pas tant que tu ne mouvriras pas ! proclama Armand. Je passerai la nuit ici sil le faut !
Elle savait quil ne plaisantait pas. Il avait toujours été déterminé, dès lenfance. Quand il décidait, rien ne larrêtait.
Très bien souffla-t-elle, résignée. Mais toi seul. Sans elle.
Quoi ? Armand ne comprit pas.
Camille doit rentrer. Je veux te parler en privé.
Elle perçut leurs chuchotements dans le couloir.
Maman, pourquoi ? Camille sinquiète aussi.
Parce que je lexige. Tu viens seul ou personne ne vient.
Des murmures, puis la voix de Camille :
Daccord, Simone. Je men vais. Armand, appelle-moi quand tu sauras.
Simone attendit que les pas disparaissent dans lescalier, puis sapprocha pour tourner la clé dans la serrure.
Armand entra précipitamment, lenlaça, les yeux fous dinquiétude.
Maman, tu as maigri ! Tu es toute pâle ! Quest-ce quil sest passé ? Tu es malade ?
Je ne suis pas malade elle se libéra doucement de son étreinte, gagnant la cuisine Tu veux du thé ?
Oui répondit-il, sasseyant, la suivant du regard. Mais explique-moi. Pourquoi tes-tu enfermée une semaine entière ?
Simone mit la bouilloire sur la gazinière puis se retourna.
Pourquoi devrais-je ouvrir la porte ? Quest-ce que jy gagnerais ?
Maman, ça na pas de sens. On ne peut pas vivre reclus éternellement. Tu as besoin dacheter à manger, de voir un médecin…
Cest la voisine, Josiane, qui sen charge. Je lui laisse la liste et largent. Quant au médecin, je nen veux plus.
Mais pourquoi donc ?
Elle versa de leau bouillante dans les tasses et rajouta un peu de sucre.
Parce que la dernière fois, jai entendu des choses quil valait sans doute mieux ignorer.
Armand fronça les sourcils.
Quas-tu entendu ?
Ta femme. Elle téléphonait à une amie. Elle ne savait pas que jétais là.
Et elle disait ?
Simone sinstalla face à lui, son regard planté dans celui de son fils. Il avait les yeux de son père honnêtes, chaleureux. Était-il capable dune telle trahison ?
Elle parlait de me vendre lappartement. De menvoyer en maison de retraite. De dépenser largent.
Armand devint livide.
Maman, tu as dû mal comprendre. Camille ne ferait jamais ça
Jai parfaitement entendu coupa Simone dun ton ferme. Mot à mot. Elle disait : Armand est déjà daccord. Il pense que maman ne peut plus vivre seule, cest risqué à son âge. On la mettra dans un bon établissement, on vendra lappartement. Largent servira dapport pour notre futur.
Maman, jamais je naurais
Ne me coupe pas ! sa voix séleva, vibrante. Elle ajoutait : Heureusement que la belle-mère est douce, elle ne se doute de rien. Elle croit quon laime. Mais en vrai, elle nous empêche davancer.
Armand baissa la tête, les poings serrés.
Maman, je te jure, je nai jamais accepté une telle chose. Camille se fait des idées !
Des idées ? elle ricanait nerveusement. Pourquoi donner tant de détails alors ? La maison de retraite, largent Elle y croit vraiment.
Et ainsi, le cœur lourd mais apaisé, Simone Dubois poursuivit seule sa soirée, certaine que, quels que soient les choix de son fils, elle garderait sa dignité et son chez-soi jusquà la dernière seconde.






