Tu es sérieuse, Camille ? Tu veux vraiment venir à un mariage où le dîner coûte quatre-vingts euros par personne, et ne rien offrir, juste parce que tu tes achetée une robe ? Non mais cette robe, elle te reste ! Tu pourras la mettre pour sortir au resto, au théâtre…
Je ne porte jamais de turquoise, Élodie. Je te lai répété trois fois.
Bon, écoute, coupa la mariée. Soit tu respectes le dress code et tu te comportes comme une amie normale, soit je ne sais pas.
La vitre de la table basse vibrait doucement sous lavalanche de notifications du groupe WhatsApp.
Camille essayait de ne pas regarder lécran, mais le petit rond rouge affichant cent quarante-huit messages en une heure jouait sur ses nerfs.
Le groupe sappelait « Conte turquoise dÉlodie ». En photo de profil, Élodie, sourire figé derrière son voile.
Finalement, Camille céda et déverrouilla son téléphone.
« Les filles, jai trouvé la bonne esthéticienne ! écrivait Élodie. Le manucure doit absolument être nuance Océan dAzur, vernis numéro trois cent douze.
Pas de nude, pas de transparent. Juste cette couleur, et vos pieds aussi !
Le maquillage : jai validé. Eye-liner turquoise et fard pailleté.
Rendez-vous vendredi matin pour le maquillage, et jeudi soir pour les ongles. Je vous enverrai ladresse.
Chacune paie sa part ; jai négocié un prix : à peine soixante-dix euros les deux.»
Camille reposa doucement le téléphone.
Soixante-dix euros pour un maquillage et des ongles qui ne tiendraient pas plus de deux jours.
Ajoutez à cela cent vingt euros pour la robe en satin couleur algue, quÉlodie avait imposée à ses sept demoiselles dhonneur.
Cette robe que Camille ne remettrait plus jamais parce que le turquoise, franchement, la faisait ressembler à une noyée.
Total : cent quatre-vingt-dix euros juste pour « le look » dune fête qui nétait pas la sienne.
Dans son portefeuille, après deux remboursements et une baisse de salaire, il lui restait à peine cent cinquante euros pour finir le mois.
Il fallait encore payer le métro, un cadeau, des escarpins pour aller avec la fameuse robe…
Camille inspira, et appela sa meilleure amie dix minutes plus tard.
Élodie, il faut quon parle Pour samedi et le manucure.
Camille, soupira Élodie, ne recommence pas, pitié. Jai tout organisé. Le photographe a dit quavec vos robes turquoise, le contraste avec ma robe blanche serait sublime.
Sauf que tout ça me coûte cent quatre-vingt-dix euros, Élodie. Je ne les ai pas. Ou plutôt, cest tout ce qui me reste pour vivre.
Je nai jamais fait de manucure colorée, tu le sais. Toujours du soin, rien de plus.
Et la robe je ne suis pas belle dedans !
Laisse-moi venir dans ma robe bleu nuit ? Elle est élégante, chère, je lai portée une seule fois.
Bleu ? Tu te moques de moi, Camille ? Les nappes, serviettes, tout sera turquoise ! Tu veux tout gâcher ?
Je veux juste venir en amie, pas en déco, Élodie.
Si tu insistes pour lensemble, daccord, mais alors ça sera mon cadeau. Je ne pourrai rien toffrir en plus, jaurai tout dépensé dans tes exigences.
Tu rigoles ? Tu veux venir à un mariage où le repas coûte quatre-vingts euros la tête et ne rien offrir parce que tu tachètes une robe ?
Mais tu la gardes cette robe ! Tu pourras la mettre au restaurant !
Le turquoise ne me va vraiment pas, Élodie, je te lai dit trois fois.
Eh bien soit, trancha la mariée. Soit tu suis le dress code, soit je ne veux même pas savoir.
Peut-être que tu ne devrais même pas venir si tu chipotes autant pour le jour le plus important de ma vie !
Peut-être, oui, murmura Camille. Désolée.
Elle raccrocha, quitta aussitôt la conversation du groupe.
Un pincement la traversa, mais un sentiment bizarre de liberté lenvahit.
Les cent quatre-vingt-dix euros restaient dans sa poche. Ses nerfs aussi.
***
Une semaine plus tard, le samedi, Camille sétait installée chez elle avec un roman, soigneusement coupée des réseaux pour ne pas rouvrir la blessure. Mais le soir, la sonnerie retentit.
Lécran afficha : « Chloé » une autre amie qui, elle, avait accepté toutes les conditions dÉlodie.
Camille, salut, lança Chloé dune voix étranglée.
Camille sentit un malaise :
Oui, Chloé ? La fête, comment ça se passe ?
Un désastre Je suis partie en taxi avant la fin.
Lenfer, vraiment
Raconte, ordonna Camille.
Tout a commencé ce matin. On est arrivées pour le maquillage, et Élodie a piqué une crise au salon.
La veille du mariage, Lise est tombée de vélo, bras dans le plâtre plâtre blanc, comme dhabitude.
Dès quÉlodie la vue Elle sest mise à crier dans la rue : « Pourquoi tu faisais du vélo ? Tu savais que cétait mon mariage ! Tu mas tout gâché ! On va voir ton plâtre sur toutes les photos ! »
Sérieux ? Et Lise ?
Elle pleurait, debout, comme ça. Élodie a appelé le photographe : « Pas de photos de la débile au plâtre. Ou alors coupe son bras.
Surtout quelle ne soit jamais à côté de moi. Cest bien clair ? »
La moitié de la soirée, Lise est restée dans les toilettes. Mais ça ne sarrête pas là.
La grand-mère du marié est arrivée adorable, quatre-vingt-cinq ans, marchait à peine.
Elle portait sa plus belle robe, en dentelle grise. On voyait que cétait sa tenue des grandes occasions.
Élodie sest jetée sur elle dès lentrée, devant tout le monde : « Grand-mère, on avait dit ! Pourquoi du gris ? Cest un enterrement ou quoi ? »
La pauvre était perdue, balbutiait quelle navait rien dautre Du coup, Élodie a ordonné : « Pas de photo de mamie, cest tout ! »
La future belle-mère a failli tomber de sa chaise : « Non mais tu te rends compte ? Elle a traversé la moitié de la France pour toi, et tu la fais pleurer à cause de sa robe ? »
Elles se sont disputées vingt minutes, le marié cramoisi, ne sachant plus où se mettre.
Camille écoutait, sidérée. Était-ce bien la même Élodie, avec qui elle partageait une glace sur les bancs du jardin autrefois ?
Attends, la suite Marina sest réveillée avec un bouton de fièvre. Stress, fatigue, que veux-tu.
Élodie a traversé la salle, lui a balancé : « Tu pouvais pas cacher ça ? Tu pouvais pas rester chez toi ? On verra que ton bouton sur toutes les photos ! »
Et Axelle sest fait incendier à cause des ongles. Elle avait bien fait faire le vernis turquoise, mais un ongle avait cassé le matin, elle a tout poussé en rouge chez elle faute de mieux.
Élodie a vu ça au moment où Axelle lui tendait une coupe, et a failli lui vider le vin sur la tête.
Elle hurlait que cétait exprès, pour la faire passer pour une idiote sur les photos.
Elle est devenue folle ? souffla Camille.
On dirait bien. Le visage crispé, aucune vraie joie. Elle passait son temps à nous réajuster la robe, à râler quon se tienne droites.
Et le bouquet, le clou du spectacle.
Quoi ?
Elle voulait tellement « le moment parfait » que, en lançant le bouquet, elle a frappé la console du DJ.
Tout a sauté : les câbles, le bouquet, la musique coupée, DJ affolé.
Élodie sest retournée, et sest mise à hurler : « Pourquoi vous navez rien attrapé ? Vous lavez fait exprès ! Vous gâchez tout ! Bande de radines inutiles ! »
Elle a dit ça, vraiment ?!
Oui ! Selon elle, on ne pense quà manger à lœil, et on est incapables de faire une photo potable.
Tu sais, Camille, dans cette robe qui métranglait, les ongles peints, je me suis demandée : pourquoi je suis venue ?
Soixante-dix euros de maquillage, cent vingt pour la robe, cent en cadeau
Trois cents euros, pour quon me traite dingrate et de statue.
Camille écouta jusquau bout, posa son téléphone et se regarda dans le miroir. Un vieux tee-shirt. Peau propre, ongles courts, cheveux attachés.
Sur létagère, lenveloppe prévue pour le cadeau. Demain, elle solderait une partie de son crédit pour lordinateur. Elle navait rien perdu, en fin de compte.
Deux jours plus tard, Élodie publia la fameuse « carrousel » de dix photos parfaites.
Demoiselles dhonneur turquoise, mariée éblouissante. Cétait beau. Presque irréel.
La légende :
« Ma journée impeccable. Merci à celles qui ont partagé ce conte avec moi. Dommage que certaines amies soient si mesquines. Mais la vie remet tout à sa place. Dieu les juge, moi je pardonne ! »
Camille sourit, ironique. Elle pardonne, elle.
Elle ouvrit le profil dÉlodie, cliqua sur les trois petits points, puis « Bloquer ».
Elle navait plus besoin de savoir ce quil adviendrait de son ancienne amie. Quelle vive, à sa guise.
***
Un mois plus tard, Chloé passa chez Camille. Elles bavardaient autour dun thé dans la cuisine.
Tu es au courant ? lança soudain Chloé. Notre reine fait encore parler delle
Camille haussa les épaules.
Non Je ne la suis plus. Quest-ce quelle a encore inventé ?
Le photographe la poursuit en justice. Elle refuse de payer le reste car, soi-disant, sur quarante pour cent des photos, la nuance turquoise nest pas la bonne à cause de son éclairage ! Tu imagines ? Douze heures de boulot, et elle chipote sur la « mauvaise teinte ».
Elle lui a payé trente pour cent, mais elle garde les soixante-dix restants !
Cest bien son genre, répliqua Camille. Et son mari, Paul ?
Chloé éclata de rire.
Paul a demandé le divorce une semaine après. Pas de voyage de noces, rien ! Deux jours après la fête, Élodie a hurlé sur sa mère parce que la grand-mère avait « gâché ses vidéos » avec sa robe.
Paul a essayé de calmer le jeu, elle la traité de « lavette incapable de défendre la famille ».
Il a pris ses affaires et il est parti. Il a dit quil ne supporterait pas plus longtemps cette diva arrogante.
Camille regarda dehors.
Tu sais, Chloé Jai eu du mal à encaisser. Je croyais être une mauvaise amie parce que je ne pouvais pas sortir cent quatre-vingt-dix euros pour rentrer dans son moule. Maintenant, je me dis que jai fait le bon choix.
Chloé opina.
Jai vendu ma robe, avoua-t-elle. Trente euros. Jai acheté un énorme gâteau, et je lai mangé seule. Cétait le gâteau le plus délicieux de ma vie.
Elles éclatèrent de rire, décidèrent daller au cinéma plus tard. Il ny avait finalement rien à regretter : tout allait bien pour elles. Quant à lancienne amie, quelle affronte maintenant seule les conséquences de ses choix.







