Encore toi avec tes histoires ? Ici, c’est moi le maître – c’est moi qui décide qui peut emménager ou non. Fais attention, à force, tu risques de partir d’ici avant les autres… — Toi ? — Ivan esquissa un sourire. — Tu te souviens qui est vraiment chez lui ici ?

Encore tes manigances ? Ici, cest moi le patron, cest moi qui décide qui reste et qui sen va. Fais attention, des fois que ce soit toi qui déguerpisse un jour

Toi ? samusa Olivier en haussant les épaules. Rappelle-toi donc, qui commande vraiment ici.

***

Ce matin-là, chez eux, tout démarra aussi mal que dhabitude. Il fallait vraiment être optimiste pour trouver une seule aube douce dans ce F2 lyonnais. Le soleil semblait pourtant bien décidé à percer les carreaux sales, mais dans la chambre dOlivier, la lumière avait fait grève. Faut dire, il avait passé une nuit blanche comme un guide Michelin: il se retournait, se levait, restait debout à bricoler, puis retentait désespérément une mini-sieste. Dès quil fermait les yeux, devinez !

Olivier ! rugit une voix théâtrale venue du couloir. Tes où ? Lèves-toi, bon sang ! Tas pas fini de pioncer ?

Olivier gronda dépuisement, la tête sous loreiller. Rebelote. Son père, Gérard Lefèvre alias Gérard tout court fidèle à lui-même. Et il nétait même pas huit heures.

Je me prépare pour le boulot, papa, grogna Olivier avec des yeux de carpe boudeuse. Si tu me laisses, jy serai pas en retard.

En fait, il avait encore toute une heure de canapé devant lui. Une heure de calme, une rareté ces temps-ci !

Boulot ?! Gérard venait dentrer, trapu mais toujours persuadé de mesurer deux mètres. Figure-toi quau lieu de dormir, tu pourrais te lever. Jai besoin dargent!

Olivier souleva un sourcil. Largent, encore et toujours.

Pour quoi cette fois? anticipa-t-il, en connaissant la chanson.

Comme si tu ne savais pas, Gérard soupira, digne dun prix Molière. Il te faut un dessin? Je veux inviter Claudie au restaurant. Faut bien que je lépate ! Tu la connais, elle une simple balade, ça ne la fait pas décoller.

« Elle » : comprendre, Claudie était du genre à avoir la main creuse et lœil sur le portefeuille, surtout quand il nest pas à elle.

Gérard avait depuis longtemps perdu toute notion de décence: il flambait tout, puis mendiait, ou plutôt réclamait, au petit bonheur la chance.

Papa, moi aussi, je rame côté finances lança Olivier, ressortant largumentaire habituel. Les transports, les déjeuners, et on vient tout juste de changer le chauffe-eau, tu te rappelles ?

Les économies dOlivier avaient fondu comme un camembert oublié au soleil. De toute façon, sponsoriser les lubies paternelles, très peu pour lui.

Tes sérieux ? Gérard fit mine de tomber des nues, comme si Olivier venait de lui réclamer lhéritage Tu vas trouver, écoute ! Cest pas pour le premier pingouin venu, cest pour ton père ! Il fouilla dans le portefeuille dOlivier, sans vergogne Cette maison est à moi, tes sous sont à moi aussi ! Pigé ? Je prends ce quil me faut, point barre.

Bon, dans le portefeuille, aussi étonnant que de trouver un rayon de soleil à Paris en novembre, il ny avait rien. Olivier gardait le peu quil avait directement sur sa carte.

Où cest passé, largent ? éructa Gérard. Où tas planqué ma thune dans ma baraque ?

Cest là quOlivier lâcha un sourire en coin.

Tes vraiment sûr que cest TA baraque, papa ? Pas trop pressé doublier à qui elle appartient?

Gérard sarrêta net, délaissant le portefeuille et le sac dOlivier.

Quest-ce que tu racontes? marmonna-t-il.

Oh, tu le sais bien répondit Olivier, qui se redressa, soudain maître chez lui. Cétait lappartement de Mamie Jeanne. Et cest à moi quelle la laissé. Elle savait comment tu gérais tes sous ou plutôt comment tu les jetais par la fenêtre. Elle te faisait confiance, toi? Jamais. Elle voulait juste que tu ne fasses pas tout sauter.

Mamie Jeanne, cette reine du bon sens, ne sétait pas fait avoir par son fils prodigue, bien trop joueur. La dernière fois, il avait même revendu la Twingo quelle lui avait filée, pour tout perdre au PMU Heureusement, Olivier était déjà majeur, bossait et avait réussi à sortir Gérard de la mouise. Cest là que Mamie avait décidé dassurer ses arrières et mis lappartement au nom dOlivier. En vrai propriétaire, Olivier payait tout : charges, courses, même les charentaises dans lesquelles traînait Gérard.

Gérard, tel un galet sur plage corse, ne venait que pour se goinfrer, roupiller et pomper les économies dOlivier.

Donc, papa, Olivier se leva, rang très officiel assumé  le patron ici, cest moi, et mon salaire, cest moi qui luse. Pour Claudie, débrouille-toi.

Gérard ouvrit la bouche, mais rien ne sortit, sinon un souffle de vapeur dindignation.

Je te le ferai payer

Je compte sur toi ! Surtout, noublie pas demain, quand tu videras mon frigo. Parce que toi, à part des bricoles déprimantes, tu nachètes rien.

Cétait injuste: Olivier aimait son père, mais lintendance, cétait fini pour lui. Sil lui déplaisait, il pouvait toujours partir.

Le soir même, rebelote : comité daccueil en fanfare.

En rentrant du boulot, Olivier trouve Gérard, déjà en goguette, trônant au centre dune bande de copains avinés, Claudie minaudant non loin.

Ah, voilà mon fiston ! fanfaronna Gérard Le voilà, lobstiné, qui me méprise : il cache son fric, il me vire ! Il se prend pour le chef!

Olivier sarrêta au seuil. Un nœud immense dans la gorge. Non de colère, seulement dun ras-le-bol à flinguer le moral dune équipe de rugby.

Papa, dit-il calmement, Cest quoi cette guinguette ? Jai rien contre ta comédie, mais tu ninvites plus tes potes, termine la récré. Demain je bosse tôt.

Les invités se gigotèrent, prêts à écourter leur soirée. Gérard tenta de les retenir :

Quoi ? Tu vires mes invités ? De chez moi ? Tu ne pousses pas le bouchon un peu loin ?

Pour Olivier, ce nétait que justice.

De chez moi, papa. Oui, je tinforme que la fête est finie. Tu peux rester, si tu veux, mais la bande, cest terminé.

Glacés, les convives se figeaient. Claudie se ratatina, garante dun talent pour prendre la fuite ou rester plantée, sans vraiment choisir. Les copains, qui riaient deux minutes plus tôt, adoptaient un look enterrement.

Allez les gars on sen va, marmonna lun, debout déjà.

Ouais, Gérard, ça suffit tes bêtises ajouta lautre, séloignant.

Voyant son aréopage sévaporer, Gérard cracha :

Tu mas couvert de ridicule devant tout le monde ! On nélève plus les enfants, on les dresse !

Eh bien, si le père est un ado attardé

Tu verras, tu regretteras !

Mais Olivier lignora et fila dans sa chambre bouquiner. Il savait que la suite serait corsée : demain, drame shakespearien ou retour de la clique. Mais ce serait demain ; pour linstant, son lit lappelait.

Le lendemain suivit le même régime : soleil arrogant sur les carreaux, humeur à zéro. Gérard broyait du noir tel un chat vexé, traînant dans lappart avec lair dun fantôme qui paie la taxe dhabitation. Olivier, se sentant un chouïa dur la veille, voulut faire un geste.

Papa, appela-t-il quand Gérard passa dans le couloir, Excuse-moi pour hier devant les copains. Jai pas voulu te rabaisser. Jétais crevé. Je ne devais pas te manquer de respect devant tout le monde.

Olivier tendit son portefeuille.

Tiens. Pour Claudie, le dîner. Cest cadeau.

Gérard esquissa enfin un sourire :

Tes sérieux ? sillumina-t-il.

Oui, oui

Gérard empocha les billets.

Génial ! Je savais que tu finirais par comprendre !

Et hop, le voilà déjà à choisir quelle chemise mettrait le soir-même. Olivier le regarda séloigner, pas vraiment soulagé. Il avait cédé. Réglé ? Apaisé ? Pas tout à fait.

Toute la journée, il cogita.

Ruminations sur la même rengaine : lappart. Il ne voulait plus cohabiter avec un cinquantenaire qui cumulait crise dadolescence et radinerie. Déménager ? Absurde. Cétait son appart, pourquoi se ruiner en loyer ? Mais mettre son père à la porte humainement, cétait rude. Au fond, il restait son père après tout.

Sans solution, Olivier sombra dans un micro-sommeil. La nuit précédente, la compagnie bruyante avait achevé ses nerfs.

Gérard rentra tard, accompagné.

Olivier ? Tu dors ? Gérard, tiré à quatre épingles, débarqua, Claudie sur ses talons.

Bonjour, Olivier sassit, crispé.

Salut, Olivier, minauda Claudie.

Alors voilà ce soir avec Claudie, on a parlé, lâcha Gérard, tout timide, Elle va emménager.

Olivier bondit.

Pardon ? Personne nemménage ici !

Gérard resta bouche bée. Il avait pensé que, lexcuse d’Olivier du matin digérée, tout passerait comme un courrier timbré.

Ça recommence ? Cest MOI le maître des lieux ! Et je déciderai Gare à toi si tu veux jouer au chef !

Toi ? Olivier éclata de rire. Tas oublié qui détient le titre de propriété ?

Je men fiche des papiers ! cria Gérard, puis, remarquant Claudie, baissa dun ton Tu comprends, on est ensemble. Faut bien une vie commune On ne va pas faire couloir toute la vie.

Non, coupa Olivier sèchement. Rappelle-toi : si tu continues, vous sauterez tous les deux.

Gérard tremblait de fureur. Lidée que son propre fils ose lui résister, devant Claudie, le rendait fou.

Daccord gronda-t-il, On verra qui gagne.

***

Le soir venu, Olivier découvrit linimaginable. Devant la résidence, éparpillés sur le trottoir : ses vêtements, ses livres, ses fringues, tout, mêlé aux feuilles mortes.

Non mais cest pas vrai râla-t-il en pressant le pas.

Arrivé à limmeuble : porte close, serrure changée, plus de clé.

Il frappa.

Papa ! Ouvre !

Dégage ! éructa Gérard de lintérieur. Ici, cest chez moi ! Jai viré tes affaires !

Je vais défoncer la porte !

Tente ta chance !

Olivier comprit vite que sobstiner serait stérile. Gérard lui faisait le grand coup du squatteur indélogeable. Appeler la police ? Pas sûr quils aient envie dexpulser son père un vendredi soir. Il rassembla ses nippes tant bien que mal.

Et voilà quil croisa Capucine, la voisine du 3e.

Ça va? demanda-t-elle en ramassant son hoodie préféré. Pourquoi il ta fait ça ?

Il a pété un câble. Jai dit non à ses copains Cest mon appart Longue histoire.

Oh, Olivier elle secoua la tête. Si besoin, on a une chambre damis dispo à la maison. Ma mère sera ravie.

Merci, Capucine, répondit-il avec un sourire. Franchement, je crois que je vais accepter. La valise à lhôtel, non merci… Et je compte bien récupérer mon appart.

Dormir chez Capucine fut bizarrement agréable. Pour la première fois depuis des semaines, il respirait. Pas de bruit, pas de main tendue pour dépanner, et un vrai dîner.

Le lendemain matin, guettant que papa et Claudie soient levés du bon pied (espionnant discrètement par la fenêtre de Capucine), Olivier se précipita chez lui, serrurier sous le bras.

Voilà, monsieur, il tendit carte et actes Appartement à moi, faut ouvrir.

Le spécialiste lui fit sauter la serrure en deux temps trois mouvements.

En vingt minutes, Olivier était de retour chez lui.

Merci et vous pouvez tout de suite installer de nouveaux verrous, sil vous plaît.

Pendant que lartisan saffairait, Olivier empila les affaires de Gérard et Claudie dans de gros sacs quil déposa sur le palier. Un brin de vengeance aurait été de les balancer par la fenêtre, mais il garda sa dignité.

Quand il refermait la porte après le dernier sac, il entendit des manipulations du côté serrure.

Cest quoi ce cirque maugréait Gérard dehors. Cest coincé ? Mes clés marchent plus On ma changé les serrures, ou quoi ? Olivier, tes là dedans?

Pas la peine de frapper, lança Olivier calmement Tu nauras pas les nouvelles clés.

Tu me vires?

Que croyais-tu? Répondit Olivier.

Ouvre! Jai encore des affaires! hurla Claudie.

Les sacs sont derrière vous, annonça Olivier, rejoignant le couloir. Tout y est, je ne fais pas dans le mesquin. Moi.

Gérard tenta de forcer le passage, mais Olivier, moins grand mais plus costaud, bloqua tout net.

Dehors, papa. Et Claudie aussi. Javais prévenu : plus de squatteurs. Je ne peux plus loger quelquun qui a essayé de me mettre dehors comme un vulgaire pigeon. Et pas vraiment élégamment.

Gérard, voyant quil naurait pas gain de cause, cracha :

Tu vas le payer, je te traîne au tribunal!

Mais Olivier savait quaucun juge naurait la patience pour ce cirque. Cétait la fin des sales combines.

Plus tard, alors quil lançait la troisième lessive pour désinfecter ses affaires, Capucine débarqua avec un gâteau aux gaufrettes.

Salut, lança-t-elle, tout sourire. Un remontant maison, tu me laisses entrer?

Bien sûr !

Jimagine que la discussion avec ton père na pas été grandiose

Si, si! répondit Olivier avec une légère grimace Cest mon père qui a déménagé.

Par lui-même ?

Oui, étonnant, non?

Olivier raconta tout à Capucine. Elle éclata de rire.

Tu es plus zen que moi : moi, je jetais tout par la fenêtre !

Ils rirent encore, et pour la première fois depuis longtemps, Olivier se sentit vraiment chez lui.

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Encore toi avec tes histoires ? Ici, c’est moi le maître – c’est moi qui décide qui peut emménager ou non. Fais attention, à force, tu risques de partir d’ici avant les autres… — Toi ? — Ivan esquissa un sourire. — Tu te souviens qui est vraiment chez lui ici ?
Un cœur brisé par le choix d’une mère