Le juge avait rendu son ordonnance : pendant quatre jours, le chat Minet resterait chez lépouse, et les trois autres jours de la semaine, il serait chez le mari, accompagné de leur fille. Le divorce, quant à lui, était reporté et jugé nul, avec nouvelle audience prévue dans un an
Cela se passait il y a longtemps, dans un Paris encore traversé par les fiacres et les brumes de la Seine. Cétaient des histoires quon retrouvait alors dans presque chaque famille, une sorte de mal du siècle discret la lassitude à deux sinstallant sans fracas. Pas de trahison, ni tempête, ni scandale au grand jour ; juste cette découverte silencieuse quon na plus la force de rester ensemble.
Ce fut leur tour aussi, à Éloïse et Jacques. Les semaines senchaînaient, pleines de silences pesants, de mots laissés en suspens, de regards éteints. Lagacement montait, les blessures quon chuchotait sans sy attarder se multipliaient, et les espoirs non réalisés sempilaient comme de la poussière sous un tapis. Ni lun ni lautre naurait su dire la cause réelle de lusure. Cétait simplement devenu trop lourd.
Un soir, alors quÉloïse, fatiguée, déroulait à nouveau la litanie de ses reproches et regrettait les années écoulées, Jacques, la tête entre les mains, souffla à voix basse quil vaudrait peut-être mieux se séparer. Puisque vivre ensemble devenait pénible, chacun pourrait suivre sa propre route. Éloïse, dabord interloquée, resta un instant figée sur sa chaise puis acquiesça dune voix lasse.
La suite fut dune banalité administrative : deux avocats, des coups de fil, des papiers, léternelle tentative de formuler une raison valable pour le tribunal. Or, il ny en avait pas rien de concret, simplement cette lassitude partagée. Jacques quitta lappartement de la rue Montorgueil pour sinstaller dans une minuscule chambre mansardée du faubourg Saint-Antoine. Il accepta de verser une pension à leur fille Pauline, huit ans. Lappartement et les économies restaient à Éloïse.
Les avocats se creusaient la tête pour justifier la demande devant le juge. Mais il ny avait rien à dénoncer. Ils ne pouvaient simplement plus partager leur quotidien, voilà tout. Laffaire semblait morne et peu lucrative du moins jusquà ce quon parle du chat.
Minet, un imposant angora blanc au regard insoumis, avait été adopté sur un coup de cœur par Jacques. Éloïse, toutefois, soccupait de ses repas et de sa toilette ; Jacques, soucieux de la santé du matou, lemmenait chaque week-end faire le tour du jardin du Luxembourg, pour le faire courir. Au fil du temps, Minet avait pris goût à ces escapades et attendait ses sorties avec impatience, ravi de provoquer les chiens et de fanfaronner auprès des autres chats du quartier. Jacques, il laimait pour ces moments animés ; Éloïse, pour les caresses et la pâtée maison. Quant à Pauline, elle considérait le chat sans enthousiasme particulier, et la réciproque était vraie.
Lorsque Jacques déclara à son avocat quil laissait à son épouse lappartement, les économies et la voiture, ne demandant quune chose garder Minet , Éloïse refusa catégoriquement cette seule condition. Elle était prête à céder lauto, à laisser la majeure partie des économies, mais jamais le chat.
Ce fut alors laffrontement. Têtu contre têtue, de vieilles colères refirent surface et une véritable guerre de principe éclata. Les avocats, ravis, voyaient enfin leur dossier prendre de la consistance et la promesse dun bel honoraire.
Bientôt, lincongruité de laffaire éveilla la curiosité de tout le quartier. Le jour de laudience, la salle du tribunal débordait : certains suivaient les débats debout dans le couloir, collés à la porte, dautres tendaient loreille derrière les fenêtres ouvertes. Le juge, un grand homme à la barbe blanche bien taillée et à la moustache en croc, mit du temps à retrouver son sérieux, jonglant entre des accès de fou rire quil dissimulait derrière dépais dossiers. Quand il se ressaisit, il réclama le silence et lança la procédure.
Les avocats saffrontaient pour Minet avec un zèle digne dune affaire dÉtat, soulevant lhilarité générale ; les menaces du juge dexpulser les riants du prétoire ny faisaient rien. Après deux heures, il coupa court et annonça son verdict : quatre jours par semaine, Minet resterait chez Éloïse ; trois jours avec Jacques et Pauline ; le divorce était suspendu, laudience reportée dun an.
La décision ne convenait à personne. Jacques navait pas envisagé dhéberger sa fille dans sa mansarde exiguë. Après laudience, il proposa à Éloïse de discuter calmement dans un café du Marais. Étonnamment, ils parvinrent à se parler sans heurts, et il fut décidé que Jacques viendrait plutôt promener Pauline et Minet le week-end au parc. Cela convenait à tout le monde.
Le dimanche suivant, Éloïse lui remit un chèque lintégralité du compte commun. Jacques le refusa poliment, lui demandant de garder largent. Quelques jours plus tard, elle était elle-même assise sur un banc du Luxembourg, riant en voyant Jacques, Pauline et Minet courir entre les marronniers.
La troisième semaine, Jacques se présenta avec une bouteille de vin de fruits et un bouquet de pivoines, hésitant et maladroit. Éloïse plaisanta sur son manque dhabitude à faire la cour, puis linvita à rentrer. Après un premier verre, Jacques devint cramoisi, suffoqua, et seffondra. Infirmière de profession, Éloïse comprit aussitôt la cause : il était allergique aux agrumes, et le vin contenait de lorange. Elle le conduisit durgence à lhôpital, deux policiers laidant à porter le corps inerte jusquà laccueil. Il fut sauvé de justesse. Il sortit de lhôpital faible, mais hors de danger. Éloïse et Pauline refusèrent quil reparte seul et lhébergèrent « juste pour une petite semaine ».
Une semaine, puis un mois, puis personne ne parla plus jamais de la chambre mansardée. Un an plus tard, laudience eut à nouveau lieu. Le juge, grave, demanda si des reproches subsistaient. Les avocats s’apprêtaient à argumenter, mais Éloïse et Jacques se levèrent en même temps, répondant quils navaient plus rien à se reprocher. Éloïse tenait la main sur son ventre arrondi : elle attendait de nouveau un enfant.
Le juge, sourire en coin, avertit quau prochain passage devant lui, il les enverrait tous deux en détention pour outrage au tribunal. Les époux répondirent dune même voix : « Entendu », tandis que la salle éclatait en applaudissements.
Quelle morale tirer de tout cela ? Finalement, dans ces drames familiaux, ce sont toujours les avocats qui sen sortent le mieux.






