Dans un autocar régional, deux passagers se retrouvent assis côte à côte : une jeune fille et un homme dun certain âge. Sur les genoux de la demoiselle gigote un chiot très vif, tandis que son voisin tient entre ses mains un immense bouquet de fleurs. Les couleurs éclatantes et la taille impressionnante du bouquet attirent immanquablement lattention de chacun à leur passage.
Le trajet est court, une trentaine de minutes seulement, mais Camille a déjà du mal à contenir le petit chenapan. Le chiot déborde dénergie, cherche sans cesse à jouer, mordille tout ce quil trouve sous son museau, et a déjà réussi à abîmer le pull tricoté de la jeune fille.
Il est évident que Camille ne connaît pas bien le chiot ; elle ne sait comment sy prendre avec lui. Tantôt sévère, tantôt douce, elle alterne réprimandes et supplications, et na pas prononcé une seule fois le nom du chien manifestement, il nen a pas.
Son voisin, un monsieur aux cheveux argentés et aux yeux rieurs, observe la scène dun air bonhomme. Lorsque le chiot commence à gémir et que certains passagers se retournent, manifestant leur agacement, lhomme propose doucement :
Permettez-moi de vous aider…
Surprise, Camille lève les yeux. Il lui adresse un sourire rassurant :
On voit bien que ces petites boules de poils espiègles ne vous sont pas familières Tenez, prenez mon bouquet un instant, sil vous plaît.
Lhomme lui confie délicatement les fleurs et, de ses mains expertes, prend le chiot. Lanimal se calme aussitôt et se met à renifler prudemment linconnu.
Chez moi, jai un chat. Voilà pourquoi il sinterroge, explique-t-il tout en caressant le chiot derrière les oreilles. Au fait, je mappelle Gérard Lemoine.
Camille, enchantée, répond la jeune fille, un peu embarrassée. Et lui, cest juste le chiot. Il na pas de nom. Quelquun la abandonné dans notre immeuble. Mes parents refusent catégoriquement que je le garde. Jespérais quun voisin finirait par ladopter, mais tout le monde râle parce que je le nourris, ce “chien des autres”…
Gérard écoute attentivement, passant lentement sa main sur la tête du petit animal. Le chiot, apaisé, sinstalle confortablement contre lui, comme sil avait toujours été à sa place.
Et où lemmenez-vous, alors ?
Chez ma grand-mère, à la campagne, répond tristement Camille. Elle a déjà deux chiens, mais peut-être réussira-t-elle à le garder. Ou elle trouvera quelquun pour sen occuper Et vous ? Avec un bouquet pareil, où allez-vous, si ce nest pas indiscret ?
La jeune fille semble troublée : jamais elle navait tenu de fleurs aussi magnifiques entre ses mains. Gérard sourit avec douceur :
Ce bouquet est pour mon épouse. Cétaient ses fleurs préférées. Aujourdhui est un jour particulier
Une lueur passe dans son regard, comme sil retenait autre chose, mais à ce moment, lautocar sarrête à une petite gare et le chauffeur annonce une pause.
Le chiot commence à sagiter ; Gérard propose alors :
Je peux lemmener se dégourdir sur ce joli bout de pelouse là-bas. Vous voulez venir ou préférez attendre ici ?
Je garde les places, répond Camille.
Elle observe à travers la vitre Gérard, abandonnant quelques instants sa posture solennelle pour courir dans lherbe avec le chiot, riant comme un adolescent. Le bouquet repose sur ses genoux, irradie sa beauté et embaume, comme un parfum de fête.
« Il a lâge de mes parents pense-t-elle. Mais je ne les ai jamais vus rire ainsi. À la maison, il ny avait presque jamais de fleurs. Pourquoi ? »
Nous revoilà, Gérard revient, rayonnant, le visage rougi par leffort. Ce petit est vraiment rigolo ! Il déborde dénergie. Pour quil ne sennuie pas sur la route, nous avons trouvé un bâton. Il vous reste encore beaucoup de chemin ?
Je descends au terminus, dans une heure environ Et vous ?
Ma station approche.
Un court silence sinstalle. Camille respire le parfum des fleurs, tandis que Gérard berce le chiot endormi, occupé à ronger sa trouvaille.
Au bout de quelques minutes, Gérard se tourne vers elle :
Camille Je sens que vous aimez vraiment les fleurs. Et si nous faisions un échange ? Vous gardez le bouquet, et moi, jadopte le chiot. Il ne sera attendu par personne à la campagne, et lui et moi, nous nous sommes déjà trouvés.
Il la regarde, plein d’espoir. Camille hésite elle souhaite plus que tout offrir à ce chiot une vie douce, et les mains de Gérard semblent parfaites pour ça. Mais le bouquet lui paraît presque sacré, trop beau, trop intime.
Et votre femme ? demande-t-elle à voix basse. Cest pour un anniversaire de mariage, nest-ce pas ?
Gérard pousse un léger soupir, épuisé mais chaleureux :
Ne vous inquiétez pas, Camille. Elle ne men voudra pas. Je sais quelle comprendra.
Et une autre présence ne lui sera pas de trop ?
Au contraire. Elle serait heureuse que je trouve un ami. Je crois même savoir comment lappeler Bouquet. En souvenir de ce jour.
Peu après, lautocar repart. Camille, près de la vitre, serre le merveilleux bouquet contre elle et regarde Gérard séloigner, tenant le chiot contre sa poitrine et souriant à ses pensées. Il jette parfois un coup dœil dans son manteau, veillant à ce que le petit soit bien installé.
Ce nest quau moment où elle le voit franchir la grille forgée du vieux cimetière quelle comprend à qui le bouquet était réellement destiné.






