Le cœur battant, je frappai à la porte. Le silence me répondit.
Le cœur serré, je glissai ma clé dans la serrure. Cela faisait tellement longtemps que je nétais pas revenu ici ! Tout était à sa place rien navait changé dans cette maison autrefois chaleureuse et aimée, et pourtant Elle me semblait désormais étrangère et glaciale.
Presque une année sétait écoulée depuis la dispute avec Célestin. Bien sûr, nous nous étions déjà querellés auparavant. Souvent, je prenais notre fille Églantine dans mes bras, quittant lappartement en pleurs pour aller chez ma mère à Lyon. En général, Célestin, pris de remords, venait me rejoindre dès le lendemain, et la réconciliation ramenait la douceur dans nos vies. Notre amour retrouvait sa force, et la paix renouvelait les couleurs de nos journées. Pourtant, la dernière fois, tout avait basculé
Chassant ces souvenirs, je me dirigeai sans hésiter vers larmoire, à la recherche de quelques documents importants. Ils étaient là, exactement où je les avais rangés lan passé. Depuis deux mois, un jeune homme, Arnaud, que je connaissais depuis longtemps et qui maimait en secret, me faisait la cour avec assiduité. Rien ne sétait encore passé entre nous, mais la semaine dernière, il sétait officiellement déclaré et avait demandé ma main.
Depuis, je narrivais plus à trouver le sommeil, comme écrasé par une angoisse sourde, incapable de choisir ma voie. Je croyais dabord que ma brouille avec Célestin finirait par sarranger. Je mattendais à lentendre frapper à la porte, comme avant, venir plonger son regard dans le mien et dire : « Tu mas tant manquée ! »
Mais les jours passaient, les mois sécoulaient, et tout restait figé comme dans la glace. Je ne croisais Célestin que rarement, il était froid, distant un gouffre nous séparait désormais. Il venait simplement chercher Églantine, la main dans la main, puis la ramenait sans un mot. Églantine babillait, toute contente de ses nouveaux habits, tournoyant devant le miroir, fière de ses cadeaux. Je repensais alors à lépoque où Célestin moffrait des fleurs, le regard plein de lumière. Aujourdhui, il ne me voyait même plus. Nous étions maladroits ensemble, et je fuyais dans ma chambre. Ma mère, paisible comme toujours, répétait : « Ce que le Bon Dieu envoie est toujours pour le mieux. » Peu à peu, jen étais venu à le croire moi-même.
Inspirant profondément, je jetai un dernier regard au salon et soudain, je restai figé : Célestin dormait sur le canapé, sûrement après une longue journée de travail. Ma première impulsion fut de repartir aussitôt, mais je marrêtai net. Chaque trait de son visage métait douloureusement familier : la barbe de trois jours, les cernes sombres Je massis à côté de lui, submergé par un sentiment étrange : que savais-je vraiment de lhomme qui partagea tant dannées à mes côtés ? Quelles pensées cachaient ce front plissé ? Je revis alors le visage de Célestin autrefois : ses yeux sincères de jeune homme, son sourire éclatant et doux Je me rappelai que cest ce sourire lumineux qui mavait bouleversé à lépoque, son sourire de garçon dont je métais épris. Comment croire que ce jeune homme plein de vie et cet homme fatigué étaient le même ? En vérité, si peu dannées nous séparaient de nos débuts. Le souvenir du sourire de Célestin simposa à nouveau, vif et douloureux, me ramenant à moi-même.
Seigneur, où tout cela avait-il disparu ? Je scrutai la pièce, impuissant, comme à la recherche dun coupable à mon malheur. Mon cœur se serra de nostalgie et de regrets. Notre univers familial sétait lentement effrité, englouti sous le poids des reproches, des peines, des larmes, du silence incompris. Célestin, épuisé à force de cumuler les boulots afin de subvenir à nos besoins et ne dépendre de personne Javais eu le temps de réfléchir, et je compris que tout ce qui nous avait manqué, cétait un peu de patience et de tendresse, cette souplesse féminine, cette sagesse
Et dire quautrefois nous étions heureux, fous de bonheur. Non, ce ne sont pas les chimères dun cœur malade ; jen suis certain. Je me relevai brusquement, déterminé à me le prouver. Mon regard tomba sur la main de Célestin, posée sur notre album de mariage, à la page où nous rayonnions de bonheur.
Ma main trembla, faisant glisser les photos sur le parquet. Quand je me penchai pour les ramasser, je croisai le regard de Célestin, tout juste éveillé.
Suzanne tu es revenue ? dit-il, les yeux brillants de joie.
En le voyant ainsi, une idée bouleversante massaillit : il sen était fallu de si peu pour que je parte à jamais Ce jour-là, jai compris à quel point un moment dinattention peut égarer ce que lon tient le plus à cœur. La vie de famille est faite de patience, de compréhension et on oublie trop souvent que, derrière la fatigue et les maladresses, bat toujours le même amour, prêt à renaître si on le laisse respirer.






