« Moi, je n’ai jamais aimé mon mari : une vie conjugale sans amour, confidences de femmes près d’une tombe, souvenirs de jeunesse, trahisons, regrets et renaissance d’un amour tardif »

8 octobre

Je me surprends encore à prononcer ces mots: «Je nai jamais aimé mon mari.» Si étrange, après tant dannées ensemble, de lavouer à voix basse, sur ce banc du cimetière de Montparnasse à quelques pas de la tombe de notre fils. Je parlais avec Françoise, une femme croisée ici par hasard, qui venait nettoyer la sépulture de ses parents. Le vent dautomne, doux mais triste, faisait tomber les feuilles des platanes autour de nous, et nos paroles se mêlaient au froissement des branches.

«Ton mari?», ma-t-elle demandé en désignant la photo au sourire timide gravée sur la stèle.
«Oui,» ai-je soufflé. «Un an déjà Impossible de mhabituer à son absence. Il me manque à en perdre le souffle. Je laimais tant.»
Un silence. Puis Françoise a avoué: «Moi, je nai jamais aimé le mien.»

Surprise, je lui ai demandé depuis combien de temps ils étaient mariés.
«On sest mariés en 1971. Calcule Cinquante ans.»
Comment vivre autant dannées sans amour?

Elle sest confiée.
«Cétait par dépit,» a-t-elle expliqué. «Je voulais un autre, qui sest tourné vers ma copine. Pour faire front, jai épousé Michel. Il me suivait partout, doux comme un agneau. Le soir des noces, jaurais voulu menfuir. Mes parents faisaient la fête, je me suis mise à pleurer. Ma jeunesse sachevait là, pensais-je. Et mon mari petit, dégarni et timide, les oreilles décollées, le costume trop grand Toujours à mobserver de ses petits yeux noirs, comme sil avait gagné la lune. Javais presque honte mais je navais quà men prendre à moi-même.»

La vie commune a démarré chez les parents de Michel, à Angers. Eux, dune gentillesse extrême: la mère veillait à ce que tout soit impeccable pour moi, jusquà laver mes souliers avant laube. Mais je boudais, donnais des ordres, grondais même la belle-mère; cétait plus fort que moi, car je me sentais prise au piège dun mariage sans amour.

Michel ma proposé: «Viens à Paris, on trouvera du travail, on aura notre chez-nous.» La capitale mattirait, jai dit oui, juste pour changer dair. Cétait leffervescence des jeunes communards, lappel à la modernisation, le RER qui venait dêtre inauguré Nous sommes partis. Hommes et femmes séparés dans les trains. Il avait faim, pourtant je partageais avec mes amies tous les gâteaux préparés par ma belle-mère. Javais honte ensuite, mais Michel me rassurait, prétendant avoir été invité à droite à gauche alors quil nosait rien demander à personne.

À Paris, nous vivions en foyer. Trente-cinq femmes dans un dortoir, les hommes ailleurs. On promettait aux couples une chambre à part, mais tout me semblait accessoire. Michel guettait sous les fenêtres, attendait un sourire Jesquivais à chaque fois, prétendant être trop occupée.

Deux ans ainsi, sans enfants, sans amour. De la pitié seulement. Quelques soirées à dormir ensemble, pour lui faire plaisir.

Jusquau jour où Grégory est arrivé dans ma vie, ce grand brun rencontré sur le chantier. Jétais manœuvre bétonnière, la vie était rude mais pleine dinsouciance. On découvrait la bière belge, les oranges, la vie nocturne de Saint-Germain, les bals, les concerts. Jai succombé à Grégory. La passion Désordre dans ma tête, mon cœur, tout. Michel men suppliait, voulait croire à nous deux. Mais jétais ailleurs.

Jai exigé le divorce. Au même moment, la direction nous offrait enfin une chambre individuelle dans notre foyer. Je ne voulais pas y aller, jai laissé tomber Michel, même sil trainait toujours près de moi.

Un jour, Grégory ma trahie: il est parti avec une collègue du bureau, Catherine. Jai appris que jétais enceinte. Il ma humiliée devant tout le monde, prétendant que je maccrochais à lui parce que Michel était trop faible. Michel a tout su, forcément. Et pourtant

Il sest battu pour moi, littéralement: il a affronté Grégory sur le quai de la gare. Jai trouvé Michel à lhôpital, la jambe dans le plâtre, le visage tuméfié, les yeux brillants de douleur et de tendresse. Il na prononcé quun mot: «Pour toi» Il devinait tout, mes peurs, mes faiblesses. Il savait que lenfant pouvait ne pas être de lui. Mais il disait: «Ce sera mon fils, à moi, à nous deux. Restons ensemble, quittons Paris, allons ailleurs.»

Nous sommes partis pour la campagne du Limousin. Michel a trouvé du travail dans une usine mécanique, devint chef déquipe. Toujours attentionné, toujours modeste, ramenant du marché saucissons, fromages, douceurs pour moi.
«Ma femme attend un enfant,» disait-il fièrement à ses collègues pendant que je cachais mes yeux.

Lenfant est né: Mathieu, le teint mat, les yeux de Grégory. Michel na rien montré, il a accueilli le bébé comme le sien, les larmes aux yeux en quittant la maternité. Mathieu était un nourrisson difficile, hurlant jour et nuit. Michel, exténué, ne bronchait pas. Un an plus tard, jai eu une petite fille de Michel: nous lavons appelée Camille, comme sa mère.

Je ne ressentais rien: ni amour, ni haine. Pendant que les enfants grandissaient, je mépuisais à tenir la maison. Michel maidait tout le temps. Il lavait, repassait, me laissait dormir, soccupait du linge même.
Un jour, je lai grondé: «Que vont dire les voisins? Voilà le chef qui récure les culottes de sa femme!» Il a ri, ma dit: «Tu veux attraper froid? Peu mimporte ce que les autres disent!»

Mais sa tendresse excessive métouffait.
Plus tard, Mathieu, à treize ans, a eu de sérieux ennuis: vols au supermarché, police, convocations fréquentes à la mairie. Pendant que jallais parler avec le commissaire Antoine (un homme bien, célibataire, avec qui je sympathisais), Michel narrivait pas à sévir, me laissait tout faire, incapable délever la voix. Moi seule, je punissais, je criais. Mais Antoine me comprenait Il ma suggéré de quitter Michel, davouer que je ne laimais pas, et de refaire ma vie.

Cest à cette époque que Michel a été envoyé en formation à Paris. Il a compris: «Dis-moi de rester et je ne partirai pas» Tout, dans sa voix, disait son désespoir. Jai répondu: «Vas-y»

Il est parti, abattu. Antoine me courait après, voulait que je tourne la page. Mais je ne savais plus Tant de nuits à ne pas dormir. Jai gardé la lettre que Michel ma écrite de Paris. Dedans, il avouait quil avait compris: il mavait pourri la vie, il sen voulait de mavoir imposé ses sentiments alors que je nen avais jamais eu pour lui. Il disait vouloir partir si je navais plus besoin de lui, mais jaurais tout: les enfants, la maison, la moitié de son salaire, la liberté. À la fin, il me souhaitait bonheur et réussite, sans une once de reproche.

Un automne doux comme aujourdhui, dans la lumière claire du ciel parisien, jai craqué. Jai pensé à tout ce quil avait fait pour moi, comment il sétait battu, comment il sétait occupé de moi après cette grave opération à la maternité, veillant des nuits entières, trouvant les soins les plus rares, les médicaments les plus chers. Je me suis souvenue comment il était sorti sous la neige rapporter un colis égaré à nos voisins, tombant malade mais fier de lavoir fait pour les autres.

Alors, un matin, jai su: tout ce dont javais besoin, cétait de lui.

Jai pris un billet de TGV pour Paris, sans prévenir. Mon cœur battait au rythme du train, lent trop lent. En arrivant, je suis allée à ladresse de lécole où il suivait sa formation. On ma refusé lentrée, alors je lai attendu des heures à la sortie. Jai reconnu sa silhouette dans lallée des platanes. Il ne ma pas vue tout de suite. Quand je lai appelé, il sest retourné, figé. Et puis on sest jetés dans les bras lun de lautre, devant tous ses camarades qui riaient: «Ça, cest de lamour. Cinquante ans de mariage et on se retrouve comme au premier jour.»

Aujourdhui, au cimetière, Françoise ma demandé si Michel était le défunt, là, la tête baissée devant la croix.
«Non,» ai-je murmuré. «Cest Mathieu, notre fils parti trop tôt.»
Elle a souri tristement, soulagée: «Alors ton mari vit?»
«Oui, grâce à Dieu.»
Il est venu me rejoindre, le dos fatigué, vêtu de sa vieille veste. Jai porté les outils à sa place, malgré sa gêne.

Nous sommes repartis à deux, main dans la main, sous les arbres dorés, osant un salut à Françoise.

En la quittant, jai regardé le portrait de Michel sur mon téléphone. Jai pensé à cette vérité, si simple: le bonheur ne vit pas tout seul, il naît quand on accepte de le laisser grandir dans son cœur. Et quil nexiste quune seule forme de bonheur: aimer, et être aimé en retour.

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« Moi, je n’ai jamais aimé mon mari : une vie conjugale sans amour, confidences de femmes près d’une tombe, souvenirs de jeunesse, trahisons, regrets et renaissance d’un amour tardif »
« Nous vous avons vendu la maison, mais nous avons le droit d’y rester une semaine », nous avaient affirmé les anciens propriétaires. En 1975, notre famille a quitté la campagne pour s’installer en ville. Nous avons acheté une maison en périphérie et avons eu une drôle de surprise… À l’époque, les villageois s’entraidaient toujours, et mes parents en faisaient de même. Ainsi, ils ont accepté lorsque les anciens propriétaires nous ont demandé s’ils pouvaient rester quelques semaines dans notre toute nouvelle maison, le temps de régler certaines formalités. Ces gens-là avaient un chien énorme et très agressif. Nous ne voulions pas l’emmener car il ne nous obéissait pas. Ce chien, je m’en souviens encore. Une semaine passe, puis deux, puis trois, et les anciens propriétaires vivent toujours chez nous, dorment jusqu’au dîner, sortent rarement et n’ont manifestement aucune intention de partir. Mais le pire, c’était leur comportement : ils agissaient comme s’ils étaient encore chez eux, surtout la mère de l’ancien propriétaire. Mes parents leur rappelaient sans cesse le marché, mais leur départ était constamment repoussé. Ils laissaient sortir le chien sans surveillance. Non seulement il souillait notre jardin, mais nous avions peur de sortir. Le chien attaquait tout le monde. Mes parents leur ont demandé plusieurs fois de l’attacher, mais dès que mon père partait travailler et que mon frère et ma sœur allaient à l’école, le chien envahissait le jardin. C’est finalement ce chien qui a aidé mon père à chasser ces sans-gêne. Ma sœur est rentrée de l’école, a ouvert le portail sans faire attention au chien. La bête noire l’a renversée au sol et, par miracle, il ne l’a pas blessée plus gravement. Seuls ses vêtements ont été déchirés. Ils ont attaché le chien et accusé ma petite sœur d’être rentrée trop tôt. Et le soir, les choses se sont enfin réglées ! Papa est rentré du travail et, avant même d’enlever son manteau, a sorti la vieille dame dans la rue, en robe de chambre. Derrière elle, la fille et son mari ont filé dehors. Toutes les affaires de ces habitants indélicats ont volé par-dessus la clôture, dans la boue et les flaques d’eau. Ils ont essayé de lancer leur chien contre mon père, mais en voyant la scène, il a tourné les talons et s’est réfugié dans sa niche, refusant de bouger. Une heure plus tard, toutes les affaires étaient dehors, le portail fermé, et le chien surveillait ses maîtres derrière la grille.