« Nous vous avons vendu la maison. Mais nous gardons le droit dy rester une semaine », annonçaient les anciens propriétaires, leurs voix résonnant comme un écho dans une cathédrale déserte.
En 1975, ayant quitté la campagne pour la métropole, nous avions acheté une maison aux abords de Lyon, sans deviner les surprises lovées sous ses tuiles. Chez nous, dans les villages de la Drôme, on sentraidait sans trop compter; mes parents avaient toujours eu le cœur large.
Ainsi, quand les propriétaires précédents, la famille Martin, demandèrent sils pouvaient prolonger leur séjour le temps de régulariser des papiers, mes parents, émus de compassion, acceptèrent sans broncher. En gage de leur sincérité, ils laissèrent gambader leur chien, un mastodonte gris, féroce et sans attache, nommé César. Nous nen voulions point: César nécoutait que le râle rauque de son ancienne maîtresse. Cette bête, je la revois, aussi réelle que les lions sur les tapisseries anciennes de grand-mère.
Une semaine passa puis deux, puis trois et les Martin, bien installés, habitaient toujours notre salon, leurs valises amoncelées comme des bastions. Ils dormaient jusquà la tombée du jour, erraient parfois en ville sur les quais du Rhône, mais leur idée de déménager paraissait sêtre dissoute dans un rêve sans réveil. Leur attitude, surtout celle de la matriarche Madeleine Martin, affichait une souveraineté irritante : ils agissaient comme sils dirigeaient toujours le logis, la voix plus autoritaire quune directrice de pensionnat.
Mes parents rappelaient patiemment laccord, mais le délai sétirait, aussi infini quune file dattente chez le boulanger un dimanche matin.
César, libéré, régnait sur le jardin. Il souillait partout, son territoire sétendait jusquà la balançoire, et la terreur gonflait en nous à lidée dy mettre la tête dehors. César chassait tout ce qui bougeait, dédaignant nos appels. Maman et Papa supplierent quon le tienne attaché, mais à peine papa partait-il travailler, à lusine de Villeurbanne, que César reprenait possession du gazon.
Cest justement à laide de ce chien que mon père trouva la solution à cette cohabitation absurde.
Un après-midi, ma sœur Églantine, de retour du lycée, ouvrit machinalement la grille sans guetter César. Dun coup, la masse noire la projeta dans lherbe, nabîmant que son pull rayé et quelques mèches de cheveux. On réussit à capturer le molosse et à lattacher contre la vieille remise. La famille Martin, imperturbable, accusa Églantine de rentrer trop tôt comme si elle avait dérangé le fil du rêve.
Le soir, tout bascula.
Papa, revenant du tram, jeta son manteau sur la chaise puis empoigna, avec une vigueur étrange, la vieille dame Madeleine et la mena, en robe et charentaises, dehors sur le trottoir. Derrière, la fille Martin et son mari suivaient, hurlant leur indignation. Les valises, les caisses, les bibelots tout voltigea par-dessus la haie dans la boue, éclaboussant la chaussée mouillée.
Ils crièrent à César dattaquer, mais lanimal, découvrant la scène, fourra sa queue sous son ventre et sentortilla dans lombre de la cabane. Il ne voulait plus partir. Une heure sétira, interminable, et toute la vie des Martin gisait côté rue, la grille verrouillée, tandis que César, dos tourné à la maison, contemplait ses anciens maîtres derrière le portail, sous la pluie fine, comme une fin de conte racontée trop vite.
Le rêve flottait, et la maison devenait enfin la nôtre, enveloppée de ce parfum dabsurde et de terre mouillée, quelque part entre la vigne et la ville.







