Deux colonnes : Pour les autres, pour moi – Une année à cocher les bonnes actions jusqu’à oser penser à soi

Deux colonnes

Elle venait juste denlever ses bottines et de mettre leau à chauffer pour son thé quand un message de sa cheffe, Madame Leblanc, a explosé sur WhatsApp : « Tu pourrais remplacer Sophie demain ? Elle est clouée au lit avec de la fièvre et personne pour couvrir son service » Les mains encore mouillées après la vaisselle, lécran de son portable sest couvert de traces luisantes, preuve vivante quaucune héroïne du quotidien néchappe à la corvée de lévier. Essuyant ses mains sur le torchon, elle a jeté un œil au calendrier sur le téléphone demain, cétait LA soirée où elle avait décidé de se coucher tôt, sans répondre à personne, histoire dêtre fraîche pour le rapport du lendemain qui, dailleurs, lui vrillait déjà le crâne.

Elle a commencé à taper : « Je ne peux pas, jai » et sest arrêtée net. Un vieux malaise, collant comme une madeleine mal cuite, est remonté : si tu refuses, tu laisses tomber tout le monde. Cest pas ce quon attend de toi. Elle a effacé, puis sest contentée dun sec : « Oui, je viens. » Envoyé.

La bouilloire sest mise à chantonner. Elle sest versé un mug bien chaud, sest installée sur le tabouret devant la fenêtre, et a ouvert la note quelle appelait sobrement « Les Bonnes Actions ». Déjà la date, déjà la ligne : « Ai couvert le service de Sophie ». Un petit « + » à la fin, comme pour contrebalancer la fatigue.

Cette note, elle la traînait depuis presque un an. Initiée en janvier post-fêtes, post-sapin, post-bonne humeur, en résumé période Vierge du calendrier où on se demande si la vie nest pas un peu passée sous le tapis. À lépoque, elle avait noté : « Ai conduit Madame Dubois à lhôpital ». Madame Dubois, du cinquième, voutée, un sac danalyses qui lui pendait au bras, et la terreur des transports en commun. Elle avait sonné à linterphone : « Tu prends ta voiture, emmène-moi, sinon je vais rater mon rendez-vous ! » Elle lavait attendue dans la voiture, puis reconduite. Sur le chemin du retour, elle sest surprise à être agacée dêtre à la bourre pour le boulot, à ruminer les histoires dattentes et de médecins des autres. La gêne de lagacement a disparu sous un café pris à la station-service, et elle a noté lépisode dans sa liste, en version purifiée.

En février, son fils a débarqué en mission à lautre bout de la France, et lui a confié son petit-fils pour le weekend. « Tes à la maison, cest pas compliqué », avait-il lancé comme on pose un colis sur le palier. Le gamin, adorable certes, mais à croire que sa pile Duracell était éternelle. « Regarde », « Viens voir », « On joue ». Elle ladorait, mais le soir passé, elle avait les mains qui tremblaient de fatigue et la tête résonnait comme après la Fête de la Musique.

Elle la couché, a fait la vaisselle, rangé les jouets dans la boîte que le petit a renversée illico au réveil. Dimanche, quand son fils est revenu, elle a lâché : « Je suis crevée. » Il a souri comme si elle venait de raconter une blague : « Bah, mamie quoi ! » et lui a collé une bise sur la joue. Dans la note, elle a écrit : « Garde de petit-fils deux jours ». Un cœur à côté, comme pour se persuader que ce nétait pas juste pour dépanner.

En mars, sa cousine la appelée pour lui demander un service, et surtout un virement. « Cest pour mes médicaments, tu sais bien » Bien sûr quelle savait. Elle a transféré les sous, sans demander de date pour le remboursement. Ensuite, à la cuisine, elle recomptait son maigre budget de fonctionnaire, rayant de la liste le manteau en laine repéré chez Monoprix pas un caprice, lancien tirait la tronche aux coudes.

Dans la note, elle a marqué : « Ai aidé ma cousine financièrement. » Elle na pas ajouté : « Ai renoncé à mon manteau ». Parce que ça, franchement, qui en ferait toute une histoire ?

En avril, une des petites jeunes du boulot, yeux rougis, sest enfermée dans les toilettes et nen sortait plus. Ça pleurait, ça marmonnait que son mec lavait larguée et que personne navait jamais besoin delle. Elle a frappé doucement : « Ouvre, je suis là. » Ensemble, elles se sont retrouvées à squatter la cage descalier qui sentait encore la peinture fraîche. Elle a écouté la boucle des chagrins, ratant sa séance de kiné-rééducation, prescription officielle pour le dos. De retour à la maison, étalée sur le canapé, elle a pesté, mais contre elle-même : « Pourquoi je ne sais jamais dire je dois rentrer ? » Nouvelle ligne dans la note : « Ai écouté et consolé Élodie. » Pour la chaleur, elle a mis le prénom. Pas : « Ai annulé pour moi ».

En juin, elle a trimballé une collègue et ses sacs en direction de la maison de campagne près de Melun, sa voiture à elle étant tombée en rade. Tout le trajet à écouter la collègue sengueuler avec son mari en haut-parleur et personne pour demander si ça dérange. Arrivée là-bas, déchargement express, juste un « Merci, tétais sur la route, de toute façon. » Sauf que cétait pas sur la route du tout, et le détour lui a pourri la soirée, pas eu le temps de passer voir sa mère qui, vexée, a boudé deux jours.

Dans la note : « Ai déposé Claire à la campagne ». Le « sur la route » lui est resté en travers, elle a fixé lécran éteint longtemps.

Août, un appel nocturne de sa mère. Voix aiguë, affolée : « Je me sens mal, mon cœur, viens vite ! » Ni une ni deux, manteau en main, taxi, Paris by night désert. Lappartement sentait la chaleur et les médicaments. Elle a pris la tension, donné un demi-comprimé, attendu que sa mère sendorme.

Le lendemain, boulot direct sans repasser par chez elle, des cernes jusquau menton, pas loin de sendormir assise dans le métro. Elle a ajouté dans sa note : « Nuit chez maman. » Elle a mis un point dexclamation, puis la effacé cétait trop épique.

À lautomne, la liste commençait à ressembler à un rouleau, genre ticket de caisse Monoprix quon déroule à linfini. Paradoxalement, plus la liste sallongeait, plus elle ressentait cette gêne absurde : comme si elle ne vivait plus, mais remplissait un bilan. Comme si lamour quon lui portait se mesurait en tickets à montrer au contrôleur : « Et toi, tu fais quoi de tes journées ? »

Elle a essayé de se souvenir dune fois où la liste parlait delle. Pas « pour elle », mais « à cause delle ». Rien que des items pour les autres leurs bobos, leurs détresses, leurs courses. Ses envies à elle, reléguées au rang de lubies honteuses.

En octobre, une scène toute bête, mais une écharde plantée. Elle passe voir son fils pour déposer les papiers à imprimer, comme il la demandé. Hall de limmeuble, dossier dans les bras, lui téléphone, cherche ses clés. Le petit gigote autour, réclame son dessin animé. Dun revers de main, son fils lui balance : « Puisque tes là, tu peux passer à la supérette ? On na plus de lait ni de pain, je nai pas le temps. »

Elle répond : « Je suis fatiguée aussi, tu sais. » Il hausse à peine les épaules, même pas un regard. « Bah, tu peux bien, non ? Tu peux toujours. » Retour au coup de fil.

Ses mots résonnent comme un cachet de cire. Pas une demande, un constat. Elle sent quelque chose flamber à lintérieur, et la honte par-dessus honte de vouloir dire non. Honte de ne pas vouloir toujours être pratique.

Bref, elle passe tout de même acheter le lait, le pain, et en plus des pommes, pour son petit-fils. Sacs posés sur la table, elle entend : « Merci, maman. » Dun ton administratif, genre case cochée. Elle a souri, comme elle sait le faire, puis est rentrée chez elle.

Note du jour : « Courses pour le fiston ». Elle la relit longuement. Là, ce nest plus la fatigue qui fait trembler ses doigts, cest la colère. Elle comprend soudain que la liste nest plus un appui, mais une laisse.

En novembre, elle prend un rendez-vous chez le médecin parce que son dos la lâche, rester debout longtemps est devenu un supplice. Prise de rendez-vous sur Ameli, samedi matin, question de ne pas sabsenter au travail. Vendredi soir, sa mère appelle : « Tu passes demain ? Jai besoin daller à la pharmacie, puis voilà, je suis seule »

Elle répond : « Jai rendez-vous chez le médecin. » Silence dune seconde. « Bon, daccord. Ça veut dire que moi je compte pour du beurre. »

Cette phrase-là, imparable. Dhabitude, elle sexcuse, repousse tout, promet de passer après. Elle ouvre la bouche, sarrête net. Ce nest pas de lobstination, cest de lépuisement, la révélation douce-amère que sa vie à elle compte aussi.

Elle souffle : « Maman, je viens après-midi, daccord ? Jai besoin de ce rendez-vous. »

Sa mère soupire façon « la pauvre mamie abandonnée sur le banc ». « Bon », dit-elle, avec toute la déception maternelle de France.

Nuit agitée, rêves absurdes : elle court avec des dossiers sous le bras, les portes se ferment une à une. Le matin, elle avale son porridge, prends ses cachets oubliés, sort. Dans la salle dattente, elle capte les histoires danalyses et de retraites des autres, mais elle ne pense pas au médecin : elle pense que, pour une fois, faire un truc pour elle la terrifie.

Après le docteur, direction maman, comme promis. Pharmacie, trois étages sans ascenseur. La mère laccueille sans un mot, puis : « Alors, ils tont dit quoi ? »

Elle répond : « Ça sest fait. Jen avais besoin. »

Sa mère la regarde, un truc neuf dans le regard, puis file à la cuisine. Sur le chemin du retour, elle sent un soulagement étrange, pas de la joie, plutôt de lespace.

À lapproche de Noël, elle se surprend à attendre le week-end non comme un répit, mais comme une chance. Samedi matin, sms du fils : « Tu peux garder le petit ce matin ? On a du travail. » Elle lit, déjà prête à répondre « oui ».

Assise sur le bord du lit, téléphone tiède dans la paume, la chambre silencieuse, hormis le cliquetis du radiateur. Elle pense à ce jour longtemps prévu : aller dans le centre, voir cette expo au Musée dOrsay quelle remet toujours à plus tard. Se perdre parmi les tableaux, sans quon lui demande où sont les chaussettes ou ce quon mange ce soir.

Elle écrit : « Pas possible aujourdhui, jai mes propres projets. » Elle pose son téléphone écran retourné, respirant enfin.

La réponse ne tarde pas : « Daccord », puis « Tu men veux ? » de son fils.

Elle retourne lappareil, relit, sent monter le vieux réflexe de sexpliquer, de rassurer, darrondir les angles. Elle pourrait détailler : « Je suis crevée, jai aussi une vie. » Mais elle sait : trop dexcuses, cest déjà négocier sa place. Ce nest pas pour elle.

Elle se contente décrire : « Non, cest important pour moi. » Et puis basta.

Elle prépare ses affaires sans précipitation, à la façon dune professionnelle. Ferme le gaz, vérifie les lumières, prend sa carte Navigo, la batterie externe. À larrêt de bus, au milieu du ballet de cabas et de poussettes, elle réalise soudain quelle na personne à sauver aujourdhui. Sensation étrange, mais pas effrayante.

Au musée, elle traîne dans les salles. Observe les visages, les mains peintes, la lumière sur la toile. Elle apprend, doucement, à faire attention pas aux requêtes des autres, mais à elle-même. Pause café au petit buffet, achat dune carte postale épaisse avec reproduction, glissée au fond du sac.

Chez elle, le téléphone reste en veille. Elle enlève son manteau, suspend son écharpe, se lave les mains, met la bouilloire en route. Enfin, elle sinstalle et ouvre « Les Bonnes Actions ». Elle glisse jusquà la date du jour, sarrête sur la ligne encore blanche.

Elle hésite. Puis, ajoute dun geste ferme : « Suis allée au musée seule. Nai pas troqué ma vie contre celle dun autre. »

Elle relit, rature le final « contre celle dun autre », trop dramatique, presque un réquisitoire. Elle reformule plus simplement : « Suis allée au musée seule. Ai pris soin de moi. »

Et, nouveauté, elle ouvre une nouvelle colonne. En haut de la note, elle trace deux listes. À gauche : « Pour les autres ». À droite : « Pour moi ».

Dans la colonne « Pour moi », une seule entrée au départ. Mais elle la regarde, et sent sa colonne vertébrale se réaligner, comme après un excellent cours de yoga. Plus besoin de prouver à quiconque quelle est formidable. Il suffit de ne pas soublier elle-même.

Le téléphone, bien sûr, se remet à vibrer. Elle ne se précipite pas. Fait infuser son thé, prend le temps de savourer, puis regarde. Sa mère : « Comment tu vas ? »

Elle répond : « Ça va, je passe demain avec du pain. » Et, avant denvoyer le message, ajoute : « Jai été occupée aujourdhui. »

Envoyé. Téléphone laissé là, lécran allumé. La pièce est silencieuse mais cette fois, ce silence lui appartient. Un espace à elle, enfin.

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Deux colonnes : Pour les autres, pour moi – Une année à cocher les bonnes actions jusqu’à oser penser à soi
FRANÇAIS : « Tu parles, elle s’est emportée… » — Mais à quoi tu sers, vieille chouette ? T’es un poids pour tout le monde, tu pues et tu traînes ici pour rien. Franchement, si ça ne tenait qu’à moi… Mais bon, obligé de te supporter. Je te déteste ! Polina faillit s’étrangler avec sa tisane. Elle venait justement de parler avec sa grand-mère, Madame Zinaïda Sergeïevna, en visio. Celle-ci s’était absentée une minute. — Attends-moi, mon petit soleil, je reviens, dit la mamie en se levant de son fauteuil avec quelques grognements avant de s’éloigner dans le couloir. Le téléphone resta sur la table. Caméra et micro activés. Polina, pendant ce temps, était passée sur l’écran de son ordinateur. Et puis… Le drame se produisit. Une voix venue du couloir. Polina crut qu’elle avait mal entendu. Sans doute aurait-elle continué à le croire si elle n’avait jeté un œil au téléphone. Quelqu’un venait d’entrer. À l’écran, elle aperçut d’abord des mains inconnues, puis un flanc, enfin un visage. Olia. L’épouse de son frère. Oui, elle reconnut aussi la voix. La belle-sœur s’approcha du lit de la grand-mère, souleva l’oreiller, puis le matelas, cherchant visiblement quelque chose. — Elle passe ses journées là à boire du thé… Vivement qu’elle crève, honnêtement. Pourquoi s’attarder ? Elle ne sert déjà plus à rien, elle prend de la place pour rien… — râlait la belle-sœur. Polina n’osait plus bouger. Durant quelques secondes, elle cessa même de respirer. Olia quitta la pièce sans avoir remarqué la caméra. Quelques minutes plus tard, la grand-mère revint, un sourire aux lèvres, mais ses yeux, eux, restaient éteints. — Voilà, je suis de retour ! Dis-moi, et toi, le travail, ça va ? demanda-t-elle comme si de rien n’était. Polina hocha la tête, encore sous le choc de ce qu’elle venait d’entendre. Tout en elle réclamait de virer sur-le-champ cette effrontée, mais elle tentait de reprendre son souffle. Zinaïda Sergeïevna avait toujours été pour Polina une vraie femme de fer. Jamais un mot plus haut que l’autre, mais une autorité naturelle, forgée par des décennies d’enseignement en littérature, auprès d’élèves et de parents. Quarante ans passés à ouvrir des horizons littéraires, à faire aimer Proust, Zola ou Giono à des générations d’enfants. À la mort du grand-père, jamais elle ne s’était vraiment laissée aller, même si sa silhouette droite s’était un peu courbée. Moins de sorties, plus de soucis de santé. Son sourire s’était fané. Mais son énergie, elle, semblait inépuisable. Zinaïda était persuadée que chaque âge a sa beauté, et ne cessait de profiter de la vie, même maintenant. Polina avait toujours ressenti auprès d’elle un sentiment de sécurité absolue. Avec elle, rien n’était insurmontable. La grand-mère avait même sacrifié sa maison de campagne pour aider son petit-fils à payer ses études, et confié toutes ses dernières économies à sa petite-fille pour son premier appartement. Lorsque Grégoire, le frère de Polina, s’était plaint du loyer trop cher après son mariage, c’est la grand-mère qui avait proposé une chambre chez elle. L’appartement était spacieux, tout le monde aurait son espace, et en prime : elle serait sous surveillance si jamais sa tension artérielle montait ou si son diabète empirait. — De toute façon, je m’ennuie seule. Un peu de vie à la maison, et un petit coup de main des jeunes, ça ne peut pas faire de mal, disait-elle d’un ton joyeux. Grégoire devait assurer la présence, Polina gérait les courses, les médicaments et même l’électricité. Elle aidait comme elle pouvait, par téléphone ou directement sur place, veillant à ce que sa grand-mère ne manque de rien. — Il faut bien manger, surtout avec le diabète, disait Polina. Mais la grand-mère avait toujours du mal à accepter de l’aide. Elle fuyait le regard de sa petite-fille, gênée. Dès le début, Polina s’était méfiée d’Olia. Trop mielleuse, trop parfaite, trop froide derrière les sourires. Mais Polina n’était pas du genre à se mêler des histoires des autres ; elle demandait simplement à la grand-mère si tout allait bien. — Tout va bien, ma chérie, la rassurait Zinaïda. Olia fait la cuisine, tient la maison propre. Elle est jeune, elle apprend. Elle gagnera en expérience avec le temps. À présent, Polina comprenait que ce n’était que façade. Devant les gens, Olia jouait à merveille la gentille belle-fille. Mais hors caméra… — Mamie, j’ai tout entendu… Tu as entendu ce qu’elle t’a dit ? La grand-mère s’arrêta une seconde, comme si elle n’avait pas compris, puis détourna les yeux. — C’est rien du tout, ma Polina, soupira-t-elle. Olia est fatiguée, elle traverse une mauvaise passe, Grégoire travaille beaucoup… Elle décompresse. Polina détailla alors sa mamie comme si elle la voyait pour la première fois. Elle remarqua chaque nouvelle ride, chaque trace de lassitude et, pour la première fois, de la peur. — Décompresser ? Tu as entendu ce qu’elle t’a hurlé dessus ? C’est plus qu’un pétage de plombs… — Laisse, Polinotchka… Moi, je préfère patienter. Tu vois, elle s’est juste emportée. Elle est jeune, c’est de la fougue. Et puis moi, tu sais… je suis vieille, j’en demande pas beaucoup. — Bon. Mamie, arrête de me ménager. Là, tu vas tout me dire, sinon je monte tout de suite, et tu sais que je le ferai. Tu choisis. Silence. La grand-mère inspira, soupira, ajusta ses lunettes. Le masque vola en éclats : elle semblait soudain toute petite, toute cassée. — Je voulais rien dire… Tu travailles déjà assez, pourquoi te rajouter des histoires ? J’espérais que ça s’arrangerait… Et l’histoire avec Olia s’avérait bien plus longue et bien plus sale que Polina ne l’avait imaginée. Les jeunes étaient arrivés avec toutes leurs affaires, déterminés à économiser pour acheter un logement dans six mois. D’abord, la grand-mère avait été ravie : vie dans la maison, bruits de vaisselle, vie contemporaine. Olia cuisinait, proposait du thé, accompagnait sa belle-mère chez le médecin. Mais, dès le départ de Grégoire en mission, tout avait changé d’un coup. — Elle a commencé à s’énerver facilement, disait Zinaïda. J’ai pensé que c’était le manque de Grégoire. Puis elle a commencé à prendre pour elle toutes les courses. Elle assurait que toi, tu en achetais trop, de toute façon, qu’elle en avait besoin, qu’elle était plus jeune, bientôt peut-être enceinte, alors que moi… Olia avait même réclamé de l’argent à la grand-mère, piochant dans l’argent que Polina lui avait donné pour les médicaments, pour… s’acheter un frigo personnel, installé dans sa chambre, verrouillé à clé. Et le frigo contenait la meilleure nourriture que Polina apportait à la grand-mère. Jamais Olia n’a remboursé un sou. Pire, elle fouillait partout pour trouver les cachettes où la grand-mère dissimulait quelques billets. — Elle m’a pris la télé… Parce qu’elle disait que ça abîme la vue. Et elle coupe même parfois Internet. Mais moi, j’en ai besoin, on m’appelle, je lis les nouvelles, je cuisine en suivant des recettes… J’ai l’impression d’être en prison. — Tu en as parlé à Grégoire ? demanda Polina. Zinaïda secoua la tête. — Elle m’a déclaré que, si je parlais, elle irait dire à tout le monde que c’est à cause de moi qu’elle aurait perdu un bébé. Qu’on la plaindrait et que moi, je serais lynchée. Polina ne savait que répondre. Elle avait envie de tout casser, de hurler, de chasser Olia à coups de balai. Mais elle répondit doucement : — Mamie, personne ne peut te traiter ainsi, tu comprends ? Personne, que ce soit la famille ou pas. Sa grand-mère éclata en sanglots. Polina la consola de son mieux ; mais elle savait déjà que la tornade arrivait. Elle n’allait pas se taire. Une demi-heure plus tard, Polina et son mari étaient en route pour chez Zinaïda, prévenant à peine. La grand-mère ouvrit tout de suite, triturant nerveusement un mouchoir entre ses mains. — Oh, vous auriez pu appeler, au moins ! J’aurais mis la bouilloire… — On n’est pas venus prendre le thé, Mamie. On est là pour régler les choses. Où est Olia ? — Elle… est sortie. On ne me dit pas tout, tu sais… Mais entrez, maintenant que vous êtes là. Polina fila à la cuisine. Presque plus rien dans le frigo : deux briques de lait périmé, dix œufs, des cornichons pourris. Dans le congélo : juste des glaçons. Elle échangea un regard avec son mari Nikita, qui hocha la tête. Précision, efficacité. La chambre d’Olia était fermée à clé, mais la serrure était toute simple, vite ouverte avec un tournevis. En effet, un frigo dedans ! Rempli des yaourts tout juste achetés par Polina pour la grand-mère, du fromage, de la charcuterie, même des légumes frais. Polina était furieuse. Mais elle tenait bon. Avec Nikita, elle attendit le retour d’Olia dans la chambre de la grand-mère. Olia rentra une demi-heure plus tard. — Qui a touché à ma porte ?! hurla-t-elle, poings serrés. C’est alors que Polina surgit : — Moi. Olia blêmit, se décomposa. Silence de quelques secondes, puis elle tenta, comme d’habitude, la menace verbale. — T’es qui, toi, pour entrer dans ma chambre ? Polina s’approcha, la dominant d’une tête. — Je suis la petite-fille de la propriétaire des lieux. Et toi, qui es-tu ? Tu as dix minutes pour faire tes bagages. Sinon, tu retrouveras tes affaires sous la fenêtre, tu as compris ? — J’appellerai Grégoire ! — Appelle qui tu veux. Grégoire n’est pas là. Et si besoin, je te tire par les cheveux pour te sortir d’ici. Olia râla, mais courut fourrer ses affaires dans un sac, en pestant, tentant d’insulter Polina, qui ne bronchait pas. La grand-mère regardait la scène en essuyant ses larmes. — Polina, tu n’aurais pas dû… Ça va se savoir, on va parler de nous dans la résidence… Ce n’est qu’à ce moment-là que Polina se tourna, vint vers elle, l’étreignit. — Ce n’est pas un scandale, Mamie. On débarrasse juste la maison de ses ordures. Ils restèrent dormir chez Zinaïda. Le lendemain, ils remplirent son frigo, sa trousse à pharmacie aussi. Quand ils partirent, la grand-mère pleurait de soulagement — du moins Polina l’espérait. Polina avait strictement interdit à la mamie de laisser revenir Olia, quoi qu’elle tente. Le soir même, Grégoire appela Polina en furie, hurlant à s’en casser les cordes vocales. — T’es folle ? Olia est en larmes ! Où elle va dormir, maintenant ? T’es contente, toi, avec ton argent ? Polina raccrocha. Deux heures plus tard, elle lui envoya un message vocal : — Au lieu de t’énerver, renseigne-toi un peu. Ta chère Olia affamait ta grand-mère. Je te rappelle au passage qu’elle s’est privée pour toi… Si tu t’avises de revenir ici avec cette vipère, je vous mets à la porte tous les deux. Grégoire ne répondit pas. Et ça valait mieux ainsi. Olia trouva refuge chez une amie. Sur les réseaux sociaux, elle publiait qu’elle venait de quitter une famille « toxique » et « hypocrite », Grégoire likait. Polina ne s’en souciait plus. L’appartement retrouva calme et sérénité. Deux semaines plus tard, Zinaïda demanda à Polina de lui apprendre à regarder des séries sur son smartphone. Elle commença par une adaptation de « Maître et Marguerite », enchaîna sur des comédies. Parfois elles regardaient ensemble. — Oh, ça fait longtemps que je n’avais pas autant ri ! confia la grand-mère un soir. J’en ai mal aux joues. Polina sourit simplement. Elle se sentait enfin en paix. Un jour, sa grand-mère l’avait protégée, aujourd’hui c’était à elle de protéger sa mamie.