Des vacances sans planning : à la maison, le Nouvel An sans to-do list, ni marathon familial, juste nous trois, un peu d’appréhension, beaucoup de liberté et une dose inattendue de bonheur partagé

Vacances sans agenda

La hotte ronflait dans la cuisine, et André relisait pour la troisième fois le message sur le groupe familial.

«Alors, vous vous préparez ? Nous, comme toujours, croulons déjà sous les salades», écrivait la cousine de sa femme, accompagnant le tout dun émoji au sourire moite.

Il posa son téléphone près de la planche en bois. Une carotte, seule, traînait dans lattente sur la planche. Il nen éplucherait pas davantage.

Encore un rapport sur la découpe ? demanda Nadège, apparaissant à la porte, une pince à linge coincée entre les lèvres. Elle accrochait des torchons lavés sur le radiateur pour quils ne soient pas humides lors des festivités.

André hocha la tête, pointant lécran :

Trois saladiers pleins de macédoine déjà, et un brochet farci. Preuve en photo à lappui.

Nadège ôta la pince, jeta un coup dœil distrait, esquissa un sourire :

Chacun ses petits bonheurs.

Sa voix était posée, mais André percevait une tension sous-jacente. Rien détonnant. Ce vingt-huit décembre à dix-neuf heures, leur table de cuisine nétait pas couverte des traditionnelles listes : menus, courses, horaires pour les covoiturages familiaux ou laccueil des invités.

Les années précédentes, à cette période, ils couraient déjà frénétiquement dans les rayons du supermarché, se querellaient sur la quantité de bûches à acheter, pestaient parce quAndré avait oublié dappeler le taxi pour la tante. Lavant-dernier Nouvel An sétait transformé en succession de files dattente et de vaisselle à nen plus finir après minuit. Chaque fois, Nadège promettait quils feraient autrement lannée suivante, mais cétait comme une marée qui emporte.

Cette année, la discussion eut lieu dans la voiture, sur le parking face à leur immeuble. André se souvenait de lhabitacle givré, du souffle régulier du chien endormi à larrière, épuisé des allers-retours de la campagne.

Je ne veux plus ça, murmura Nadège, front contre le volant. Je suis fatiguée de fêter cette nuit debout entre lévier et le four.

Il navait rien répondu, fixant les petites lumières des guirlandes à la fenêtre de limmeuble. Lui aussi était las. Des appels obligés, des invités qui ne partaient plus, de cette impression de toujours orchestrer le bonheur des autres.

Et si on ne faisait rien ? proposa-t-il. Cette fois, pas de marathon.

Ils se lancèrent dabord à tâtons : raccourcir la liste dinvités, commander des plats traiteur… Puis soudain, Nadège expira :

Et si on ne conviait personne ? À part Léane, bien sûr. Et mes parents pour un repas, mais un seul jour, pas plus.

Il sétonna moins de lidée que de la façon dont elle lénonça : comme si cétait interdit, un brin coupable.

Et si vraiment personne ? suggéra-t-il. On apportera les cadeaux à tes parents le trente et un avant le midi. Deux heures maxi. Et le réveillon, on le fait tous les trois.

Nadège resta silencieuse avant de hocher la tête. À ce moment, ça ressemblait à un jeu.

Mais sitôt le réveillon approchant, le jeu devenait tangible.

Maman, Papa ! résonna la voix de Léane, leur fille de vingt ans, depuis le couloir. Je trouve pas mes chaussures !

Sous la commode, répondit André. Tu les as balancées là hier soir.

Léane entra dans la cuisine, un gros bas en laine au pied, son téléphone à la main.

Ah, retrouvé ! Elle sourit. Dites… cest sûr que personne ne vient pour le Nouvel An ? J’ai dit à ma copine que cest sacré familial chez nous.

Ce sera bien familial, répondit Nadège. Juste sans invasion.

Alors, je serai seule face à vous deux ? plissa-t-elle les yeux. Vous allez pas me forcer à regarder «Le Grand Bal» ?

On le regarde pas non plus, répondit André. Notre programme, cest rien faire. Très intense.

Léane haussa les épaules, enfila rapidement sa doudoune et, déjà emmitouflée dans son écharpe, lança :

Mamie est au courant quon invite personne ?

Elle sait, soupira Nadège. Et papi aussi. Ils trouvent ça bizarre, mais ils s’y feront.

Et tata Sophie ? continua Léane.

Elle continue de raconter sa recette de brochet, grommela André.

Léane éclata de rire, fit demi-tour et claqua la porte. Le chien, endormi sur le tapis, leva la tête, soupira puis se rendormit.

Bon, réalisa André, en contemplant la carotte. On va vraiment le faire.

Nadège sapprocha de la fenêtre, écartant le rideau. Dehors, lanternes accrochées, les enfants glissaient sur les buttes de neige, les parents, emmitouflés, piétinaient autour.

On le fait vraiment, répéta-t-elle tout bas. Ça me fait presque peur.

Le trente et un décembré se leva sans réveil. André s’étonna de la paix en ouvrant les yeux : aucun tumulte dans la cuisine, pas de casserole, pas de téléphone frénétique. Seuls les tic-tac de lhorloge. La chambre de Léane plongée dans lobscurité, porte close. Nadège dormait, nez contre la couette.

Il sétira, jeta un œil au téléphone. Quelques mails de travail, déjà périmés. Hier, tous se souhaitaient «du vrai repos», sous-entendu queux-mêmes se tueraient à la tâche jusquau bout.

Au salon, André enfile sa robe de chambre. Café, toasts, un peu demmental. Sur un papier, Nadège avait griffonné : «Menu : salade piémontaise, harengs, plat chaud simple. Basta.» Le papier tenait grâce à un aimant, image de la Méditerrannée.

André cuit les œufs, épluche, découpe saucisson et cornichons. En moins de temps quil ne lui en aurait fallu dhabitude pour préparer la liste de courses.

Quand il verse le tout dans le grand saladier, il a un pincement : le saladier semble presque vide. Les autres années, cétait version «pour tout le monde, et pour les restes». Cette fois, «tout le monde» voulait dire trois personnes.

Il tend la main, machinalement, vers une seconde barquette de saucisson et larrête en plein geste.

Non, dit-il à voix haute. Ça suffira.

Suffira à qui ? demande Nadège, somnolente, la robe de chambre sur les épaules et les cheveux en bataille.

À nous. La piémontaise. Pas de stock pour une armée cette année.

Elle vient inspecter la quantité, sourcille :

Cest… maigre.

On est trois, rappelle-t-il.

Oui, mais… Elle fait glisser la cuillère sur le bord, cherchant la profondeur. Et si quelquun passait ?

On sest promis, non ?

Elle hausse les épaules, verse le café dans sa tasse.

Tu sais, lâche-t-elle, dos contre le plan de travail. Jai rêvé toute la nuit que maman allait appeler pour dire quils passeraient après tout. Je suis incapable de lui dire non.

Elle appellera, acquiesce André. Et tu diras quon vient demain. Comme prévu.

Elle soupire, boit une gorgée.

Bon, tentons.

À midi, ils entassent les sacs de cadeaux et la boîte à gâteau (que Nadège a quand même fait «juste au cas où») sur la banquette arrière de la berline. Quarante minutes jusquaux parents, André plaisante sur les embouteillages, Léane fait défiler des memes sur la galère des fêtes.

Chez les parents, Nadège file immédiatement en cuisine, en dépit de ses bonnes résolutions. André trinque avec son beau-père, digresse sur la politique et lessence. Sa belle-mère râle sur «avant, cétait mieux», surveille la pendule quand Nadège rappelle quils doivent partir tôt.

Vous fêtez ça chez vous, juste à trois ? demande-t-elle, alors quils enfilent leurs manteaux. Et Sophie avec ses enfants ?

Sophie reste chez elle, cette fois, dit Nadège, en nouant son foulard. On essaie autre chose.

Autre chose, toujours autre chose, marmonne la mère. Avant, on se réunissait tous, cétait joyeux.

La familiarité de la culpabilité gronde en Nadège. Elle est sur le point de dire «si vous voulez, venez ce soir». Mais André, devinant, lui pose la main sur lépaule.

On repasse demain, dit-il. Au calme. Ce soir, cest maison.

La mère les scrute, soupire.

Comme vous voudrez. Ne venez pas pleurer après, hein.

Sur la route du retour, Nadège garde le silence. Léane éclate de rire face à des messages vocaux sur son groupe damies.

Maman, reprend-elle, posant son portable. Elles débattent : rester à la maison ou sortir en boîte. Lune jure que la famille est sacrée, lautre veut tout oser tant quelle est jeune. Votre avis ?

Je crois quêtre sacrée, cest juste de ne pas sécrouler dans la salade de fatigue, maugrée Nadège.

Et moi je dis, poursuit André, que tu pourras sortir où tu veux l’année prochaine. On survivra.

Léane ricane :

À voir. Cette année, je reste. On verra après.

À vingt heures, le silence étrange noie lappartement. Trois assiettes, une modeste salade, un plat de poulet rôti, une bouteille de crémant, une guirlande qui clignote faiblement dans la pénombre, rien à voir avec le vacarme chez les parents.

Cest… vide, souffle Nadège, arrangeant les serviettes.

Cest juste quon nest pas habitués au calme, répond André.

Léane débarque en jean et pull, sans la robe de fête que Nadège lui achetait chaque année.

Ya un dress code ? plaisante-t-elle, tournant sur elle-même. Jattendais le passage en revue.

Dress code «fais comme tu veux», lance André.

Ah bon ? Vous me paraissez étrangement tranquilles.

Ils sassoient. Le téléviseur murmure, sans lorchestre tapageur habituel. André lance un vieux film que lui et Nadège aimaient durant leur licence.

Pas de show incessant, suggère-t-il. Un moment intime.

On garde les douze coups ? interroge Léane.

Les douze coups, on les garde, tranche Nadège. Pas trop de rupture, tout de même.

Ils mangent, discutent. Léane évoque un prof qui a donné pour devoir «réfléchir à son avenir», leurs débats de groupe sur le sens de cette consigne. Nadège réalise quelle ne saute pas toutes les cinq minutes pour servir ou réchauffer. André savoure le luxe de pouvoir bouger sans gêne.

À vingt-et-une heures, Sophie téléphone.

Alors, quoi de neuf ? Chez nous, cest l’orgie, les gamins courent partout, les salades débordent. Dommage que vous soyez pas là, ya une ambiance de folie.

Nadège, portable collé à loreille, regarde leur petite table, Léane qui montre à André une vidéo drôle, et sent au fond delle ce pincement que donne la comparaison.

Nous aussi, on passe un bon moment, assure-t-elle. On fait autrement cette fois.

Oui, jai entendu, glisse Sophie, blessante. Bon, je vous laisse. Bonne année.

Après, Nadège tente de revenir à la conversation mais son esprit rumine «dommage que vous ne soyez pas là».

Ça va ? demande André, quand Léane séclipse pour le jus.

Oui, trop vite, réagit Nadège. Mais… cest bizarre.

Vers dix heures trente, le groupe familial sanime : photos de tables, enfants en guirlandes, noms «vous manquez», «sans vous, cest fade». Quelquun partage un vieux cliché : André et Nadège, derrière la tablée, épuisés, mais souriants.

Nadège regarde limage, un nœud la serre. Une brûlure lui monte aux yeux.

Jai tout gâché, lâche-t-elle. Eux, ils sont ensemble, nous… ici, seuls, comme des exclus.

On est ensemble aussi, chuchote André.

Oui mais… Elle se lève brutalement. Regarde comme cest joyeux chez eux. Nous, cest comme si on nétait pas choisis.

On la été. Cest un choix personnel.

Et si on sest trompés ? Nadège passe la main sur la table. On peut encore écrire quon arrive. On fera vite.

Maman, dit Léane, revenue avec le jus, sarrêtant net. Quest-ce qui se passe ?

Rien, tente Nadège, sa voix tremblante. Juste des bêtises.

Elle attrape son téléphone, commence à écrire : «Finalement, si vous êtes encore réveillés…» Ses doigts vacillent.

André la regarde, sachant quun retour en arrière est tout proche. Demain, ils seront épuisés, avec cette vieille défaite du devoir pour les autres.

Nadège, murmure-t-il, posant la main sur son poignet. Attends.

Laisse-moi, souffle-t-elle sans lever les yeux. Je veux juste savoir sil est tard.

Ils espèrent chaque année. Mais toi, quespères-tu ?

Léane serre son jus contre elle, hésitation, puis elle savance, déterminée.

Maman… franchement, je suis contente quon reste ici. Je nosais pas le dire, pour ne pas blesser grand-mère, mais ce grand dîner me pèse aussi. Je rêve chaque fois de méclipser.

Nadège la regarde.

Sérieusement ?

Sérieusement, réplique-t-elle. Je vous aime, et la famille. Mais quand ça devient un devoir, jai juste envie de fuir. Ce soir… cest tranquille.

Nadège repose le téléphone, message inachevé clignotant.

Je crains quon se coupe… devienne un cas à part, quon ne soit plus invités, et quon reste seuls.

On ne devient pas des étrangers, lui assure André. On nest pas obligés dêtre partout. Parfois, cest bien dêtre chez soi.

Il le dit sereinement, mais André aussi a peur de quitter les scénarios familiaux, lalmanach du clan. Il a juste accepté un peu plus tôt.

Voilà ce quon va faire, propose-t-il. Ce soir, on reste comme prévu. Demain, sil nous en prend lenvie, on sort voir les autres. Pas parce quil faut, mais parce quon le veut.

Léane hoche la tête.

Et lan prochain, on choisira vraiment ce quon veut faire. Pas juste suivre la règle par défaut.

Nadège se passe la main sur le visage, inspire souplement.

Daccord. Ce soir, on reste.

Elle efface le message, verrouille son téléphone et le pose ainsi, face cachée.

Mais jai honte, encore. Comme si on laissait les autres tomber.

Ce sentiment ne part pas en une soirée, relativise André. On a vécu autrement des années.

Je vais dire un truc pas sympa, intervient Léane. Peut-être que ce nétait pas seulement vous qui tiriez la famille, mais la famille qui vous tirait aussi. Vous pouviez dire stop il y a dix ans.

Nadège rit, yeux humides :

Merci, capitaine évidence.

Avec plaisir, sourit Léane, mi-solennelle.

Ils regagnent la table. Une heure avant minuit. Le téléviseur laisse défiler des musiques oubliées, quon nécoute pas.

On se fait un petit jeu ? propose André, brisant la routine. Pour éviter le regard rivé à la pendule.

Le paquet de cartes ? senthousiasme Léane.

Les cartes, va pour les cartes.

On étale le jeu, dispute amicale sur les règles, on rit fort quand Léane tente de tricher. Nadège se surprend à rire franchement, pas par politesse, ni par peur quun convive sennuie.

Les douze coups, ils les ont gardés. Ils trinquent, souhaitent la santé, et surtout… du repos. Étrange, ce mot, inattendu, soudain si juste.

Je veux que vous appreniez à vous détendre, cette année, proclame Léane, levant son verre de jus dorange. Et moi aussi.

Moi aussi, confirme André.

On essaye, approuve Nadège.

Les premiers jours de vacances sétirent, lents. Ils se lèvent vraiment à dix, parfois onze heures. André lit le roman oublié quil sétait promis dentamer, alangui dans son vieux jogging. Nadège parcourt les photos sur son ordinateur, non pour poster sur les réseaux, juste par routine.

Léane alterne sorties entre amies et après-midi chez eux : elle regarde des séries, dessine sur sa tablette. Parfois, ils sortent tous les trois, marchent jusquau parc, où les enfants filent sur des pentes verglacées pendant que les adultes sirotent un petit café brûlant.

Un matin, André ressent… lennui. Pas celui des réunions, une autre forme : trop de calme, presque pas de tâches.

Il observe la cour où les ados allument des pétards en plein jour, et une inquiétude le pique. Comme s’il perdait son temps.

Nadège, interpelle-t-il. On va où ? Un centre commercial, un ciné ? On est… figés.

Nadège lève la tête de son écran :

Pas le centre commercial : trop de monde. Le cinéma, peut-être demain. Ce matin, jaime simplement… ne rien faire.

Ne rien faire… murmure-t-il. Mais si on ne fait rien dutile ?

Cest quoi, utile ? réplique-t-elle.

Je sais pas… ranger le balcon, passer voir mes parents, visiter ta tante, refaire la salle de bain.

La salle de bain, en vacances ? plaisante-t-elle. Pour tes parents, je suis partante. Je ne suis pas allergique aux gens, juste au fait de courir constamment.

André sent une irritation monter.

Je peux pas juste traîner, confie-t-il. Jai limpression de paresser.

Tu bosses tout lannée, tempère-t-elle. Une semaine à ne rien faire, ça se peut.

Facile à dire, maugrée-t-il, direction la cuisine.

Là, il range machinalement les sacs en plastique par taille. Après cinq minutes, il rit tout seul de labsurdité, mais langoisse reste.

Le soir, il scroll sur Facebook. Les gens postent des photos de stations de ski, de visites en Espagne, bains de vapeur, hashtags «fêtes actives», «pas question de végéter».

André se surprend à bougonner, envieux de leur vitalité, frustré de cette pression de correspondre.

Quest-ce qui tarrive ? demande Léane, se penchant derrière lui.

Regarde, dit-il, montrant les posts. Les gens vivent, et nous…

Et nous quoi ? coupe-t-elle. On vit aussi. Autrement.

Elle réfléchit, ajoute :

Tu veux que je tapprenne à ne pas zieuter là où il ny a que comparaison ?

Il ricane :

On croirait que tu me fais la leçon dancien.

Vous faites de même avec nous, rétorque Léane. Jai appris quon ne boit pas de café après six heures si on veut dormir.

Elle lui prend le téléphone, fait défiler :

Là, la montagne, cest chouette. Mais ils ont galéré pour monter. Là, le spa, il fait une chaleur étouffante. Et toi, tes au chaud, jogging, pas de programme, cest bien aussi.

On dirait une victoire, ironise-t-il.

Pour votre génération, cen est une. Vous êtes nuls en vacances.

Il veut relever, mais rien en lui ne contredit.

Le lendemain, petite dispute. André regarde des épisodes toute la matinée. Nadège arpente lappart, trier, ranger, organiser. Au bout dun moment, elle craque.

Tu passes la journée devant lécran ! Tes yeux vont devenir carrés.

Toi, tu trimbales tout depuis ce matin, cest plus productif ?

Au moins, je fais quelque chose.

Moi aussi. Je me repose.

Ça, cest de la fuite, boude-t-elle.

Il met pause :

Ranger sans cesse, cest pas de la fuite, toi ? Tu ne sais pas juste tasseoir et lâcher prise.

On se regarde, un miroir de leurs propres angoisses.

Bon, tranche Nadège, épaules basses. Demi-journée chacun : séries pour toi, repos total pour moi. Personne râle.

Daccord, oui. Une activité commune tous les jours, minimum.

Balade, propose-t-elle. Ou cinéma.

Ou jeux de société, lance Léane du couloir : elle avait tout entendu. Moi je vote jeux.

Voilà leur première règle des vacances. Elle ne chasse pas tous les passés, mais offre un cadre. André savoure ses séries, Nadège sautorise parfois à sétendre à côté, sans liste de tâches.

Quelques jours plus tard, visite aux parents dAndré. Lambiance nest plus la même, moins animée, les convives se font rares. Quelques heures, part de tarte, on parle météo et santé.

Comment ça, vous êtes si libres cette année ? sétonne le père, servant le thé. Dhabitude, cest millimétré chez vous.

On a voulu respirer un peu, sourit André.

Vous avez raison, félicite la mère, surprenant tout le monde. Vous traînez toujours la famille. Reposez-vous pour une fois.

André reçoit le compliment. Il attendait la critique, cest la validation quil remporte. En voiture, il confie à Nadège :

Tu vois, pas tous pensent quon trahit le rituel.

Cest moi qui me fais ce cinéma, admet-elle. Difficile de sortir du scénario après tant dannées.

On nest pas obligés de tout changer dun coup.

Elle acquiesce.

Le reste des jours file à leur rythme. Une journée complète à la maison, entre lecture et cuisine simple. Une autre, «expédition urbaine» : direction centre-ville, balades, chocolat chaud dans un petit bistrot sans rendez-vous ni obligation.

Tu sais, souffle Nadège, fenêtre ouverte sur la rue décorée. Jaime bien navoir rien de prévu. Je me réveille, je me demande ce que jai envie, pas ce que je dois.

Et là, envie de quoi ? demande André.

Juste marcher. Rien dépatant. Être là.

Il sourit.

Moi, jaimerais ne pas me reprocher la non-action.

Ça, cest plus dur.

Il faut pratiquer, tente-t-il.

Ils regardent les passants, chacun leur fête.

Le dernier jour de vacances brille sec et gelé. Léane rejoint son amie, promettant de rentrer le soir. Une sérénité inhabituelle habite lappartement.

Promenade au parc ? propose André. Juste nous deux.

Avec plaisir, accepte Nadège.

Ils passent le porche. La neige craque sous leurs pas, le froid mord sans violence. Sur la piste, des patineurs, quelques poussettes.

Ils avancent en silence, sans malaise. Les pensées de Nadège senroulent autour des emails et des appels qui la rattraperont demain, mais une curieuse quiétude la prend.

Jai eu peur, confie-t-elle, assise sur un banc. Quun petit réveillon brise tout, me fasse une mauvaise fille, une hôtesse lamentable.

Quen penses-tu maintenant ? demande André.

Rien na cassé, rit-elle. Ça va.

Moi aussi, je croyais : sans activités, je deviendrais inutile. Mais on peut rester sur un canapé, et être là. Pour toi, pour Léane.

Surtout pour Léane, confirme Nadège. Elle observe.

Ils marchent encore, sasseyent, André retire son gant, serre sa main.

Deal : lan prochain, pas dinvitations automatiques. On décide dabord ce quon souhaite. Ensuite, selon…

Marché conclu. Et si je panique, prête à inviter tout le monde, tu marrêtes.

Et si je nous inscris partout, tu topposes.

Promis.

Ils restent, puis rentrent dans lodeur de pin et clémentines du hall ; la musique dun voisin se glisse sans envahir.

André lance la bouilloire, sort quelques sablés, Nadège allume une bougie à la fenêtre, selon la tradition des nuits dhiver.

Tu crois quon va rester comme ça ? Demande-t-elle en remplissant la tasse. Finis, les marathons ?

Qui sait ? Peut-être quun jour, lenvie reviendra de tout réunir. Cette fois, ce sera notre choix.

Elle approuve. La crainte subsiste, discrète, mais nimpose plus sa loi.

Le soir, Léane rentre, nez rougi, sourire aux lèvres.

Les parents de mon amie sont partis au centre thermal, raconte-t-elle, ôtant ses bottes. Ils ont laissé une note : «Nous voulons profiter. Tu es assez grande maintenant.» Elle râlait, mais finalement, ça lui plaît.

Tu vois, conclut André. Le changement touche tout le monde.

Japprends aussi, ajoute Léane. Jaime quand vous restez là sans vous précipiter. Même si ça grogne pour les séries ou les rangements.

Nadège rit :

On va essayer dêtre «juste ici» plus souvent.

Ils se rassemblent sur le canapé. Léane lance le film voté. Le thé refroidit, les biscuits sémiettent. Dehors, des pétards avivent la nuit, sans troubler leur rire discret.

La fête quils redoutaient de manquer nétait pas dans le bruit, mais dans ce tableau simple : trois gens qui saccordent du repos ensemble, sans se justifier sur la bonne façon de commencer lannée.

Et tout cela, cétait suffisant.

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Des vacances sans planning : à la maison, le Nouvel An sans to-do list, ni marathon familial, juste nous trois, un peu d’appréhension, beaucoup de liberté et une dose inattendue de bonheur partagé
Olivier rentrait chez lui après une longue journée de travail. Un soir d’hiver banal, où la ville semblait engloutie sous une chape de grisaille. En passant devant l’épicerie du coin, il aperçoit un chien assis devant la porte : un bâtard fauve, ébouriffé, avec des yeux de gamin perdu. — Qu’est-ce que tu fais là ? grogna Olivier, mais il s’arrêta. Le chien leva la tête, le regarda sans rien demander. Juste un regard. « Il attend sûrement ses maîtres », pensa-t-il en reprenant sa route. Mais le lendemain, et les jours suivants, la même scène. Comme si le chien ne pouvait plus quitter cet endroit. Olivier finit par remarquer : les gens passent, certains jettent un croûton de pain, d’autres une saucisse. — Pourquoi tu restes là ? demanda-t-il un soir, s’accroupissant à côté. — Et tes maîtres ? Le chien s’approcha, avec prudence, puis posa sa tête contre la jambe d’Olivier. Olivier resta figé. Depuis combien de temps n’avait-il pas caressé un être vivant ? Trois ans qu’il vivait seul dans son appartement. Seulement le travail, la télé, le frigo. — Ma belle Lada, murmura-t-il sans trop savoir d’où venait ce prénom. Le lendemain, il lui apporta des saucisses. Une semaine plus tard — il posta une annonce sur Internet : « Chienne trouvée, recherche propriétaire ». Aucun appel. Un mois s’écoula. Un soir qu’il rentrait d’une garde tardive — il était ingénieur, souvent de nuit sur les chantiers — il aperçut un attroupement devant l’épicerie. — Que se passe-t-il ? demanda-t-il à sa voisine. — C’est le chien… Elle s’est fait renverser. Celle qui trainait là depuis des semaines. Son cœur se serra. — Où est-elle ? — À la clinique vétérinaire, boulevard Victor Hugo. Mais ils demandent une fortune… Et qui paierait pour une errante ? Olivier ne répondit rien. Il se précipita. Le vétérinaire secoua la tête : — Fractures, hémorragies internes. Les soins coûteront cher, et sans garantie de succès. — Soignez-la, répondit Olivier. Je paierai ce qu’il faut. Quand elle sortit de la clinique, il l’emmena chez lui. Pour la première fois depuis trois ans, son appartement reprit vie. Tout changea. Radicalement. Olivier ne se réveillait plus à cause du réveil, mais parce que Lada venait lui effleurer la main du museau. Comme pour dire : « Debout, maître. » Et il se levait, avec le sourire. Avant, ses matins commençaient par un café et les infos. Maintenant, c’était la promenade au parc. — On y va, ma belle ? disait-il, et Lada battait joyeusement de la queue. Les papiers furent mis en règle à la clinique : passeport, vaccins. Lada était officiellement à lui. Il photographiait chaque papier, au cas où. Les collègues étaient surpris : — Olivier, tu as rajeuni ou quoi ? Quel tonus, maintenant ! Il se sentait enfin utile. Pour la première fois depuis des années. Lada se révéla incroyablement intelligente. Elle comprenait tout. Lorsqu’il se faisait tard au travail, elle l’attendait derrière la porte avec un regard qui disait : « Je me suis inquiétée. » Le soir, ils flânaient longtemps dans le parc. Olivier lui parlait de son boulot, de la vie. C’était ridicule ? Peut-être. Mais Lada écoutait attentivement, poussant parfois un petit gémissement en guise de réponse. — Tu comprends, ma Lada ? Avant, je croyais que la solitude, c’était plus simple. Personne pour te gêner, personne pour t’embêter. Mais en fait… — il la caressait affectueusement — en fait, j’avais juste peur d’aimer à nouveau. Les voisins s’étaient habitués à ce duo. Madame Dubois, de l’immeuble d’à côté, gardait toujours un os en réserve pour Lada. — Elle est jolie, ta chienne, disait-elle. On voit qu’elle est aimée. Le temps passa. Un mois, un autre. Olivier pensa même ouvrir un compte Instagram à Lada. Elle était photogénique — sa robe rousse brillait comme de l’or au soleil. Puis, un jour, l’inattendu. Une promenade habituelle. Lada reniflait les buissons, Olivier consultait son téléphone sur un banc. — Gerda ! Gerda ! Olivier leva la tête. Une femme s’approchait, la trentaine, jogging de marque, blonde, maquillée. Lada se tendit, oreilles basses. — Excusez-moi, dit Olivier, vous faites erreur — c’est ma chienne. La femme planta ses mains sur ses hanches. — Comment ça, la vôtre ? Je ne suis pas aveugle, c’est MA Gerda ! Je l’ai perdue il y a six mois ! — Quoi ? — Oui ! Elle s’est échappée, je l’ai cherchée partout ! Vous me l’avez volée ! Olivier sentit la terre se dérober sous ses pieds. — Attendez. Perdue ? Je l’ai recueillie devant l’épicerie. Elle y traînait depuis des semaines ! — Ben oui, elle s’était perdue ! Je l’aime, on l’a achetée exprès avec mon mari, une chienne de race ! — De race ? Olivier regarda Lada. C’est juste une croisée. — Un métis rare ! Très cher ! Olivier se leva. Lada se colla contre lui. — D’accord. Si c’est bien votre chienne, montrez-moi ses papiers. — Quels papiers ? — Passeport vétérinaire, certificats de vaccination. N’importe quoi. La femme hésita : — Je les ai à la maison. Pas besoin ! Je la reconnais, c’est tout ! Gerda, viens ici ! Lada ne bougea pas. — Gerda ! Viens immédiatement ! La chienne se pressa encore un peu contre Olivier. — Vous voyez ? dit-il calmement. Elle ne vous connaît pas. — Elle fait la tête parce que je l’ai perdue ! cria la femme. Rendez-moi mon chien ! C’est du vol ! Des passants commencèrent à tourner la tête. — Vous savez quoi ? fit Olivier, sortant son téléphone, réglons ça légalement. J’appelle la police. — Appelez donc ! Je vais prouver que c’est la mienne ! J’ai des témoins ! — Quels témoins ? — Mes voisins m’ont vue quand elle s’est sauvée ! Olivier composa le numéro, le cœur battant. Et si elle disait vrai ? Si Lada s’était vraiment échappée ? Mais pourquoi être restée un mois devant l’épicerie, alors ? Pourquoi ne pas avoir retrouvé sa maison ? Et surtout, pourquoi tremblait-elle à présent sous sa main, cherchant refuge ? — Allô ? Police ? J’aurais besoin d’aide, il s’agit d’un différend au sujet d’un chien… La femme ricana : — Vous verrez. La justice triomphera. Rendez-moi mon chien ! Lada se serra encore plus fort contre Olivier. Il comprit alors qu’il se battrait pour elle. Jusqu’au bout. Car Lada était bien plus qu’un chien, elle était devenue sa famille. Le policier de quartier, l’agent Dubois — un type posé, carré — arriva une demi-heure plus tard. Olivier le connaissait de la copropriété. — Bon, expliquez-moi la situation, dit-il en sortant son carnet. La femme s’emporta la première : — C’est ma chienne ! Gerda ! On l’avait achetée 2 000 euros ! Elle s’est sauvée il y a six mois, je l’ai cherchée partout ! Ce monsieur me l’a volée ! — Je ne l’ai pas volée. Je l’ai trouvée devant l’épicerie du quartier. Elle était là, affamée, pendant un mois préalable. — Ah parce qu’elle s’est perdue ! Dubois observa Lada, toujours collée à Olivier. — Vous avez des documents ? — Oui. — Olivier sortit son dossier. — Voici le certificat de la clinique vétérinaire, après l’accident de voiture. Son passeport, vaccins à jour. L’agent regarda les papiers. — Et vous, madame ? — Mes pièces sont chez moi ! Mais ça ne change rien, c’est bien ma Gerda ! — Pouvez-vous me raconter précisément comment elle s’est perdue ? demanda Dubois. — Euh… En promenade, elle s’est enfuie. Je l’ai cherchée, j’ai mis des affiches. — Où la promenade ? — Au parc, pas loin. — Et vous habitez où ? — Boulevard Victor Hugo. Olivier tressaillit : — Mais c’est à deux kilomètres de l’épicerie où je l’ai trouvée. Comment aurait-elle fini là ? — Euh… Elle s’est sûrement perdue… — Les chiens retrouvent leur chemin, d’habitude. La femme rougit : — Qu’est-ce que vous y connaissez, aux chiens ? — Je sais une chose, répondit Olivier, une chienne aimée ne reste pas un mois à attendre dehors, affamée. Elle cherche sa famille. — J’ai une question, ajouta l’agent Dubois. — Vous avez mis des affiches. Mais pourquoi ne pas avoir signalé la disparition à la police ? — À la police ? Je n’y ai pas pensé. — En six mois ? Pour une chienne à 2 000 euros ? — Je pensais qu’elle rentrerait d’elle-même ! L’agent fronça les sourcils : — Vos papiers d’identité, s’il vous plaît. La femme, les mains tremblantes, chercha dans son sac : — Voici mon passeport. Dubois vérifia : — Tout est en règle. Dites-moi, la date exacte de la perte du chien ? — Le 20 ou le 21 janvier, quelque chose comme ça. Olivier montra son téléphone : — Je l’ai recueillie le 23 janvier. Et elle était déjà là depuis quasiment un mois. Donc elle s’était perdue avant. — Ou peut-être que je me trompe de date ! — la femme devenait nerveuse, puis finit par craquer : — D’accord, d’accord, gardez-la ! Mais je l’aimais, vous savez ! Silence. — Comment avez-vous pu faire ça ? murmura Olivier. — Mon mari a dit qu’on devait déménager et avec un chien, c’était impossible. Impossible à vendre, pas vraiment de race… Alors je l’ai laissée devant l’épicerie. Je me disais que quelqu’un la prendrait. Olivier sentit tout son être se soulever. — Vous l’avez abandonnée ? — Je l’ai laissée, pas abandonnée ! J’espérais qu’on la recueillerait. — Et aujourd’hui, pourquoi revenir ? La femme éclata en sanglots : — J’ai divorcé. Mon mari est parti. Je suis seule… Je voulais récupérer Gerda, je l’aimais ! Olivier n’arrivait pas à y croire. — De l’amour ? — Il répéta lentement. — On n’abandonne pas ceux qu’on aime. L’agent Dubois ferma son carnet. — C’est clair. Ce chien appartient à monsieur… — il consulta le passeport — Laurent. Il a pris soin de l’animal, l’a soignée, régularisé les papiers. Juridiquement, il n’y a rien à dire. La femme pleura : — Mais j’ai changé d’avis ! Je la veux à nouveau ! — Trop tard, répliqua sèchement Dubois. On n’abandonne pas, puis on revient comme si de rien n’était. Olivier s’accroupit auprès de Lada, la prit dans ses bras : — C’est fini, ma belle. Tout va bien. — Je peux au moins la caresser une dernière fois ? supplia la femme. Olivier regarda Lada. Elle rentra les oreilles, se blottit sous sa main. — Vous voyez ? Elle a peur de vous. — Ce n’était pas intentionnel. Les circonstances… — Vous savez… Les circonstances, ça ne tombe pas du ciel. Les gens les créent. Vous, vous avez choisi d’abandonner un être vivant. Et maintenant, vous regrettez. Mais ce n’est plus possible. La femme partit, vite, sans se retourner. Dubois tapota l’épaule d’Olivier : — Bonne décision. Ça se voit qu’elle tient à vous. — Merci. Vraiment. — Je connais — moi aussi, j’ai des chiens. Je sais. Quand l’agent fut parti, Olivier resta seul avec Lada. — Tu sais, plus rien ni personne ne nous séparera. Je te le promets. Lada leva les yeux vers lui. Il y vit plus que de la reconnaissance. Un amour infini, sans condition. — On rentre à la maison ? Lada aboya de joie et trottina à ses côtés. Sur le chemin, Olivier repensait aux paroles de la femme. Elle avait raison sur un point : la vie n’est jamais prévisible. On peut perdre son travail, son logement, tout. Mais il y a des choses qu’on ne doit jamais perdre : la responsabilité, l’amour, la compassion. À la maison, Lada s’installa sur son tapis favori. Olivier prépara le thé, s’assit à côté d’elle. — Tu sais, ma Lada… Au fond, c’est peut-être mieux ainsi. Maintenant, on sait qu’on a besoin l’un de l’autre. Lada poussa un long soupir, comblée.