Cadeau tardif
Le bus a brusquement freiné, et Madeleine Dubois sest agrippée à la barre avec ses deux mains, sentant le plastique rugueux se plier légèrement sous ses doigts. Le sac de courses a heurté ses genoux, et les pommes ont roulé à lintérieur dans un bruit sourd. Elle attendait près de la sortie, comptant les arrêts jusquà chez elle.
Une oreillette chuintait doucement dans son oreille, parce que sa petite-fille lui avait dit : « Mamie, laisse-la, au cas où je tappelle. » Son téléphone était dans la poche extérieure de son sac, tellement lourd quon aurait dit un pavé. Pourtant, Madeleine Dubois vérifiait toujours si la fermeture éclair était bien tirée.
Déjà, elle se visualisait rentrant dans son appartement, posant son sac sur le tabouret du couloir, enlevant ses chaussures, son manteau, et pliant soigneusement son écharpe sur létagère. Ensuite, elle répartirait les courses, mettrait la soupe à cuire. Le soir, Paul, son fils, passerait récupérer les boîtes. Il travaillait de nuit, il navait pas de temps pour cuisiner.
Le bus sest arrêté, les portes se sont ouvertes. Madeleine est descendue prudemment, se tenant à la rampe, et est sortie devant son immeuble. Dans la cour, des enfants jouaient au ballon, une petite fille sur une trottinette la frôlée avant de bifurquer juste à temps. Lentrée sentait la pâtée pour chat et la cigarette.
Dans lentrée, Madeleine a déposé son sac, retiré ses bottines dun geste routinier, les poussant du bout vers le mur. Elle a accroché son manteau, plié son écharpe sur la tablette. Sur la table de la cuisine, elle a rangé les courses : les carottes avec les autres légumes, le poulet au frigo, le pain dans la boîte à pain. Elle a sorti sa grande casserole, a versé de leau jusquà ce que sa paume cache le fond.
Le téléphone a vibré sur la table. Elle a essuyé ses mains sur la serviette, la rapproché :
Oui, Paul ? fit-elle en se penchant un peu, comme pour mieux capter la voix de son fils.
Salut Maman. Ça va ? La voix de Paul était pressée, quelquun lui parlait derrière.
Ça va, ma soupe cuit. Tu passes ?
Ouais, dici deux heures. Maman, tu sais, à lécole maternelle, ils demandent encore pour le budget travaux. Tu pourrais Il hésita. Comme la dernière fois ?
Madeleine avait déjà la main vers le tiroir où était son carnet de dépenses, la couverture grise.
Tu veux combien ? demanda-t-elle.
Si tu peux, cent euros. Tout le monde donne, mais tu vois Il soupira. Cest pas facile en ce moment.
Je comprends, dit-elle. Daccord, je te donnerai.
Merci, Maman. Tes en or. Ce soir je passe, je récupère. Et je prendrai ta soupe préférée.
Quand elle raccrocha, leau bouillonnait déjà. Madeleine plongea le poulet, mit du sel, du laurier. Elle sinstalla à la table, ouvrit son carnet. À « Retraite », la somme était inscrite bien droit au stylo ; plus bas « Électricité », « Médicaments », « Petits-enfants », « Imprévus ».
Elle ajouta « Maternelle » et la somme, hésitant une seconde. Les chiffres se bousculaient, ce nétait pas aussi confortable quelle laurait voulu. Mais ce nétait pas la catastrophe non plus. « On fera avec », pensa-t-elle avant de fermer le carnet.
Sur le frigo, un petit calendrier magnétique avec, en bas, une pub : « Maison de la Culture. Abonnements pour la saison. Classique, jazz, théâtre. Réductions retraités. » Le magnet, cest sa voisine Monique qui lui en avait fait cadeau, avec une tarte le jour de son anniversaire.
Plusieurs fois déjà, Madeleine sétait surprise à lire cette affiche en attendant que la bouilloire frémisse. Encore aujourdhui, ses yeux se sont arrêtés sur le mot « abonnements ». Elle se souvenait, avant son mariage, être allée à lOpéra avec une amie. À lépoque, les billets étaient donnés, mais fallait faire la queue, grelotter sur le trottoir, se marrer en tapant des pieds. Elle portait de longs cheveux, les attachait en chignon, mettait sa plus belle robe et ses uniques escarpins à talons.
Elle imagina la salle aujourdhui elle navait pas vu de scène depuis bien longtemps. Ses petits-enfants lui faisaient assister à leurs spectacles décole, mais ce nest pas pareil : il y a du bruit, des cotillons, des applaudissements. Là, cétait autre chose Dailleurs, elle ignorait quels concerts étaient programmés, qui allait voir ça.
Elle décrocha le magnet, le retourna. Au dos, un site web et un numéro de téléphone. Elle remit le magnet, mais la pensée restait. « Bêtises, se dit-elle, mieux vaut mettre de côté pour le manteau de la petite, elle grandit trop vite, tout coûte cher. »
Elle baissa le feu sous la casserole, revint à la table, sans réouvrir le carnet. À la place elle chercha dans le tiroir la vieille enveloppe où elle gardait ses petites économies « pour les coups durs ». Dedans, les billets accumulés mois après mois. Pas beaucoup, juste assez pour la machine à laver si elle tombe en panne, ou pour une analyse.
Ses doigts triaient les billets, et dans sa tête tournait la pub du magnet.
Le soir, Paul est arrivé. Il a retiré sa veste, la accrochée au dossier, sorti les boîtes en plastique.
Oh, du pot-au-feu ! fit-il, ravi. Maman, tu ne changes pas. Tu as mangé ?
Oui, oui, vas-y, sers-toi. Les sous sont prêts, dit-elle en sortant lenveloppe, en comptant soigneusement cent euros.
Maman, tu devrais noter ce quil te reste, lui dit-il en prenant les billets. Si jamais il ne te reste pas assez.
Je note tout, répondit-elle. Tout est bien rangé.
Tu es léconomiste de la famille, sourit-il. Au fait, samedi tu peux encore venir chez nous ? Avec Sophie, on doit aller au supermarché, on na personne pour les petits.
Oui, je viendrai. Quest-ce que jai dautre à faire ?
Il papota boulot, chef, nouvelles règles. Puis, en mettant ses chaussures dans lentrée, il lança :
Tu tachètes parfois quelque chose pour toi au moins ? Parce que tu donnes toujours aux petits et à nous.
Jai tout ce quil me faut, répondit-elle. Et pour moi, ça suffit.
Il sourit en haussant les épaules :
Daccord, tu sais bien. Je repasserai dans la semaine.
Quand la porte se referma, la maison redevint silencieuse. Madeleine rangea la vaisselle, essuya la table. Elle jeta un regard au magnet. « Tu tachètes parfois quelque chose ? » résonnait dans sa tête.
Le lendemain matin, elle resta longtemps allongée, contemplant le plafond. Les enfants étaient à lécole et à la crèche, Paul au travail. Elle ne verrait personne avant le soir. La journée semblait libre, mais en vérité pleine de petites choses à faire : arroser les plantes, laver le sol, trier les vieux journaux.
Elle se leva, fit ses exercices comme le médecin lui avait appris : bras levés, étirements, rotations de la tête. Elle fit bouillir leau, versa du thé dans sa tasse. En attendant, elle décrocha de nouveau le magnet du frigo.
« Maison de la Culture. Abonnements »
Elle prit le téléphone, tapa le numéro petit, le cœur un peu plus rapide. Après quelques bips, une voix féminine répondit :
Maison de la Culture, billetterie, jécoute.
Bonjour, dit Madeleine, la gorge sèche. Je voulais me renseigner sur les abonnements.
Oui, bien sûr, pour quel cycle vous souhaitez ?
Je je ne sais pas trop. Quest-ce que vous proposez ?
La dame énuméra : orchestre symphonique, musique de chambre, soirées de romances, programmes pour enfants.
Pour les retraités, nous proposons une réduction, précisa-t-elle. Mais labonnement reste à un certain prix. Quatre concerts inclus.
Et à lunité ? demanda Madeleine.
Cest possible, mais cest plus cher. Labonnement, cest avantageux.
Madeleine visualisait les chiffres dans son carnet, lenveloppe dans le tiroir. Elle demanda prudemment le prix, et la somme résonna dans sa tête comme un poids. Elle pouvait se le permettre, mais ça réduirait sa petite réserve « pour les imprévus ».
Réfléchissez, dit la dame. Les abonnements partent vite.
Merci, répondit Madeleine et raccrocha.
La bouilloire sifflait. Elle versa, sassit, rapprocha son carnet. Sur une page blanche, elle écrivit : « Abonnement ». À côté, la somme. Puis, « Quatre concerts ».
« Et ça fait par mois, combien ? » pensa-t-elle. Finalement, ce nétait pas si terrible. Elle imagina réduire quelques plaisirs : moins de sucreries, retarder le coiffeur, se couper elle-même.
Mais dans sa tête, les visages de ses petits-enfants défilaient. Le plus jeune voulait un nouveau jeu de construction, la grande des baskets de danse. Paul et Sophie parlaient encore de leur crédit. Et voilà son propre désir, qui paraissait presque inavouable, comme si elle voulait faire quelque chose de trop personnel.
Elle referma le carnet sans décider. Elle lava le sol, tria le linge, létendit sur le radiateur. Mais la salle de concert restait dans ses pensées.
Après le repas, la sonnette du bas résonna. Cétait Monique, la voisine, une boîte de cornichons maison à la main.
Tiens, prends, dit Monique en entrant dans la cuisine. Je nai plus de place ! Alors, comment tu vas ?
Je tiens le coup, sourit Madeleine. Je réfléchissais
Elle hésita, pas facile de dire ça à voix haute.
À propos de quoi ? Monique sinstalla, sortant son tricot.
Pour un concert, avoua Madeleine. Ici, ils vendent des abonnements. Jallais souvent à lOpéra avant. Maintenant je me dis mais cest cher.
Monique haussa les sourcils.
Mais pourquoi tu me demandes ? Cest à toi dy aller. Si tu veux, vas-y !
Mais largent commença Madeleine.
Ah largent, toujours largent ! Tu as passé ta vie à aider tout le monde. Tu as encore donné à Paul ? Oui. Des cadeaux aux petits ? Tu en fais. Et pour toi, rien. Tu portes toujours la même vieille écharpe, ton manteau au marché. Tu as bien le droit, une fois, de te gâter avec de la musique !
Pas quune fois, samusa Madeleine. Jy allais souvent avant.
Avant ? Cétait quand la crème glacée coûtait trente centimes ! ricana Monique. Aujourdhui cest autre chose. Et tu ne demandes rien à personne, cest ton argent.
Ils diraient que cest idiot, souffla Madeleine. Ils préféreraient que je pense aux petits.
Alors ne leur dis pas, répliqua Monique en haussant les épaules. Tu diras que tétais à la clinique. Mais franchement, pourquoi te cacher ? Tu nes pas une gamine.
Le « tu nes pas une gamine » la toucha. Madeleine sentit une pointe de honte, un peu damertume.
La clinique, jy vais déjà bien assez ! Mais jai peur. Et si je ny arrive pas, si les escaliers, le cœur
Il y a un ascenseur, coupa Monique. Et tu seras assise, pas en train de gambader ! Le mois dernier, je suis bien allée au théâtre. Jen ai eu pour un an démotions !
Elles discutèrent encore un moment, refaisant le monde et les prix à la pharmacie. Dès que Monique partit, Madeleine reprit son téléphone. Elle rappela la billetterie et, avant davoir le temps de douter :
Je voudrais un abonnement pour les soirées de romances.
On lui expliqua : venir avec une pièce didentité, voici ladresse, les horaires. Elle nota ça sur un papier, le fixa avec le magnet sur le frigo. Son cœur battait plus fort, comme après une randonnée.
Le soir, Sophie, sa belle-fille, appela :
Madeleine, bonjour ! Cest sûr pour samedi ? On doit aller au centre commercial, ils font une grande promo sur lélectroménager.
Oui, je peux garder les petits.
Merci, on te ramènera quelque chose ! Du thé ? Des torchons ?
Cest gentil, mais jai ce quil faut.
Après avoir raccroché, elle regarda encore son papier sur le frigo. Fermeture à dix-huit heures Il faudrait partir tôt.
Cette nuit-là, elle rêva de la salle : fauteuils moelleux, lumière douce, gens en noir. Elle était assise au milieu, tenant le programme, nosant bouger de peur de gêner les autres.
Le lendemain matin, elle se réveilla la poitrine serrée. « Pourquoi je me lance là-dedans ? Tant de tracas »
Mais le papier sur le frigo navait pas bougé. Après le petit-déjeuner, elle sortit son plus beau manteau, vérifia les boutons, choisit une écharpe chaude, des chaussures confortables. Dans son sac : pièce didentité, porte-monnaie, lunettes, ses pilules, une petite bouteille deau.
Avant de sortir, elle sassit un instant sur le tabouret, écoutant son corps. La tête ne tournait pas, les jambes tenaient. « Je vais y arriver », se dit-elle en fermant la porte.
Ce nest pas loin, mais elle compta ses pas. Le bus arriva vite. Il y avait du monde, un jeune homme lui céda sa place. Elle le remercia, sinstalla près de la fenêtre, le sac serré sur les genoux.
La Maison de la Culture était à deux arrêts du centre. Une grande bâtisse aux colonnes, des affiches colorées sur la façade. Deux femmes discutaient devant, gesticulant. À lintérieur, ça sentait le bois ancien, la poussière, et un peu les gâteaux du buffet.
La billetterie était à droite, derrière une vitre, la dame souriante. Madeleine tendit sa pièce didentité, indiqua la série de concerts.
Vous avez droit à la réduction, dit la caissière. Il reste de bonnes places au centre.
Elle montra le plan, des petits carrés colorés. Madeleine hocha la tête sans tout comprendre.
Quand la dame donna le prix, la main de Madeleine trembla. Elle paya, lenvie de faire demi-tour la traversa, mais derrière, la file simpatientait déjà.
Voilà votre abonnement, sourit la caissière, lui tendant un joli carton daté. Premier concert dans quinze jours, venez un peu avant.
Labonnement était élégant : sur la couverture, une photo de la scène, à lintérieur, les détails des programmes. Madeleine le glissa précautionneusement dans son sac, entre ses papiers et son carnet de recettes.
Dehors, elle avait les jambes molles. Elle sassit sur le banc, but quelques gorgées deau. À côté, des ados parlaient fort de musiques inconnues. Elle écouta, amusée, comme une langue étrangère.
« Voilà, cest fait Pas question de se dérober maintenant. »
Les deux semaines passèrent dans la routine. Garde des petits malades, compotes, thermomètres. Paul apportait les courses, repartait avec les boîtes. Elle faillit plusieurs fois lui parler de labonnement, mais sarrêtait toujours juste avant.
Le jour du concert, elle se leva tôt. Le ventre noué, comme avant un oral. Elle prépara à lavance le dîner pour ne pas traîner en cuisine. Elle téléphona à Paul :
Ce soir je ne serai pas à la maison, fais-moi signe à lavance si besoin.
Où tu vas ? étonné.
Elle hésita, mentir lembêtait, mais dire la vérité langoissait.
À la Maison de la Culture. Jai un concert.
Silence.
Quel genre de concert ? Maman, tu es sûre que tu veux y aller ? Cest pour les jeunes, cest bruyant, la foule
Ce nest pas une discothèque, tenta-t-elle, calme. Ce sont des romances.
Et qui ta invitée ?
Personne. Je me suis offert labonnement.
Silence plus long.
Maman Sérieusement ? Tu sais quon na pas les meilleures finances. Tu aurais pu utiliser ce enfin tu comprends.
Je comprends, coupa-t-elle. Mais cest mon argent.
Sa voix avait pris de lassurance, plus quelle-même nen avait conscience. Elle serra le combiné, attendant la réplique.
Daccord, soupira Paul. Cest vrai, ce sont tes sous. Mais ne viens pas te plaindre si tu manques. Et fais attention, ne prends pas froid. À ton âge
À mon âge, jai le droit découter de la musique assise dans une salle, rétorqua-t-elle. Ce nest pas lHimalaya.
Il respirait plus doucement.
OK. Appelle-moi quand tu es rentrée.
Promis.
Elle resta un moment assise, regardant labonnement. Les mains tremblaient, elle se sentait audacieuse, presque irrévérencieuse. Mais elle ne voulait plus reculer.
Le soir, elle se changea : jolie robe bleu marine, col sage, collants neufs, chaussures plates mais élégantes. Elle se coiffa aussi longuement quavant une fête.
Il faisait déjà nuit dehors, les vitrines brillaient. Larrêt de bus, bondé. Elle embrassa son sac où labonnement reposait près du mouchoir.
Le bus était plein, on lui marcha sur le pied puis sexcusa. Elle serrait la barre, comptant les arrêts. Quand le bon arriva, elle se faufila vers la sortie.
Devant la Maison de la Culture, gens de tous âges. Des couples âgés, des femmes dâge moyen, des jeunes en jean. Madeleine se sentit rassurée. Elle nétait pas la plus vieille.
Au vestiaire, elle déposa le manteau, reçut son petit numéro, resta une seconde sans savoir où aller. Elle suivit la flèche « Salle », longea le couloir en tenant la rampe.
Dans la salle, pénombre ; seules de petites lampes brillaient. À lentrée, une ouvreuse vérifiait les billets.
Sixième rang, place neuf, indiqua-t-elle.
Madeleine longea la rangée, sexcusant à chaque passage, finit par sasseoir, posa son sac sur les genoux. Son cœur battait vite, surtout dexcitation.
Autour, les gens bavardaient, certains feuilletaient le programme. Elle louvrit, parcourut les titres du bout des doigts. Elle reconnut au bas du programme le nom dun compositeur entendu à la radio autrefois.
La salle sobscurcit. Sur scène, une présentatrice glissa quelques mots. Madeleine écoutait à peine : limportant, cétait dêtre là, au milieu de ces inconnus, pas devant ses casseroles.
Dès les premiers accords, elle frissonna. La voix de la chanteuse, profonde, légèrement voilée. Les paroles damour, de départ, de chemins lointains lui parlaient soudain. Elle se souvenait dun autre temps, dune autre ville, assise près dun homme disparu depuis longtemps.
Ses yeux piquèrent mais elle ne pleura pas. Juste, elle serra son sac, écoutait sans penser à autre chose. Petit à petit, elle se détendit, respira librement. La musique emplissait la pièce et, le temps dun soir, sa vie ne se résumait plus à retrancher et comptabiliser.
Après lentracte, les jambes endoloris, le dos raide, elle se leva, alla marcher au foyer. Certains discutaient du spectacle, dautres se régalaient de pâtisseries ou de thés dans des gobelets en carton. Elle soffrit un mini chocolat, un plaisir rare.
Cest bon, souffla-t-elle après avoir croqué dedans.
À côté, une femme dun âge proche, tailleur clair.
Beau concert, non ?
Oui, fit Madeleine. Ça faisait longtemps
Pour moi aussi, sourit la dame. Toujours le jardin, les petits, on repousse. Et là je me suis dit : si pas maintenant, quand ?
Elles échangèrent sur la soirée, la chanteuse. Le carillon sonna, tout le monde reprit sa place.
La seconde partie fila plus vite. Madeleine ne pensait plus au prix, ni à chaque pièce dépensée. Elle savourait. Le final applaudi longtemps, elle aussi, jusquà avoir mal aux mains.
Dehors, lair frais la réveilla. Elle rentra, les jambes lourdes, mais le cœur tout chaud. Pas euphorique, mais la sensation davoir fait quelque chose juste pour elle.
De retour, elle appela Paul.
Je suis rentrée. Tout va bien.
Alors ? Tu nas pas eu froid ?
Non, dit-elle. Cétait très bien.
Il hésita, puis :
Ce qui compte, cest que ça ta fait plaisir. Ne deviens pas fanatique, hein ? On a encore le chantier chez nous
Je sais. Mais cest déjà payé : il reste trois concerts.
Trois ? surpris. Bon, puisque tu as acheté, profites. Fais attention quand même.
Après avoir raccroché, elle rangea son manteau, posa son sac à sa place. Elle se servit un thé, sassit à la table. Labonnement devant elle, les coins un peu cornés. Elle le caressa, prit son stylo pour reporter les dates dans le calendrier mural. Elle entoura chaque soir.
La semaine suivante, quand Paul eut besoin dargent encore pour lécole, elle ouvrit le carnet, resta un moment à regarder les chiffres. Finalement, elle dit :
Je ne peux donner que la moitié. Jai mes propres besoins.
Lesquels ? demanda-t-il, machinal.
Elle lobserva : son visage fatigué, ses cernes.
Pour moi, répondit-elle simplement. Jai aussi le droit.
Il voulut commenter, mais se résigna.
Daccord, maman. Comme tu veux.
Ce soir-là, seule, elle sortit un vieil album photo. Elle tomba sur elle, jeune, en robe claire devant une salle de concert dans une autre ville. Programme à la main, sourire timide.
Madeleine contempla longtemps son propre visage, cherchant un pont vers le miroir daujourdhui. Elle referma lalbum, le rangea soigneusement.
Sur le frigo, à côté du magnet, elle accrocha un nouveau papier : « Prochain concert 15 ». En dessous : « Sortir un peu plus tôt ».
Sa vie ne bouleversa pas. Au matin, elle faisait la soupe, la lessive, les médecins, gardait les petits. Paul demandait encore de laide, elle faisait ce quelle pouvait. Mais au fond, il y avait cette idée : elle avait son temps, des petites envies à elle, plus besoin de se justifier.
Parfois, en passant près du frigo, elle touchait le papier machinalement. À chaque fois, elle sentait : je suis vivante, jai le droit davoir envie encore.
Un soir, elle tomba sur une petite annonce dans le journal local ateliers danglais pour seniors à la bibliothèque, gratuit mais inscription obligatoire.
Elle découpa lannonce, la posa à côté de son abonnement. Elle se servit du thé, se demanda si ce nétait pas trop audacieux.
« Dabord terminer mes romances on verra après. »
Elle rangea le journal dans son carnet. Lidée dapprendre quelque chose de nouveau ne paraissait plus absurde. Le soir, elle sapprocha de la fenêtre, écarta le rideau. Dans la cour, les réverbères brillaient, un ado passait, casque sur les oreilles, un garçon jonglait avec un ballon.
Madeleine resta là, la main sur lappui, et sentit une paix tranquille lenvahir. La vie suivait son cours, toujours pleine de tâches et de limites, mais elle avait ouvert un petit espace pour quatre soirées en salle et, peut-être, pour quelques mots dans une langue inconnue.
Elle éteignit la lumière de la cuisine, rejoignit son lit, tira doucement la couette. Demain serait pareil : courses, appels, cuisine. Mais sur son calendrier, il y avait un petit cercle lumineux, et cela suffisait à changer quelque chose dessentiel, même si elle seule le remarquait.






