Le Secret
Dans un petit bourg provincial pas très éloigné de Bordeaux, mais clairement trop loin de lagitation urbaine, vivait une jeune fille prénommée Perrine. Un beau matin, sa mère grande amatrice de tout ce qui sort de lordinaire, y compris les signes du zodiaque et les cartes de tarot décida demmener Perrine chez la voyante du coin.
La doyenne tira trois cartes toutes cornées et déclara solennellement :
Eh bien, ta Perrine aura beaucoup de bonheur. La vie va lui sourire. Mais, pour ce qui est de lhomme, désolée, je nen aperçois point à ses côtés…
Perrine avait alors dix ans et ne pigea absolument rien, mais ces paroles sibyllines allèrent sincruster dans sa mémoire comme une chanson des années 80.
Les années passèrent. Perrine devint une jeune femme splendide, élancée, le regard franc. Les garçons du village perdaient leurs moyens dès quelle entrait dans la boulangerie, mais Perrine nen préférait aucun de façon définitive : un petit resto avec Rémi, une balade à vélo avec Bastien rien de sérieux.
À la fin du lycée, malgré dexcellentes notes au bac, elle ne partit pas à la fac ; elle resta travailler à la fromagerie locale. Les commères assuraient quelle couvait une idylle avec le directeur du labo, mais personne nen était certain.
Dans latelier, les anciennes avertissaient les nouvelles :
Faut pas rester coincée ici comme Perrine, tu finiras par ne pas voir ta vie passer. Tu devrais partir à Bordeaux ou même à Paris ya des mecs qui achèteraient un rein pour une fille comme toi !
Perrine écoutait, souriait, mais nen pensait pas moins.
Un matin, le bourg senflamme : Perrine serait enceinte ! Aussitôt, tout le monde se livre à une consultation digne du Sénat pour deviner lheureux élu. Évidemment, aucune piste fiable personne ne lavait jamais vue main dans la main avec quelquun.
Sa mère, femme énergique, explose :
Te voilà maligne ! tes allée trop loin. Tu tes couverte de honte, démerde-toi ! Je ne veux plus te voir à la maison. Je te donne un mois pour dégager.
Pas de souci, maman, répond calmement Perrine. Je pars. Mais ne viens pas me supplier de revenir, plus tard.
Deux semaines plus tard, Perrine achète une maisonnette avec un jardinet, tout équipée jusquà la râpe à fromage. Les gens du village sétonnent : elle a payé en euros son pesant dor, bien que la maison ait été bradée par des enfants pressés dinstaller leur vieille maman en ville. Comment une future maman, célibataire et fromagère, a-t-elle rassemblé autant dargent ? Mystère…
Et là, la magie opère. La maisonnette est vite retapée, repeinte, la clôture remplacée et un puits creusé, tout cela par une équipe de jeunes costauds aux accents du Sud-Ouest. Puis le livreur se pointe avec une ribambelle délectroménager dernier cri. Perrine rayonne, sourit à tout le monde et ne ressemble en rien à une future victime de la vie.
Lautomne venu, elle donne naissance à un petit garçon, quelle prénomme Gaspard. On voit apparaître dans la cour un élégant landau bleu céleste. Perrine se remet à une vitesse stupéfiante, et incroyablement devient encore plus séduisante. Toujours pimpante, toujours le port altier, elle traverse la place du village, visiblement heureuse.
Chez elle, ça ne chôme pas : bébé, jardin, feu de cheminée, courses à lépicerie, lessives à nen plus finir Mais Perrine ne se plaint jamais. Habituée à la besogne depuis lenfance, elle sen tire à merveille, refusant les lamentations.
Peu à peu, conquises par son courage, les voisines finissent par sympathiser avec elle. Certaines gardent même Gaspard pour dépanner. Pourquoi refuser un coup de main ? Dautres envoient leur mari bêcher les légumes ou viennent désherber. Mais, la plupart du temps, Perrine assure en chef dorchestre.
Quand Gaspard atteint ses deux ans, une voisine débarque chez lautre, blanche comme un linge :
Tas vu ?
Quoi donc ?
Notre Perrine de nouveau enceinte !
Tu dois rêver.
Tu peux regarder par la fenêtre !
Et le village repart de plus belle en conjectures. Qui a bien pu ravir le cœur de Perrine cette fois ? Rien, pas même lombre dun suspect à lhorizon.
Les commérages coulent sur Perrine comme lhuile sur un fromage de chèvre : elle vit sa vie. Nouveau miracle : une ravissante petite salle de bains sort de terre, des plombiers réorientent le gaz rien que pour elle, et voilà une serre dernier cri qui pousse dans le jardin. Tout ça sent leuro bien tassé
Doù quelle sort tout cet argent, celle-là ? On parie quun grand patron la couvre de billets ! Mais rien nest moins sûr Le secret de Perrine le reste.
Peu après, un autre landau bleu surgit : Gaspard a un petit frère, Simon. Puis, deux ans après, Marin sy ajoute. Trois garçons, tous magnifiques, tous aussi secrets que le prénom du père.
Certaines rient, la traitent de bizarre. Dautres, notant la santé florissante des enfants et lénergie inépuisable de leur maman, ladmirent et se gardent bien de juger. Certains la désignent comme le mauvais exemple à ne pas suivre. Sa mère, quant à elle, nessaie même pas de connaître ses petits-enfants, préférant le silence honteux à la fierté maternelle.
Mais Perrine continue de traverser la place la tête haute, indétrônable.
Le temps file Un jour, coup de théâtre : devant la maisonnette de Perrine sarrête une rutilante voiture. En descend Monsieur Lefèvre, le respectable directeur de la fromagerie un bouquet de pivoines dans les bras. Il entre chez elle, tandis que, devant la maison, les voisins sattroupent pour tenter de résoudre cette nouvelle énigme.
Mais enfin, quest-ce qui se passe ? Pourquoi Monsieur Lefèvre, veuf depuis un an et si estimé, vient-il ici en plein après-midi et avec des fleurs ?
Car tout le monde se souvient comment Monsieur Lefèvre sest occupé de sa femme malade, veillant sur elle jusquà la fin.
Quand Perrine sort pour raccompagner le directeur, la foule contenue la met mal à laise. Mais voilà que Monsieur Lefèvre la serre contre lui, lembrasse tendrement et, voix théâtrale, lance :
Perrine a accepté de devenir ma femme. Nous, et nos garçons, convions le village à notre mariage !
Un silence de cathédrale s’abat sur la place. Mais, soudain, on prend enfin goût à comparer les garçons et là, ça saute aux yeux : ils ont tous le même menton que Monsieur Lefèvre.
Bientôt, tout le village félicite le couple. La noce est digne dun documentaire, et tous participent à aider Perrine et ses fils à déménager chez Monsieur Lefèvre.
Un an plus tard, la famille sagrandit : une petite Lison vient couronner leur bonheur.
Après cela, qui donc irait encore consulter les voyantes ?







