Rivale daffaires venue réclamer son dû
Je suis Claire, nous travaillons ensemble. Nous nous aimons, et vous, vous gênez ! Rendez-moi Pierre !
Mais en quoi je vous gêne ? sétonna sincèrement Sylvie Lambert. Soyez précise !
Eh bien… la femme hésita. Il ne veut pas vous quitter !
Pierre, tes un crétin ?
Cette réplique brillante, je lai lue dans un roman dAnnie Ernaux. Un gamin la lance à son oncle Pierre après quil lui ait donné un bonbon : joli emballage, mais lintérieur est vide…
Oui, ma foi, quel crétin. Comme disait Coluche : cest pas une maladie, cest juste un crétin !
Sylvie Lambert a fini par dire la même chose, un soir, à son mari. Ce nétait pas directement après que sa maîtresse soit apparue dans leur vie non, ça, elle lavait encaissé , mais un peu plus tard.
Son Pierre, Pierre Lefebvre mon petit coq coiffé dor, compagnon de vingt ans avait bel et bien trouvé une amoureuse.
Et la nouvelle venue na pas débarqué les mains vides : « Nous nous aimons, lâchez-moi votre mari ! »
Sylvie, à ce moment-là, commençait à avoir des soupçons. Pierre sest mis à se raser tous les jours, alors quauparavant, cétait tous les deux ou trois jours. Il a acheté une eau de toilette nouvelle, et il a même repassé ses jeans avec un fer.
Plutôt que de le contrarier, Sylvie sest dit, perfide, que cela lui ferait les pieds. Et Pierre, enveloppé de son parfum étranger, est parti dans la nuit : on lavait mis de garde !
Pierre, cadre moyen dans une petite entreprise de bâtiment, était bien chargé, paraît-il : le budget ne permettait pas davoir un gardien, alors ils se relayaient pour dormir sur place et décourager les voleurs. Rien de drôle, vraiment… il aurait préféré rester chez lui surtout quil ny avait rien, sur place, pour dormir confortablement.
Mais tu vas faire comment toute la nuit ? Rester assis ? demanda Sylvie, sur un ton proche du patois.
Pierre fit la grimace : quel vocabulaire ! « Assis »… ça ne se dit pas !
Mais Sylvie, professeure de français au collège, connaissait lavantage de ces mots oubliés.
Pour Sylvie, il était évident que Pierre lui mentait. Il y avait clairement une ombre au tableau.
Vingt ans de mariage, une fille déjà indépendante, et voilà que Pierre, sûrement, papillonnait ailleurs.
Ce sont des choses qui arrivent Tomber amoureux, soyons honnêtes, on le reconnaît et on part. Lappartement, dailleurs, appartenait à Sylvie avant le mariage.
Quil sen aille, soit ! Folie passagère, disait le grand-père, mais Pierre refusait davouer. Par amour pour Sylvie ? Par manque de sérieux avec lautre ?
En tout cas, il vivait toujours à la maison, comme si de rien nétait ! Il remplissait toujours ses devoirs conjugaux.
Hormis quelques signes suspects, Sylvie navait aucune preuve concrète de linfidélité.
Peut-être quelle se faisait des idées ? Un nouveau parfum, des jeans repassés Elle voulait oublier ces excentricités. Jusquà ce quelle fasse face à la sournoise séductrice Rose Durand.
Pierre nétait pas là. Sylvie faisait le ménage dans leur deux-pièces. Et cette femme est arrivée sans prévenir, du genre bonjour, peins la barrière !
Généreuse, comme dans son film préféré, Sylvie la fait entrer, intriguée qui savait ce que cette femme voulait ?
Plus tard, il savéra que la passion de Pierre avait cinq ans de moins que Sylvie, mais lapparence dune vraie matrone.
Rose expliqua son requête :
Je suis Claire, nous travaillons ensemble. Nous nous aimons, et vous entravez. Lâchez-moi Pierre !
Et comment je gêne, au juste ? lança Sylvie, vraiment surprise.
Eh bien… la femme hésita. Il ne veut pas vous quitter !
Eh bien, cest lui qui ne veut pas partir ! Moi, je suis prête à faire les valises illico ! répondit Sylvie, enchaînant :
Que vous a-t-il raconté ? Quil ne peut pas me quitter parce que je suis mourante ?
Pas tout à fait mourante… balbutia lautre mais pas loin.
En réalité, elle nen avait jamais parlé à Pierre ! Et, à vrai dire, ils ne discutaient guère ensemble, hormis leur aventure récente
Mais Sylvie lignorait.
Mais vous voyez bien : je vais parfaitement ! Vous pouvez lemmener, aucun souci, je demande le divorce demain !
Et beaucoup de bonheur à vous deux : je vous souhaite tous les succès du monde ! fit Sylvie, souriante.
Vraiment ? sétonna la rivale. Vous êtes tellement positive ! Je ne my attendais pas du tout, je métais préparée au pire !
Tu nas aucune idée de ma vraie nature ! pensa Sylvie, toujours souriante, mais elle dit simplement :
Voyez-vous, Pierre et moi, cest une relation très honnête. Nous nous respectons, donc je lui dirai tout et vous pouvez partir tranquille !
Ce qui sonnait comme reposez en paix.
Mais la femme, toute à sa joie, ne remarqua rien.
Transmettez-lui que je lattends ce soir, avec ses affaires ! conclut Claire, jetant un sourire triomphant à Sylvie avant de disparaître vers son destin.
Mais bien sûr, chère madame ! répondit la prof avec dignité. Attendez-le, il ne tardera pas !
Le soir, Pierre rentra et trouva une valise montée dans lentrée : rien dextraordinaire, il navait pas grand-chose à emporter proportionnel à sa valeur.
À voir son visage, Sylvie comprit quil ignorait tout : Pierre ne montra aucune inquiétude, embrassa sa femme comme dhabitude, et demanda :
Quest-ce quon mange ? Et pourquoi la valise dans le couloir ? Tu pars quelque part ?
La tienne est passée ! lâcha Sylvie, directe.
La mienne ? Pierre, pris de court.
Mais oui, la gardienne. Celle avec qui tu fais le tour de garde, la nuit, pour garder les biens de lentreprise !
Pierre rougit et demanda doucement :
Claire, cest ça ? Je nai jamais été de garde avec elle !
Ah bon, il y en a dautres, alors ? Monsieur fait son Casanova sur le tard !
Ce nest pas ce que tu crois… balbutia Pierre.
Quest-ce que je crois, alors ? Vas-y, devine ! Tu vas me dire quil ne sest rien passé, ou quelle est venue delle-même !
Non… souffla Pierre. Il y a eu une fois ! Tu te souviens, ce soir où je suis rentré ivre ? Ce soir-là. Mais je ne voulais pas je te jure Sylvie ! Elle ma sauté dessus ! Cest linstinct ! Voilà…
Je comprends, Pierre, lamour, cest fort ! On ny échappe pas… Et puis, cest la fougue de la jeunesse, comme disait Renaud ! Ne ten fais pas, jai tout saisi.
Dailleurs tout sest éclairci. Claire tattend : je lui ai promis de te laisser partir !
Partir où ? blêmit Pierre, pensant à la chambre minable que Claire louait en colocation… Pourquoi partir ?
Parce quil ne faut pas cacher ses sentiments, Pierre ! Je le vois dans tes yeux ! Alors vas-y, bon vent et bonne chance, comme on dit !
Mais je ne veux pas ! insista Pierre : il ne voulait vraiment pas.
Elle transpire trop ? le taquina Sylvie. La collègue était en effet bien portante, et suait des heures entières au bureau.
Pierre resta muet. Et avec Claire, cétait bel et bien arrivé lors dune fête, et rien de plus. Pas damour possible.
Mais Claire, elle, le harcelait. Et Sylvie vit clair dans toute la logique de laffaire.
Si vous saviez, mes amis, combien, à lépoque de laprès-guerre, il y avait de soi-disant fiancées dAznavour dans les hôpitaux psychiatriques ! Des tonnes : plus de stars quil ny avait détoiles…
Aujourdhui encore, il reste plein de fous : il y a bien assez de Pierres au Brésil…
Mais sinon, ces gens-là semblent tout à fait normaux ! Ils ne vrillent que sur un sujet précis…
Ce jour-là, Claire avait pris son jour de congé : elle comptait régler sérieusement ses comptes avec Sylvie. Pierre soufflait : devant la petite équipe, cétait plus quembarrassant.
Pierre, goûtez mes crêpes je les ai faites moi-même ! On voit bien que votre femme ne vous nourrit pas !
Comment sest passé le week-end ? Vous ne voulez pas quon en parle ?
Oh, vous mavez apparu dans mon rêve ! Vous voulez que je vous raconte ce quon y a fait ensemble ?
Quel abruti jai été ! se répétait Pierre, penaud. Quelle misère ! Il allait sûrement devoir démissionner !
Il regrettait amèrement davoir cédé à cette faiblesse. Qui aurait cru que Claire était aussi dérangée ?
Soit, finit par dire Sylvie admettons que tu ne mens pas. Tu vois la suite comment ? Je devrais refaire ma vie avec toi après tout ça ?
Je dormirai sur le canapé ! promit Pierre. Il était prêt à dormir même sur le paillasson, pour ne pas être expulsé par Sylvie. Et elle accepta : on verrait…
Samedi matin, Claire débarqua déjà : alors, tu viens ? Je comprends, hier, tu nas pas pu, mais maintenant ?
Pierre, en lui ouvrant, sentit le malaise : cétait allé trop loin.
Et il essaya de parler sérieusement à la femme surexcitée : phase maniaque, attention danger…
Rose Durand, chère amie, là, Claire se raidit, sentant venir la douche froide. Rentrez chez vous ! Allez-y doucement, cest glissant aujourdhui !
Et vous ? sétonna-t-elle.
Je reste ici ! Avec ma femme !
Mais nous nous aimons ! insista-t-elle comme sil sagissait dun fait.
Tout cela, cest de limagination ! Il ny a rien eu, non, rien ! dit Pierre, bien conscient du contraire, mais impossible à prouver.
Quimporte quils soient partis ensemble ? Peut-être sétaient-ils séparés tout de suite !
Toute léquipe savait que Claire était un peu dingue.
Pierre décida de tenir bon.
Dans la tête de Claire, tout tournait : elle gardait le silence et fixait lhomme de ses rêves. Pour elle, tout était parfait ! Et sa femme lavait libéré ! Alors, pourquoi pas ?
Au revoir ! dit Pierre Lefebvre en fermant la porte.
À ce moment, Sylvie cita la fameuse phrase du roman dErnaux sur loncle Pierre. Cela collait parfaitement. Et Pierre nouvrit pas la bouche : le silence parle de lui-même…
Claire resta un moment devant la porte close, espérant un retournement. Mais elle partit, bredouille elle aussi.
Hélas, Pierre nétait pas le seul : deux collègues avant lui avaient pris la fuite à cause de Claire et ses fantasmes. Dailleurs, il ne sétait rien passé avec eux !
Le lundi, Claire ne revint pas : elle donna sa démission. Peut-être, trois échecs suffisaient à chercher lamour ailleurs. Peut-être nétait-elle pas si folle…
Pierre souffla comme jamais : il pensait quitter son emploi ! Merci mon Dieu, il sest tiré daffaire…
La gentille Sylvie, elle, pardonna à son mari. Oui, il avait trompé par mégarde et ivresse, mais le reste lui donna raison.
Car il savéra que tous les hommes de la boîte faisaient vraiment des gardes de nuit dans les bureaux : le patron était radin et rognait sur la sécurité ! Son nouveau parfum et ses jeans repassés ny étaient pour rien.
Oui, simple coïncidence : les planètes sétaient alignées. Ou, qui sait, la faute au Mercure rétrograde et aux tempêtes magnétiques : il y a toujours un coupable prêt à lemploi, et cest pratique…
En définitive ? Messieurs, ne buvez pas trop lors des soirées dentreprise !
Car lamour toxique existe, et, vu le monde où on vit, ce nest pas rare. Heureusement, il ne sest pas fait faire du chantage.
Mais tout nest pas toujours la faute de Mercure Voilà la leçon de ma mésaventure.






