Pour qu’on ne sente même pas l’ombre d’un chat, sinon vous libérez l’appartement !

Il ne faut pas voir ne serait-ce que lombre dun chat ou alors vous quittez lappartement ! criait la propriétaire.

La chambre que javais louée nétait pas grande, mais elle était baignée de lumière. Le mobilier datait un peu, mais il avait du cachet. La propriétaire Madame Geneviève Lefèvre mavait tout de suite avertie :

Je suis une femme de principes. Jaime lordre, la propreté, le calme. Sil y a quoi que ce soit qui ne va pas, dites-le immédiatement, ne laissez pas traîner.

Jacquiesçai dun signe de tête. Après ce que javais vécu dans cette sous-location en périphérie de Lyon, coincée tous les soirs entre les cris divrognes et les disputes de voisins, ce petit havre silencieux rue Paul-Valéry me semblait tout simplement paradisiaque.

Jai pris mes marques. Nous nous sommes apprivoisées, Madame Lefèvre et moi. Elle nétait pas méchante, juste fermée, presque murée dans son silence. Ses yeux portaient une sorte de rancune perpétuelle envers le monde et la vie.

Je faisais tout pour passer inaperçue. Je préparais mon café à laube, lorsque ma logeuse dormait encore. Je marchais sur la pointe des pieds, la télévision restait éteinte la plupart du temps. Je vivais comme une ombre.

Mais cest alors quest arrivée Clémence.

Clémence, la chatte, avait débarqué toute seule, ou plutôt, elle sétait glissée dans la cour. Grise, très maigre, des yeux verts profonds et intelligents. Elle se tenait devant la porte de limmeuble, miaulant doucement, comme si elle disait : « Prends-moi, sil te plaît. »

Jai craqué. Littéralement.

Je lai montée chez moi. Nourrie. Abreuvée. Je lui ai installé un vieux drap dans une boîte. Elle sest roulée en boule, a ronronné et jai senti un coin de mon cœur fondre, moi qui traînais cette solitude depuis des mois.

Petite Clémence. Ma douce.

Cacher la chatte me semblait simple. Madame Lefèvre entrait très peu dans ma chambre. Et Clémence était dune discrétion dange : pas de bêtises, pas de courses, juste des ronronnements paisibles, allongée sur le rebord de la fenêtre à regarder la rue.

Jusquà ce fameux soir où jai entendu hurler :

Mademoiselle Sophie Moreau !

Le ton glacial de la propriétaire ma tétanisée. Je suis sortie dans le couloir. Elle était devant ma porte, le visage tordu par la colère, un amas de poils gris dans la main.

Cest quoi ça ?! Qui avez-vous chez vous ?!

Madame Lefèvre, je

Un chat ?!

Elle hurlait comme sil sagissait dun serpent. Son visage empourpré, les mains tremblantes.

Je ne supporte pas ces bêtes-là ! Saleté, poils, odeur !

Mais elle est propre

Je ne veux plus voir ni poil ni chat ici ! Ou vous partez !

Madame Lefèvre a claqué la porte de sa chambre. Je me suis assise, des tremblements dans les mains. Clémence est venue se blottir contre mes jambes, a miaulé tout bas.

Quallons-nous faire, ma jolie ? murmurai-je en la caressant. Où irions-nous ?

Des larmes ont coulé sur mes joues sans pouvoir les retenir. Fallait-il tout recommencer, de nouveau tout chercher ? Déménager, encore ?

Mais non. Je me suis promise : tant quon ne me jetterait pas dehors, je resterais. Je cacherais juste Clémence davantage.

Commencèrent alors des journées dignes dun mauvais film despionnage. Épuisantes et ridicules, mais je navais pas le choix.

Je rangeais Clémence dans larmoire dès que jentendais les pas de Madame Lefèvre. Je la nourrissais avant laube ou après vingt heures, quand elle partait faire les courses chez Monoprix. La litière planquée derrière une valise oubliée.

Et la chatte comprenait tout. Pas un miaulement, pas un bruit. Elle restait sage sur lappui de fenêtre à guetter dehors, les yeux tristes. Parfois, javais limpression quelle arrêtait même de respirer pour ne pas se faire remarquer.

Ma puce, tiens le coup encore un peu, soufflais-je. Ça ira bientôt mieux.

Mais rien nallait mieux.

Madame Lefèvre sillonnait lappartement avec lair de quelquun trahi. Elle humait lair, vérifiait chaque coin. Un soir, elle sest même figée devant ma porte, silencieuse, à écouter.

Je me suis pétrifiée, Clémence dans les bras, mon cœur battant si fort quil devait vibrer à travers la cloison.

Pourvu quelle ne surprenne rien

Elle est repartie. Mais latmosphère est devenue irrespirable.

Au dîner, la propriétaire ne disait plus un mot, touillant son potage les yeux baissés. Puis soudain :

Vous me prenez pour une idiote ?

Jai avalé de travers mon thé.

Je sais très bien que vous ne lavez pas fait partir. Vous la cachez. Vous croyez que je ne le sens pas ?

Madame Lefèvre

Ça suffit ! a-t-elle lancé en se levant. Je vous ai prévenue. Vous jouez la maligne, très bien. Mais pas une trace de chat, pas un bruit ! Et quand mon petit-fils viendra je ne veux même pas un soupçon de présence de cette bête !

Elle disparut, me laissant désemparée.

Un petit-fils ?

Cest le lendemain que jai appris son prénom. Madame Lefèvre en parlait sèchement, mais dans sa voix, jai senti quelque chose dinédit, une inquiétude à peine voilée.

Émile vient pour les vacances scolaires. Douze ans. Ses parents sont toujours débordés. Alors ils me lenvoient. Il arrive vendredi.

Cest super ! tentai-je, compatissante. Vous devez avoir hâte.

Elle haussa les épaules.

Hâte Il nest plus comme avant. Toujours sur son téléphone, il ne me parle presque plus. Il reste une semaine, puis repart. Chaque année, cest pareil.

Dans sa voix affleurait une vraie blessure.

Mais cest vous sa grand-mère, répliquai-je. Il vous aime, non ?

Bof. Tant quil a le wi-fi, il sen fiche pas mal.

Elle se tut, puis plus bas :

Et pas de chat, vous comprenez ?

Jai hoché la tête, paniquée à lidée de devoir cacher Clémence pendant sept jours.

Le vendredi est arrivé bien trop vite.

Émile est apparu un soir, adolescent grand et maigre, le casque vissé sur les oreilles, la mine renfrognée. Il a juste serré la main de sa grand-mère, sest enfermé dans la chambre.

Madame Lefèvre sest agitée en cuisine, dressant la table, appelant pour le dîner. Émile a fini par se traîner jusque-là, le regard vissé sur son téléphone.

Émile, mange, veux-tu ?

Jai pas faim.

Jai pourtant préparé tes côtelettes préférées

Je tai dit que je veux pas !

Dans ma chambre, jentendais tout à travers la mince cloison. Mon cœur se serrait pour Madame Lefèvre, qui se donnait tant de mal pour un petit-fils si loin delle.

Clémence était sur lappui de fenêtre, contemplant la nuit lyonnaise. Patience, encore quelques jours, ma belle.

Le lendemain, bien sûr, le pire est arrivé.

Je suis sortie aux toilettes. Une minute seulement. Jai laissé la porte entrouverte, faute de serrure. Clémence, probablement curieuse ou désireuse de sétirer, a dû se faufiler discrètement.

Quand je reviens, la chatte a disparu.

Panique. Froid dans le dos.

Clémence ! Petite Clémence !

Je déboule dans le couloir, pour tomber sur le salon.

Au milieu du tapis, Émile était assis, Clémence pelotonnée contre lui. Il la caressait, elle ronronnait si fort quon aurait dit un moteur de 2CV.

Oh fais-je.

Émile lève les yeux. Et soudain, pour la première fois depuis son arrivée, il sourit.

Cest à qui, ce chat ?

À moi balbutiai-je. Désolée, Émile, elle sest échappée.

Je peux encore la caresser ? Elle est trop gentille !

Bien sûr

Je ne savais plus quoi faire. Madame Lefèvre allait entrer et ce serait le scandale du siècle. Mais les yeux dÉmile, tellement brillants de joie face à Clémence

Et soudain, la propriétaire sortit de la cuisine.

Elle sarrêta, surprise par le tableau. Je me crispai, redoutant la tempête.

Émile ? Tu joues avec ce chat ?

Oui, mamie ! Tu as entendu comme elle ronronne ? Je peux lui donner à manger ?

Geneviève Lefèvre garda le silence. Elle fixa son petit-fils, puis acquiesça tout doucement :

Vas-y, si tu veux

À partir de ce jour-là, tout changea.

Émile ne quittait plus Clémence. Il la nourrissait, jouait, la dessinait au crayon. Il avait relégué son téléphone au fond du canapé. Il riait, parlait de lécole, des copains, de son rêve davoir un chat à lui.

Et Madame Lefèvre restait à la cuisine à écouter, des étincelles de tendresse au fond du regard.

Un soir, elle est venue me trouver.

Gardez-la, souffla-t-elle. Votre Clémence peut rester. Au moins, elle apporte un peu de bonheur ici.

Jai vu une larme couler sur sa joue.

Trois mois ont passé.

Émile appelait tous les soirs. Pas ses parents : sa grand-mère. Il demandait des nouvelles de Clémence, voulait la voir en visio. Madame Lefèvre pestait contre le téléphone pour réussir à cadrer la chatte.

Quelle machine ! Tu la vois, mon grand ?

Je la vois, mamie ! Coucou, Clémence !

La chatte, entendant la voix familière dans le haut-parleur, sapprochait et miaulait. On aurait juré quelle le reconnaissait à distance.

Mamie, tu es sûre que je pourrai venir à Pâques ?

Mais bien sûr, mon chéri. Avec Clémence, nous tattendons.

Elles lattendaient en effet. Madame Lefèvre avait déjà repéré au magasin une canne à pêche avec des plumes pour Clémence. Émile allait adorer, pensait-elle.

Moi, je ne me cachais plus. Je cuisinais, prenais le thé avec Madame Lefèvre, lui racontais des souvenirs de mon mari, de notre rencontre, mes épreuves après sa disparition.

Vous savez, Geneviève, sans Clémence je ne sais pas comment jaurais tenu.

Elle hochait la tête, pleine de compassion.

Les animaux sentent tout, disait-elle. Quand on va mal, ils se montrent, sans un mot.

Nous étions presque devenues amies. Deux femmes seules, réunies malgré elles par une petite chatte grise.

Le printemps venu, Émile est revenu. Avec un énorme sac à dos, rempli de croquettes, dun nouveau collier à grelot, dun panier peluche.

Jai tout acheté avec mon argent de poche ! a-t-il lancé, fier comme un prince.

Bravo, mon cœur !

Émile a passé la semaine avec Clémence. Jeux, balades, dessins. Avant de repartir, il a demandé :

Mamie, je peux venir tout lété ? Longtemps ?

Évidemment que tu peux !

Madame Lefèvre la serré fort contre elle. Cétait donc ça, le vrai bonheur : pas le silence, ni la maison impeccable, mais ce rire, ces bras denfant, ces pas qui résonnent dans le couloir.

Et tout ça, grâce à la discrète petite chatte grise.

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L’homme de mes rêves a quitté sa femme pour moi, mais je ne savais pas qu’un désir caché m’attendait