Maman : La belle-mère glaciale, la crise de couple, l’amour au cœur du foyer – Ou comment Kirill, jeune marié au chômage, découvre la chaleur cachée de la mère de son épouse et transforme, entre brioches, pleurs silencieux et prières maternelles, la distance en tendresse sous le toit d’une famille française

Maman

Jean-Baptiste sest marié à vingt-quatre ans. Sa femme, Élodie, en avait vingt-deux. Élodie était la fille unique et tardive dun professeur duniversité et dune institutrice. Dès le début, deux garçons sont nés coup sur coup, puis une petite fille a suivi.
Sa belle-mère, Madame Françoise Girard, prenant sa retraite, sest entièrement consacrée à ses petits-enfants.
Entre Jean-Baptiste et elle, les relations étaient toujours étranges. Il lappelait strictement Madame Françoise, tandis quelle persistait à lui répondre dun vous glacial et distant, ne lappelant jamais autrement que par son prénom en entier. Ils ne se disputaient jamais vraiment, mais la présence de Françoise mettait Jean-Baptiste extrêmement mal à laise. Pourtant, il devait le reconnaître, elle nélevait jamais la voix, sexprimait toujours avec un respect distant et ne simmisçait pas dans ses disputes avec Élodie : sa neutralité était inébranlable.

Un mois plus tôt, la compagnie où travaillait Jean-Baptiste à Lyon avait fait faillite et il avait été licencié. Un soir, à table, Élodie glissa dun ton las :
Avec la retraite de maman et mon salaire denseignante, on ne pourra pas tenir longtemps, JB. Il faut que tu trouves du boulot.

Facile à dire, mais à faire ! Voilà trente jours quil frappait à toutes les portes dans Lyon, et rien, toujours rien.

Furieux, Jean-Baptiste shoota dans une canette de bière qui traînait sur le trottoir du Vieux-Lyon. Par chance, sa belle-mère, pour linstant, se taisait, mais elle lançait des regards lourds de sous-entendus.

Il se souvint, avant son mariage, avoir surpris une conversation entre Élodie et sa mère :
Élodie, tu es certaine que cest lhomme avec qui tu veux passer ta vie ?
Mais oui, maman !
Tu ne prends pas la mesure de la responsabilité Si ton père était encore là
Maman, arrête ! On saime, tout ira bien !
Et quand les enfants viendront ? Tu crois quil saura subvenir à leurs besoins ?
Il saura, maman !
Il nest pas trop tard pour réfléchir, Élodie. Sa famille
Maman, je laime.
Fais attention de ne pas le regretter un jour !

Voilà, cest le moment de regretter, se dit alors amèrement Jean-Baptiste. Sa belle-mère avait eu raison, finalement !

Rentrer à la maison lui pesait. Il avait limpression que sa femme feignait loptimismeNe ten fais pas, demain tu trouveras quelque chose ! sa belle-mère soupirait et se murait dans un silence désapprobateur, et les enfants, avec leurs mines illuminées, lui lançaient : Papa, tu las trouvée, ta nouvelle place ? Revoir et entendre tout ça une fois de plus lui était devenu insupportable.

Il marcha longuement sur les quais de Saône, sassit sur un banc sous les platanes du Parc de la Tête dOr, puis, à la nuit tombée, fila à la maison de campagne, là où la famille vivait de mai à septembre. Une seule fenêtre était éclairée : celle de la chambre de Françoise. Il avançait à pas de loup sur le gravier. La tenture bougea à la fenêtre, Jean-Baptiste se baissa précipitamment et sassit lourdement sur une souche.

Sa belle-mère jeta un œil :
Jean-Baptiste nest pas encore rentré. Tu las eu au téléphone, Élodie ?
Non, maman, son portable ne répond pas. Jimagine quil traîne encore, toujours sans travail
Dans la voix de Françoise, la température tomba dun coup :
Élodie, ne parle jamais ainsi du père de tes enfants !
Oh, mais maman, tu dramatises Je trouve juste que JB fait traîner les choses et ne cherche pas vraiment. Ça fait un mois quil vit sur mon salaire !

Pour la première fois en six ans, Jean-Baptiste lentendit frapper la table du poing et hausser la voix :
Je tinterdis ! Je tinterdis de parler comme ça de ton mari ! Tu as promis quoi en te mariant ? dans la joie et dans la peine, dêtre à ses côtés et de le soutenir.
Élodie balbutia :
Maman, excuse-moi Je suis seulement épuisée, jen peux plus, pardonne-moi, maman chérie.
Allez, file au lit, répondit Françoise dun geste las.

La lumière séteignit. Françoise fit les cent pas dans la chambre, écarta la tenture pour scruter la nuit, puis, les yeux levés au ciel, elle se signa avec ferveur :
Seigneur, plein de bonté, protège et garde le père de mes petits-enfants, le mari de ma fille ! Ne lui permets pas de perdre confiance en lui. Viens-lui en aide, Seigneur, à mon fils !

Elle murmurait sa prière, se signant, tandis que des larmes coulaient sur ses joues.
Un feu brûlant envahit la poitrine de Jean-Baptiste. Jamais personne navait prié pour lui ainsi ! Ni sa propre mère, femme sévère, dévouée corps et âme à son poste à la mairie ; ni son père, quil connaissait à peine, disparu de sa vie à cinq ans. Il avait grandi à la crèche, puis à lécole, cantine, garderie. À luniversité, il avait trouvé aussitôt un petit boulotsa mère ne supportait pas loisiveté, persuadée que Jean-Baptiste devait pouvoir subvenir à ses propres besoins.

La chaleur montait en lui, gagnant son cœur, débordant en larmes discrètes et inattendues. Il se souvenait que sa belle-mère se levait aux aurores pour préparer les tartes quil aimait tant, cuisinait de délicieux pot-au-feu, et ses quiches et gratins étaient de vraies merveilles. Elle bichonnait les enfants, tenait la maison impeccable, plantait des fleurs et des légumes, préparait des confitures, mettait en bocaux dexcellents cornichons et chou à la façon de sa famille.

Pourquoi ne sy était-il jamais intéressé ? Jamais un merci ? Avec Élodie, ils travaillaient et faisaient des enfants, pensant que cétait naturel. Ou était-ce plutôt lui qui le croyait ? Il revit ce soir, où, tous devant la télé, ils avaient regardé un reportage sur lAustralie et Françoise avait dit quelle rêvait, depuis toute jeune, de découvrir ce mystérieux continent. Il sétait moqué en retour quil faisait trop chaud là-bas et quune femme aussi froide ne passerait pas la douane !

Longtemps, Jean-Baptiste resta sous la fenêtre, la tête dans les mains.
Au matin, il descendit prendre le petit-déjeuner sur la terrasse, jetant un regard sur la table : tartes, confiture, lait, thé. Les enfants, joyeux, les joues roses. Il leva les yeux et dit tendrement :
Bonjour, maman !
Sa belle-mère sursauta, puis, après un silence, répondit :
Bonjour, Jean-Baptiste !

Deux semaines plus tard, Jean-Baptiste décrocha un nouveau poste et, un an après, sarrangea pour offrir à Françoise un beau voyage en Australie, malgré toutes ses protestations.

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Maman : La belle-mère glaciale, la crise de couple, l’amour au cœur du foyer – Ou comment Kirill, jeune marié au chômage, découvre la chaleur cachée de la mère de son épouse et transforme, entre brioches, pleurs silencieux et prières maternelles, la distance en tendresse sous le toit d’une famille française
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