Sans leçons de morale Sacha a reçu une lettre dans sa messagerie, une photo d’une feuille à carreaux. Stylo bleu, écriture penchée soignée, signature en bas : « Ton grand-père, Nicolas ». À côté, un message court de sa mère : « Il écrit comme ça maintenant. Si tu ne veux pas répondre, tu n’es pas obligé. » Sacha a feuilleté la photo, zoomé pour déchiffrer les lignes. « Salut, Sacha. Je t’écris de la cuisine. J’ai un nouvel ami ici : le lecteur de glycémie. Il me fait la morale dès le matin si je mange trop de pain. Le médecin m’a dit de marcher plus. Mais où veux-tu que j’aille marcher ? Tous les miens sont déjà au cimetière et toi, tu es dans ton Paris à toi. Alors je marche dans mes souvenirs. Aujourd’hui, par exemple, je me suis rappelé comment, en soixante-dix-neuf, avec les copains, on déchargeait des wagons à la gare. On était payé trois francs six sous, mais on pouvait piquer quelques caisses de pommes. Les caisses étaient en bois, avec des agrafes sur les côtés. Les pommes étaient acides, vertes, pourtant c’était la fête. On les mangeait là, assis sur les sacs de ciment devant le quai. Les mains grises de poussière, sous les ongles, tout noir, et les dents crissaient de sable. Mais c’était bon. Je dis ça comme ça. Pour rien. Juste un souvenir. Je ne compte pas t’apprendre la vie. Tu as la tienne, moi, j’ai mes analyses. Si tu veux, donne-moi des nouvelles du temps chez toi et de tes examens. Ton papi Nicolas. » Sacha a souri. « Lecteur de glycémie », « analyses ». En bas, la mention du messager : « Envoyé il y a une heure ». Il avait déjà essayé d’appeler sa mère, elle n’a pas répondu. Donc, c’est bien « comme ça maintenant ». Il a fait défiler la conversation. Les derniers messages de papi dataient d’un an : de courts vocaux pour les fêtes et un « comment ça va les études ». Sacha avait répondu par un emoji, puis avait disparu. Maintenant, il a longtemps regardé la photo, puis a ouvert la fenêtre de réponse. « Papi, salut. La météo : trois degrés et de la pluie. Les partiels approchent. Les pommes, c’est 5 euros le kilo. Pas la joie, les pommes aujourd’hui. Sacha. » Il a réfléchi, effacé « Sacha », écrit juste « Ton petit-fils Sacha. » et envoyé. Quelques jours plus tard, sa mère a transféré une nouvelle photo. « Salut, Sacha. J’ai reçu ta lettre, je l’ai lue trois fois. Je me suis dit que j’allais répondre sérieusement. Le temps chez nous, pareil que chez toi, sauf vos flaques de jeunes. Le matin, il neige, à midi, c’est fondu, le soir, c’est gelé. J’ai failli tomber deux fois, mais il semblerait que ce n’est pas encore mon heure. Puisqu’on parle pommes, je vais te raconter mon premier vrai boulot. J’avais vingt ans, j’ai bossé à l’atelier, on fabriquait des pièces d’ascenseur. Bruit, vacarme, poussière dans l’air. J’avais un vieux bleu de travail qui ne redevenait jamais propre, peu importe combien tu frottais. Les doigts toujours abîmés, les ongles tachés d’huile. Mais j’étais fier de mon badge, fier de franchir la porte comme un homme. Le meilleur, ce n’était pas le salaire, mais la cantine. Du bortsch servi dans de lourdes assiettes. Si j’arrivais tôt, j’avais droit à du pain en plus. On se posait autour de la table avec les gars, en silence. Pas qu’on n’ait rien à se dire, mais on n’en avait pas la force. La cuillère semblait plus lourde qu’une clé à molette. Tu dois me lire derrière ton ordi en pensant que tout ça, c’est l’archéologie. Et moi, je me demande : est-ce que j’étais heureux ou juste trop crevé pour y songer. Tu fais quoi, à part réviser ? Tu bosses quelque part ? Ou vous, maintenant, c’est que des start-ups ? Papi Nicolas. » Sacha a lu, debout dans la file d’attente d’un grec. Autour, ça râlait, ça discutait, des pubs gueulaient dans les hauts-parleurs. Il s’est surpris à relire la phrase sur le bortsch et les lourdes assiettes. Il a répondu là, accoudé au comptoir. « Salut, Papi. Je fais coursier. Je livre à manger, parfois des papiers. Pas de badge pour moi, juste une appli qui bugge. Mais moi aussi, des fois, je mange en cours de route : pas que je vole, juste le temps d’aller chez moi ! Je prends ce qu’il y a de moins cher, je mange sur un palier ou dans la voiture d’un pote. En silence aussi. Heureux ? Je ne sais pas. Je n’ai pas le temps d’y penser non plus. Mais le bortsch à la cantine, ça fait envie. Ton petit-fils, Sacha. » Il a failli écrire à propos des « start-ups », a laissé tomber. Papi fera le dessin dans sa tête. La lettre suivante fut étonnamment brève : « Sacha, salut. Coursier, c’est du sérieux. Je t’imagine autrement, pas comme un gamin derrière un écran, mais comme un mec en baskets, toujours pressé. Puisque tu racontes ton boulot, je vais te parler quand je bossais sur les chantiers, en plus de l’atelier, quand l’argent manquait. On portait des briques au cinquième étage par des escaliers branlants. La poussière dans le nez, les yeux, les oreilles. En rentrant le soir, j’enlevais mes godasses, le sable tombait sur le lino, ta grand-mère râlait qu’il était fichu. Le plus bizarre, c’est que je ne me rappelle pas la fatigue, mais un détail. Sur le chantier, y’avait un gars, tout le monde l’appelait Dédé. Il arrivait avant tout le monde et s’asseyait sur un seau retourné, il épluchait des patates avec un couteau. Il les mettait dans une vieille casserole. À midi, il la mettait sur la plaque chauffante, sur tout l’étage ça sentait la pomme de terre bouillie. On mangeait avec les doigts, une pincée de sel papier. Rien n’avait meilleur goût. Là, je regarde mon sac de patates de supermarché et je me dis qu’elles ne sont plus pareilles. Ou alors, c’est l’âge. Et toi, qu’est-ce que tu manges quand t’es crevé ? Pas du fast-food, un vrai truc. Papi Nicolas. » Sacha n’a pas répondu tout de suite. Il réfléchissait à cette histoire de « vrai ». Il s’est rappelé la veille un hiver où, après douze heures de travail, il avait attrapé des raviolis au supermarché, bouillis à la cuisine du foyer, dans la vieille casserole qui avait servi aux knackis du voisin. Les raviolis s’étaient disloqués, l’eau trouble, mais il avait tout fini devant la fenêtre, debout, faute de table. Deux jours plus tard, il a écrit. « Salut, papi. Quand je suis crevé, je me fais des œufs au plat. Deux ou trois, parfois avec du saucisson. La poêle fait peur, mais ça marche. À la coloc, y’a pas de Dédé, mais y’a un voisin qui crame tout et gueule. Tu parles beaucoup de bouffe. Tu avais faim à l’époque ou bien c’est maintenant ? Ton petit-fils, Sacha. » Il a regretté sa dernière phrase, il l’a trouvée un peu rude. Trop tard : envoyé. La réponse est arrivée plus vite que d’habitude. « Sacha. Faim, bonne question. J’étais jeune et j’avais faim tout le temps. Pas que de soupe ou de patates ! Je voulais une moto, des chaussures neuves, une chambre à moi pour ne plus entendre mon père tousser la nuit. Je voulais du respect. Entrer dans une boutique sans compter la petite monnaie. Que les filles me regardent. Aujourd’hui, je mange bien, le docteur dit même trop. Je parle sans doute de nourriture parce que c’est concret, c’est plus simple à décrire qu’un sentiment de honte. Puisque tu demandes, je vais raconter une histoire. Promis, pas de morale. J’avais vingt-trois ans. Je fréquentais ta future mamie, mais c’était bancal. À l’atelier, on cherchait un gars pour partir bosser au nord. L’argent était bon, tu pouvais en deux ans t’acheter une voiture. J’étais chaud. Je me voyais déjà rentrer avec une Renault 12 et la balader en ville. Mais voilà, ta mamie a dit qu’elle n’irait pas. Sa mère malade, son boulot, ses copines. Elle m’a dit qu’elle tiendrait pas le coup là-bas. Je lui ai répondu qu’elle me tirait vers le bas. Si elle m’aimait, elle devait me soutenir. Plus méchant, mais je te passe les détails. Je suis parti seul. Au bout de six mois, on ne s’écrivait plus. Je suis revenu deux ans plus tard avec de l’argent et une caisse. Elle, elle était mariée à un autre. J’ai raconté à tout le monde qu’elle m’avait trahi, que j’avais tout sacrifié, que… Mais en fait, j’ai choisi l’argent et la ferraille, pas la personne. Et j’ai fait semblant longtemps que c’était la seule voie possible. Voilà, c’était mon appétit. Tu demandes ce que je sentais. À l’époque, je me sentais important, dans le vrai. Et après, j’ai longtemps fait comme si je ne ressentais plus rien. Si tu veux pas répondre, je comprendrai. Je sais que tu as autre chose à faire que les histoires de vieux. Papi Nicolas. » Sacha a relu plusieurs fois. Le mot « honte » l’a piqué. Il s’est surpris à chercher, entre les lignes, une excuse, mais papi n’en donnait pas. Il a tapé : « Tu regrettes », effacé. « Et si tu étais resté », effacé. Envoyé autre chose finalement. « Salut, papi. Merci de m’avoir écrit ça. Je sais pas trop quoi dire. Chez nous, tu sais, mamie a toujours été “mamie”, jamais autre chose. Je te juge pas. J’ai fait pareil récemment. J’ai choisi le boulot avant quelqu’un. J’avais une copine. Je venais de décrocher ce job de coursier, j’enchaînais les meilleures tournées. Je bossais trop. Elle disait qu’on se voyait jamais, que j’étais tout le temps sur le téléphone, sur les nerfs. Je répondais que ça allait passer, que bientôt ce serait plus simple. Elle a fini par dire qu’elle en avait marre d’attendre. Moi, j’ai répondu que c’était son problème. J’ai dit pire, mais… tu vois. Quand je rentre à la coloc à onze heures le soir, que je me fais mes œufs, je pense aussi que j’ai choisi l’argent et les livraisons, pas la personne. Et je fais mine que c’est normal. C’est peut-être de famille. Sacha. » La lettre de papi, cette fois, était sur une feuille lignée, pas à carreaux. Maman a précisé en vocal qu’il avait fini son cahier. « Sacha. Le “de famille”, tu l’as bien dit. Chez nous, on aime bien tout mettre sur le dos des autres. Boit ? C’est à cause du grand-père. Crie ? C’est parce que la grand-mère était stricte. Mais en vrai, à chaque fois c’est soi qui choisit. Mais c’est moins angoissant de prétendre que c’est héréditaire. Quand je suis revenu du Nord, je croyais commencer une nouvelle vie. Voiture, chambre en cité, du fric en poche. Et le soir, assis sur le lit, je savais plus quoi faire de moi. Les amis étaient partis, l’atelier avait changé de chef, à la maison, il n’y avait que la poussière et la vieille radio. Un soir, je suis passé devant l’appartement de celle qui n’est pas devenue ta grand-mère. De l’autre côté, je regardais les fenêtres. Une éclairée, l’autre non. J’ai attendu jusqu’à avoir froid. J’ai vu sortir une femme avec une poussette, un type tenait son bras, ils discutaient, riaient. Je me suis caché derrière un arbre, comme un gosse. J’ai attendu qu’ils disparaissent au coin. Là, j’ai compris qu’elle ne m’avait pas trahi. On a choisi des routes différentes. Mais mettre dix ans à l’admettre, il m’a fallu du temps. Tu dis que tu as choisi le travail plutôt que ta copine. Tu as peut-être choisi toi-même, pas ton job. Peut-être qu’aujourd’hui sortir de la galère compte plus qu’un ciné en amoureux. C’est ni bien ni mal. C’est comme ça. Le pire, c’est qu’on ne sait pas se le dire honnêtement : “En ce moment, c’est ça qui compte pour moi, pas toi.” On préfère les mots doux, et tout le monde finit vexé. Je dis pas ça pour que tu coures la récupérer. Je ne sais même pas si tu dois. Mais parfois, on se retrouve à guetter sous une fenêtre en se disant qu’on aurait pu être plus franc. Ton vieux papi Nicolas. » Sacha était assis sur le rebord de la fenêtre de la cuisine du foyer, le téléphone chaud dans la main. Dehors, les voitures bravaient les flaques, quelqu’un fumait en bas. Dans la chambre voisine, la musique battait. Longtemps, il a hésité sur la réponse. Il se rappelait avoir fait le pied de grue sous la fenêtre de son ex, après qu’elle ne répondait plus. Il regardait le rideau, la lumière, attendait qu’elle vienne, soulève… Non. Jamais venue. Il a écrit : « Salut, papi. J’ai fait pareil. Attendu sous ses fenêtres. Me suis planqué, quand je l’ai vue sortir avec un gars. Lui, il avait un sac à dos, elle, un sac de courses. Ils riaient. Je me suis senti rayé du tableau. Aujourd’hui, je te lis et je me dis que, peut-être, c’est moi qui étais déjà parti. Tu dis que tu l’as compris après dix ans. J’espère mettre moins de temps. Je ne vais pas courir après elle. Je vais juste arrêter de faire le mec détaché. Ton petit-fils, Sacha. » La prochaine lettre parlait d’autre chose. « Sacha. Un jour, tu m’as demandé pour l’argent. J’ai pas répondu, je savais pas comment m’y prendre. J’essaie. Chez nous, l’argent, c’était comme la météo. On en parlait quand ça allait mal, ou quand ça tombait du ciel. Ton père, petit, m’a demandé combien je gagnais. Je venais d’avoir une prime, j’ai sorti la somme, il a fait les yeux ronds : “Alors t’es riche !” J’ai ri, j’ai dit que c’était rien. Deux ans plus tard, licenciement. Paie divisée par deux. Ton père redemande : “Et maintenant, combien ?” Je dis la somme, il dit : “Pourquoi si peu ? Tu bosses plus mal ?” Là, je me suis énervé. Je lui ai dit qu’il comprenait rien, que c’était un ingrat. Il cherchait juste à comprendre les chiffres. J’ai compris plus tard que ce jour-là, je lui ai appris à ne rien demander sur l’argent. Il n’a plus jamais posé la question. Il bossait à côté, portait des cartons, réparait des appareils. Et moi, j’attendais qu’il comprenne tout seul ma galère. Avec toi, je ne veux pas refaire pareil. J’te le dis direct. Ma retraite, pas épaisse, mais je mange, je me soigne. Une voiture, plus besoin. Je mets de côté pour de nouvelles dents, les vieilles ne suivent plus. Et toi, tu t’en sors ? Je veux pas jouer au banquier, juste savoir si tu crèves pas la dalle et si tu ne dors pas par terre. Si t’es gêné, écris juste “ça va”, je comprends. Papi Nicolas. » Un pincement au cœur. Enfant, Sacha demandait à son père combien il gagnait, réponses évasives ou irritées. Il avait grandi avec l’idée que parler d’argent, c’était honteux. Il a longtemps hésité. Finalement : « Salut, papi. Je ne crève pas la dalle, j’ai même un lit avec matelas, correct. Je paie la coloc moi-même, comme convenu avec mon père. Parfois, je suis en retard, mais on ne m’a pas encore mis à la rue. Niveau bouffe, faut éviter les extras. Si ça va mal, je prends des tournées en plus, après je marche comme un zombie. Mais c’est mon choix. C’est gênant qu’on s’inquiète pour moi, alors que je peux pas te demander “et toi, ça va ?”. Mais tu l’as dit. Franchement, j’aimerais que tu me dises juste “ça roule” sans explications. Mais je comprends que chez nous, les adultes disent rien. Merci pour ta franchise sur l’argent. Sacha. » Il a gardé le téléphone en main, puis a ajouté un second message : « Si un jour tu veux t’acheter un truc et que la retraite ne suffit pas, tu me le dis. Je ne promets rien, mais au moins je saurais. » Envoyé, sans réfléchir. La réponse de papi, la plus vacillante. Les lignes dansaient. « Sacha. J’ai lu ton message “si t’as besoin”. J’ai failli écrire que j’ai besoin de rien. Que j’ai tout ce qu’il faut, qu’à mon âge, il n’y a que les pilules qui comptent. J’ai failli plaisanter : si je veux vraiment, je te réclamerai une nouvelle moto. Mais j’ai pensé que j’ai passé ma vie à faire semblant d’être un dur, et je suis un vieux qui craint de demander un service à son petit-fils. Alors je dis : si un jour j’ai vraiment besoin d’un truc que j’peux pas me payer, je ferai pas genre c’est pas important. Mais pour l’instant, il me faut juste du thé, du pain, des médocs et tes lettres. Ce n’est pas pour la formule, c’est la liste. Tu sais, je croyais qu’on était très différents, toi et moi. Toi avec tes applis, moi ma radio. Mais te lire, je vois qu’on a beaucoup en commun. On n’aime pas demander. On fait semblant de s’en foutre, alors que non. Tant qu’on est honnêtes, j’te confie un truc que dans la famille on ne raconte pas. Je sais pas comment tu vas réagir. Quand ton père est né, j’étais pas prêt. J’avais ce nouveau boulot, une chambre en cité, je pensais “ça y est, la belle vie”. Et paf, un bébé. Cris, couches, nuits sans sommeil. Je rentrais de nuit, et il hurlait. Je pétais les plombs. Une fois, je crois que j’ai balancé le biberon contre le mur, il a cassé. Le lait partout. Ta grand-mère pleurait, le bébé hurlait, et moi je voulais partir sans retour. Je ne l’ai pas fait. Mais pendant des années, j’ai dit que c’était qu’un coup de nerf. En vrai, j’étais à deux doigts de fuir. Si je l’avais fait, tu ne lirais pas mes lettres. Je sais pas si t’avais besoin de savoir ça. Peut-être pour que tu réalises que je ne suis pas un héros, ni un modèle. Simplement un homme qui a juste eu envie parfois de tout lâcher. Si après tout ça, t’as plus envie de m’écrire, j’comprendrai. Papi Nicolas. » Il a lu, alternant froid et chaleur intérieurement. L’image de papi — plaid et oranges de Noël — s’est enrichie de couleurs nouvelles. Un homme fatigué, foyer, bébé qui pleure, lait au sol. Il a repensé à l’été passé, animateur de colo. Un gamin chouinait tout le temps, il avait fini par hausser trop le ton, le gosse avait pleuré, Sacha avait mal dormi, persuadé qu’il ferait un mauvais père. Combien de temps à regarder la fenêtre de message vide… « T’es pas un monstre. » Effacé. « Je t’aime, hein. » Effacé. Enfin envoyés : « Salut, papi. Je continuerai à t’écrire. Je ne sais pas répondre à ça. Chez nous, personne ne parle de ces trucs. La colère, l’envie de partir, on se tait ou on rigole. L’été dernier, j’ai bossé en colo. Y’avait ce gosse qui pleurait tout le temps, voulait rentrer. J’ai craqué, gueulé trop fort. Après, je me suis dit que j’étais mauvais et qu’on devrait m’interdire d’avoir des enfants. Ce que tu as écrit ne te rend pas pire, au contraire. Ça te rend juste humain. Je sais pas si je serai capable, un jour, d’en parler aussi franchement à un futur gamin mais j’essaierai au moins de pas faire semblant d’avoir toujours raison. Merci de ne pas être parti ce jour-là. Sacha. » Envoyé, pour la première fois dans l’attente d’une vraie réponse. Deux jours plus tard, sa mère écrit : « Il a trouvé le vocal, t’inquiète pas, je l’ai transcrit. » Nouvelle photo, feuille lignée. « Sacha. J’ai lu ta lettre et je me dis que tu es bien plus courageux que moi à ton âge. Au moins, tu avoues que t’as peur. Moi, à ton âge je faisais le costaud, puis je cassais des meubles. Je sais pas si tu seras un bon père. Toi non plus tu sais pas. On découvre en faisant. Mais le fait de te poser la question, c’est déjà beaucoup. Tu écris que je suis vivant pour toi. C’est le plus beau compliment. D’habitude, on me dit “têtu”, “casse-pieds”, “bougon”. Vivant, ça fait longtemps qu’on me l’a pas dit. Puisqu’on en est là, j’ose te demander : si mes histoires te fatiguent, tu me dis. Je peux écrire moins ou juste à Noël. J’veux pas t’étouffer avec mon passé. Et si jamais tu veux venir sans raison, ma porte est ouverte. Il y a un tabouret libre et une tasse propre. Vérifié. Ton papi Nicolas. » Sacha a souri à la mention de la tasse. Il s’est imaginé la cuisine, le tabouret, le lecteur de glycémie, le sac de pommes de terre sous le radiateur. Il a pris en photo sa cuisine de coloc. Évier plein, la poêle en question, carton d’œufs, bouilloire, deux mugs dont un ébréché, bocal à fourchettes. Envoyé à papi avec ce texte : « Salut, papi. Voilà ma cuisine. Deux tabourets, mugs à volonté. Si tu veux passer, je t’accueille aussi. Enfin, “chez moi” à ma façon. Tu ne me saoules pas. Parfois, je sais pas quoi répondre, mais je lis tout. Si ça te dit, raconte-moi un truc pas lié au boulot ou à la bouffe. Un truc que t’as jamais dit, non par honte, juste parce qu’il n’y avait personne à qui. S. » Envoyé. D’un coup, il a compris que c’était la première fois qu’il posait cette question à un adulte de la famille. Le téléphone posé tout près, écran éteint. Les œufs cuisaient, quelqu’un riait derrière le mur. Il a retourné les œufs, coupé le gaz, s’est assis sur son tabouret en imaginant, un jour, son papi assis là, une tasse à la main, lui racontant ses histoires tout haut et non plus sur le papier. Il ne savait pas si papi viendrait, ni la suite. Mais de pouvoir envoyer la photo d’une cuisine sale et demander « et toi, ça va ? », ça serrait et réchauffait la poitrine en même temps. Il a jeté un œil à la conversation, carrés, lignes, ses “S.” brefs. Puis posé le téléphone côté écran — pour rien manquer, si un message arrivait. Les œufs avaient refroidi. Il les a mangés lentement, comme s’il partageait le repas avec un autre. Le mot « je t’aime » n’a jamais été écrit. Mais entre les lignes, il y avait quelque chose : et pour l’instant, ça suffisait.

Sans leçons

Hier, un message est arrivé pour moi, Sacha, sur WhatsApp. Cétait une photo dune page de cahier à petits carreaux, soigneusement remplie dune écriture penchée au stylo bleu, signée en bas : « Ton papi, Robert ». Ma mère, en bas, avait ajouté un court texto : « Maintenant il fait comme ça. Si tu ne veux pas répondre, ce nest pas grave. »

Jai zoomé sur la photo, déchiffré les lignes.

« Bonjour, mon petit Sacha.

Je técris de ma cuisine. Jai un nouveau copain : mon glucomètre. Il râle dès que je mange trop de pain. Le médecin voudrait que je marche plus, mais où veux-tu que jaille marcher, moi, quand tous les miens sont déjà au cimetière et que toi, tu es là-bas à Paris. Alors je me balade dans mes souvenirs.

Tiens, aujourdhui, jai repensé à lété 79, quand avec les copains, on déchargeait des wagons à la gare. On était payé trois francs six sous, mais parfois on empruntait une ou deux caisses de pommes. De grandes caisses en bois, avec des poignées en métal sur les côtés. Les pommes étaient vertes et acides, mais cétait la fête. On les croquait assis sur des sacs de ciment, les mains noires, la poussière sous les ongles, les dents crissaient dans le sable et pourtant, cétait bon.

Pourquoi je te raconte ça ? Pour rien de particulier. Ça mest juste revenu. Ne tinquiète pas, je ne suis pas là pour te faire la morale. Toi, tu as ta vie, moi, mes examens sanguins.

Si jamais, dis-moi comment est le temps à Paris, et si tes partiels arrivent.

Ton papi Robert. »

Jai souris à la mention du glucomètre et des contrôles sanguins. En bas de la photo, il y avait linfo : « Envoyé il y a une heure. » Entre temps, javais déjà appelé ma mère ; elle na pas décroché. Alors cétait vrai, « maintenant il fait comme ça ».

Je suis remonté dans notre conversation. Les derniers messages de Papi dataient dil y a un an : courts vocaux « joyeux anniversaire » ou « alors, la fac ? ». Javais répondu avec un emoji, puis silence.

Là, je suis longtemps resté devant cette feuille de cahier, puis jai ouvert la fenêtre de réponse.

« Salut Papi. Il fait trois degrés, mouillé. Les partiels approchent. Maintenant, les pommes sont à trois euros le kilo. Et niveau pommes, cest pas souvent la fête.

Sacha. »

Puis jai effacé « Sacha » et écrit juste « Ton petit-fils, Sacha. » avant denvoyer.

Quelques jours plus tard, ma mère a renvoyé une nouvelle photo.

« Sacha, bonjour.

Jai bien reçu ta lettre, je lai lue trois fois. Je me suis dit que je devais répondre comme il faut. Ici, niveau temps, cest comme chez toi sans tes belles flaques parisiennes. De la neige le matin, de leau à midi, de la glace le soir. Deux fois déjà, jai failli me casser la figure, mais il semblerait que ce nest pas encore mon heure.

Puisque tu parlais de pommes… Je vais te raconter mon premier boulot, le vrai. Javais vingt ans, jétais embauché à latelier. On fabriquait des pièces pour ascenseur. Cétait bruyant, on respirait la poussière du métal. Javais un pantalon de travail gris qui ne redevenait pas propre, peu importe les lessives. Les doigts pleins déraflures, les ongles couverts dhuile. Jétais fier davoir mon badge, de pouvoir passer la porte de lusine « comme un grand ».

Le meilleur, ce nétait pas la paie, cétait la pause déjeuner. À la cantine, on te servait une bonne soupe, si tu arrivais tôt, tu pouvais grappiller un morceau de pain. On sasseyait ensemble autour dune table, on ne parlait pas, non pas quon navait rien à dire, mais parce quon était vidés. Parfois, la cuillère pesait plus lourd quune clé à molette dans la main.

Toi, tu dois être devant ton ordinateur à te dire que tout ça, cest du passé. Des vieilleries. Mais en y repensant, parfois je me demande : est-ce que jétais heureux ou juste trop occupé pour y penser ?

Tu fais quoi, à part la fac ? Tu bosses un peu ? Ou bien maintenant, vous êtes tous occupés à chercher des idées de start-up ?

Papi Robert. »

Jai lu ça en faisant la queue pour un kebab. Autour, ça râlait, ça rigolait, la radio au comptoir hurlait de la pub. Je me suis surpris à relire trois fois lhistoire de la cantine et de la soupe.

Ma réponse, je lai tapée là-dessus, accoudé au comptoir :

« Salut Papi.

Je fais des courses en vélo pour arrondir les fins de mois. Parfois japporte à manger, parfois des papiers. Je nai pas de badge, juste une appli qui bugge souvent. Moi aussi, parfois, je mange au travail. Non, je ne vole rien, je nai juste pas le temps de rentrer, je prends un truc à pas cher, je le mange dans une cage descalier ou dans la voiture dun pote. Et en silence, comme toi.

Heureux ? Je sais pas trop. Jai pas toujours le temps dy réfléchir non plus.

Mais la soupe à la cantine, ça donne envie.

Ton petit-fils, Sacha. »

Jai pensé à ajouter une phrase sur les start-ups puis jai laissé tomber j’ai choisi de laisser Papi imaginer la suite.

Le message suivant était plus bref que dhabitude.

« Sacha, salut.

Coursier, cest du sérieux. Je ne timagine plus comme le gamin derrière son ordi, mais comme un jeune en baskets qui fonce partout.

Tu mas parlé de boulot, je vais te raconter quand jai bossé sur un chantier, entre deux périodes à lusine. On navait pas vraiment le choix si on voulait boucler les fins de mois. On montait des briques jusquau cinquième, par des escaliers en bois. Maître mot : la poussière partout, dans le nez, les yeux, les oreilles. Le soir, je retirais mes chaussures, du sable tombait. Ta mamie râlait, disait que je bousillais tout le lino.

Mais ce nest pas la fatigue que je retiens, cest un détail. Sur le chantier, il y avait un type, tout le monde lappelait Pierrot. Il était toujours là avant les autres, assis sur un seau retourné, il épluchait des patates avec un vieux couteau, les jetait dans une casserole éraflée. À midi, il posait la casserole sur une plaque électrique, et toute lodeur emplissait le bâtiment. On se jetait tous dessus avec un peu de sel dans un bout de papier. Rien de plus bon, tu vois.

Aujourdhui, la patate du supermarché na plus le même goût. Cest lâge, sans doute, pas la pomme de terre.

Et toi, tu manges quoi quand tes crevé ? Pas ce que tu livres, hein. Du vrai.

Papi Robert. »

Jai mis du temps à répondre, me demandant quoi dire sur la « vraie » nourriture. Je me suis souvenu dun soir dhiver, après douze heures de vélo, où javais acheté des raviolis au Franprix, les avais cuits dans la vieille casserole de la cuisine de linternat, déjà toute cabossée. Les raviolis finissaient tous écrasés, leau devenait grise, mais jai tout avalé debout, à la fenêtre, faute de table.

Deux jours plus tard, jai écrit :

« Salut Papi.

Quand je suis lessivé, je fais des œufs au plat. Deux ou trois, parfois avec un peu de saucisson. Notre poêle est franchement moche, mais elle chauffe. Pas de Pierrot chez nous, mais un voisin qui crame tout et jure comme un charretier.

Tu parles beaucoup de nourriture. Tu avais faim en ce temps-là ou bien maintenant ?

Ton petit-fils, Sacha. »

Après avoir envoyé, jai eu peur davoir été maladroit avec cette question, mais cétait parti.

La réponse est arrivée plus vite quà laccoutumée.

« Sacha.

Bonne question, la faim. Jétais jeune, javais toujours faim. Et pas que de soupe ou de pommes de terre. Je voulais une moto, de nouvelles chaussures, une chambre à moi pour ne plus entendre mon père tousser la nuit, de la considération. Je voulais rentrer dans une épicerie sans compter mes pièces, je voulais quon me regarde et pas quon m’ignore.

Maintenant, je mange bien. Trop même, si on écoute le médecin. Si jécris tant sur la bouffe, cest sans doute parce que cest facile de se rappeler du goût dune soupe, plus que dun sentiment de honte.

Puisque tu demandes, je vais te confier une histoire, mais sans morale.

Javais vingt-trois ans. À lépoque, je sortais déjà avec ta future mamie, mais c’était fragile. À lusine, on cherchait des ouvriers pour partir à Dunkerque, dans le Nord. On gagnait très bien ; en deux, trois ans, tu pouvais tacheter une voiture. Jen rêvais, je my voyais déjà, revenir avec une 205 toute neuve à la maison.

Ta mamie, elle, ne voulait pas venir. Sa mère était malade, son boulot, ses copines, la lumière du Sudelle ne voulait pas de lhiver du Nord. Je lui ai répondu que cétait elle qui me tirait vers le bas, que si elle maimait, elle devait me soutenir Enfin, jai dit pire, mais je tépargne.

Jy suis allé seul. Au bout de six mois, on ne sécrivait plus. Deux ans plus tard, je revenais, la voiture en poche, elle sétait mariée. Longtemps, jai dit à tous que cétait elle la fautive, quelle mavait planté alors que javais tout fait pour elle. En vrai, cest moi qui ai choisi largent et la tôle, pas lamour. Et jai fait semblant pendant des années que cétait le seul bon choix.

Voilà, tu demandais ce que je ressentais peut-être que ce jour-là, je me croyais important et fier. Puis, longtemps, jai fait mine de ne rien sentir du tout.

Si tas pas envie de répondre, je comprendrai. Je sais bien que mes histoires de vieux, cest pas ta priorité.

Papi Robert. »

Je lai relu plusieurs fois, avec le mot « honte » qui saccrochait comme une écharde. Je cherchais presque une excuse dans son texte, mais il nen donnait pas.

Message ouvert, jai tapé : « Tu regrettes ? », puis effacé. Puis : « Et si tu étais resté ? », puis effacé encore. Finalement, jai envoyé tout autre chose.

« Salut Papi.

Merci de mavoir raconté ça. Je ne sais pas quoi dire. Ici, chez nous, on parle de Mamie comme si elle avait toujours été notre Mamie, sans passé.

Je te juge pas. Jai fait pareil : jai choisi le boulot à la place de quelquun. Jétais avec une fille. Jai commencé les courses à vélo, puis jai eu de meilleures tournées, jai bossé tout le temps. Elle disait quon ne se voyait plus, que jétais tout le temps sur mon téléphone, que jétais à cran. Moi, je répétais quil fallait tenir, quaprès ce serait plus simple.

Finalement, elle a dit quelle en avait assez. Jai répondu que cétait son problème. Jai dit pire aussi, mais bon.

Aujourdhui, quand je rentre crevé à vingt-trois heures dans ma chambre dinternat et que je me fais mes œufs, je me demande parfois si je nai pas choisi largent et la livraison, comme toi. Et je fais chauffer la poêle, comme si cétait la bonne décision.

Cest peut-être de famille.

Sacha. »

Cette fois, le message de papi nétait pas sur une page à carreaux, mais à lignes. Ma mère ma envoyé un vocal : il avait fini son cahier.

« Sacha.

« De famille », tas raison. Chez nous, on aime bien dire : « cest de famille ». Il boit grand-père buvait déjà. Il crie la grand-mère était sévère. Mais au fond, à chaque fois, cest chacun qui choisit seul. On invente latavisme parce quon a trop peur de reconnaître nos choix.

Quand je suis rentré du Nord, jai cru que jaurais une vie neuve : voiture, chambre à linternat, un peu dargent. Mais le soir, je restais planté sur le lit, sans savoir quoi faire. Les copains étaient partis, le chef datelier avait changé, à la maison il restait la poussière et lancienne radio.

Un soir, jai roulé jusque chez « ton ex-grand-mère ». Garé de lautre côté de la rue, jai observé ses fenêtres. Une lumière, une ombre. Il faisait froid, je suis resté jusquà me geler les pieds. Je lai vue sortir avec une poussette, son mari marchait à côté, la main sur le bras. Ils rigolaient. Moi, jétais caché derrière un arbre. Jai attendu quils disparaissent dans langle de la rue.

Cest ce jour-là que jai compris que personne ne mavait trahi. Javais juste fait mon choix, elle le sien. Mais pour ladmettre, il ma fallu dix ans.

Tu dis que tas choisi la livraison plutôt que ta copine peut-être que tas dabord choisi toi-même. Peut-être que cest plus important aujourdhui dessayer de ten sortir que daller au ciné. Ce nest ni bien ni mal, cest comme ça.

Le pire, cest quon ne sait pas se dire vraiment « tu comptes moins que ça pour moi en ce moment ». On sembrouille dans de jolis mots, et puis tout le monde est fâché.

Ce nest pas pour que tu la rappelles ou quoi, chacun sa route. Simplement, si un jour tu guettes quelquun sous une fenêtre, tu verras : parfois, il aurait suffi dêtre honnête.

Ton vieux papi Robert. »

Je me suis assis sur le rebord de la fenêtre du couloir de linternat, le téléphone chaud dans la paume. Dehors, les voitures traînaient leur flaque, un gars fumait devant la porte, dans la chambre voisine la basse cognait fort.

Jai cherché quoi répondre, jai revu ma silhouette lhiver dernier, sous la fenêtre de mon ex, à la regarder rire à travers le double-vitrage avec son nouveau copain et ses courses. Javais eu limpression dêtre rayé de la carte. Et maintenant, en lisant Papi, je me dis que peut-être cest moi qui étais déjà parti.

Jai envoyé :

« Salut Papi.

Moi aussi, jai attendu sous la fenêtre. Moi aussi, je me suis caché quand je les ai vus sortir, sacs à la main. Il avait un sac à dos, elle un sac de courses, ils souriaient. Je me suis dit que jétais effacé de sa vie. Mais peut-être, comme tu dis, cest moi qui avais choisi de partir.

Tu as mis dix ans à le comprendre, moi jespère faire plus vite.

Je ne vais pas la rappeler. Je vais peut-être juste arrêter de faire semblant que ça mest égal.

Ton petit-fils, Sacha. »

Le message qui suivit parlait dautre chose.

« Sacha.

Tu mavais demandé, une fois, pour largent. Je ne savais pas trop par où commencer, je vais essayer.

Chez nous, largent cest comme la météo, on nen parle que quand il fait mauvais, ou très beau par hasard. Quand ton père était petit, il ma demandé combien je gagnais. À lépoque, javais pris un boulot en plus, javais plus que dhabitude. Je lui ai donné le chiffre, il ma regardé avec des grands yeux : « Oh là, tes riche alors ! ». Jai rigolé : « Bof, pas tant que ça ».

Quelques années plus tard, je me suis fait virer. Salaire divisé par deux. Ton père me redemande : « et maintenant ? ». Je donne la nouvelle somme, il me dit : « Pourquoi si peu, tu travailles moins bien ? ». Jai crié, traité de petit ingrat. Mais lui, tout ce quil voulait, cétait comparer les chiffres.

Après, je me suis souvenu toute ma vie de ce moment. Cest là que je lui ai appris à ne jamais me demander pour largent. Il a grandi, il na plus jamais osé. Il bossait à côté, déplaçait des cartons, réparait deux trois trucs à des voisins. Mais jattendais toujours quil devine tout seul comme cétait dur.

Avec toi, je veux pas refaire la même bêtise. Alors je te le dis. Ma retraite nest pas fameuse, mais pour la bouffe et les médocs, ça va. Pour la voiture, cest trop tard, et puis, ce nest plus important. Jéconomise juste pour de nouvelles dents, parce que les vieilles fatiguent.

Et toi, tu ten sors, honnêtement ? Pas pour demander, pas pour tacheter des chaussettes, mais juste pour savoir si tu dors pas par terre et si tu ne crèves pas la dalle.

Si tes gêné, tu réponds juste « ça va », jai compris.

Papi Robert. »

Jai senti un nœud dans ma gorge. Je me suis souvenu quenfant, je demandais à mon père combien il gagnait, il plaisantait ou sénervait, jamais de vraie réponse. Jai grandi avec ce sentiment que largent était une honte silencieuse.

Jai longuement réfléchi puis répondu :

« Salut Papi.

Je ne manque pas de nourriture et je dors sur un vrai lit, matelas correct, pas le meilleur mais ça me va. Je paye ma chambre moi-même, cest laccord avec Papa. Il marrive dêtre en retard dans mes paiements, mais personne ne ma encore mis dehors.

Côté repas, si je fais attention, ça suffit. Si je suis ric-rac, je prends plus de tournées, après, je suis rincé, mais cest mon choix.

Je suis mal à laise dadmettre ça et mal à laise aussi de te retourner la question, comme : « et toi, tu ten sors ? ». Mais tu y as déjà répondu.

Honnêtement, ce serait plus simple si tu écrivais juste « tout va bien », sans explications, parce que dans notre famille, les adultes racontent rarement. Mais je suis content que tu me laies dit.

Merci davoir parlé dargent.

Sacha. »

Après, je me suis ravisé, et jai envoyé :

« Si un jour tu veux acheter quelque chose et que la retraite ne suit pas, dis-le-moi. Je promets pas, mais au moins je pourrais essayer de taider. »

Envoyé, sans hésiter.

La réponse était la plus hésitante de toutes, des mots qui dansaient, des lignes penchées.

« Sacha.

Ton message, « si jamais tas besoin », jai relu plusieurs fois. Au début, jallais répondre que jai besoin de rien, que je suis vieux et que jai juste besoin de mes pilules. Puis jai eu envie de plaisanter, dire que si jamais jai envie, je te réclamerai une Harley-Davidson.

Et puis jai pensé que jai passé ma vie à jouer les costauds, qui na besoin de personne. À la fin, on devient juste un vieux qui nose même plus demander un coup de main à son petit-fils.

Alors je vais te dire. Si un jour jai besoin dun vrai truc, je promets de ne pas faire semblant que cest rien. Mais tant que jai du thé, du pain, mes pilules, et tes lettres, ça va. Cest pas de la poésie, cest la liste de courses.

Tu sais, jai longtemps cru quon était très différents tous les deux. Toi avec tes applis, moi avec ma vieille radio. Et maintenant, je te lis et je vois que ce quon partage, cest la discrétion. On fait tous les deux semblant que tout va, alors que ce nest pas toujours vrai.

Puisquon est dans lhonnêteté, je te confie quelque chose quon ne dit jamais chez nous. Je ne sais pas ce que tu en feras.

Quand ton père est né, je nétais pas prêt. Je venais dêtre embauché, on avait une chambre à linternat, je croyais à la grande vie. Et puis, le bébé. Les pleurs, les couches, les nuits blanches. Je rentrais de la nuit, il pleurait encore. Jen ai eu marre. Un jour, jai balancé le biberon contre le mur, il a explosé, le lait sest répandu. Ta mamie a pleuré, ton père hurlait, et moi, je voulais partir, ne jamais revenir.

Je ne suis pas parti. Mais des années, jai dit que cétait juste la fatigue. Mais en vrai, ce jour-là, jai failli tout lâcher. Si je lavais fait, tu ne serais pas là à lire mes lettres.

Je ne sais pas pourquoi je te dis ça. Peut-être pour que tu saches que ton papi nest ni un héros ni un exemple. Juste un bonhomme qui, parfois, a voulu claquer la porte.

Si après ça, tu veux mécrire moins, je comprendrai.

Papi Robert. »

En lisant, je me suis senti glacé puis brûlant. Limage de papi, sur-plaid moelleux et clémentines de Noël, sest changée en celle dun homme épuisé, blafard dans une chambre dinternat, bébé qui crie, lait par terre.

Je me suis rappelé lété dernier, ma saison comme moniteur en centre, où jai crié sur un gamin qui narrêtait pas de pleurer. Je lavais secoué, il sétait effondré en larmes, jai mal dormi toute la nuit, persuadé que je serais un mauvais père.

Jai tapé : « Tu nes pas un monstre ». Effacé. Puis : « Je taime quand même ». Effacé, un peu honteux de la formule.

Finalement, jai envoyé :

« Salut Papi.

Je ne vais pas arrêter de técrire. Je ne sais pas comment répondre à des choses pareilles. Chez nous, on nen parle pas on se tait ou on fait des blagues.

Lété dernier, en colo, il y avait un môme qui voulait rentrer chez lui. Un jour, je me suis énervé, jai hurlé. Il sest mis à pleurer, moi jai eu honte, jai pas dormi de la nuit, persuadé que je nétais pas fait pour être père.

Ce que tu racontes ne me rend pas triste, ni amer. Cest juste humain.

Je ne sais pas si un jour je saurais être aussi franc avec mes enfantssi jen ai. Mais jessaierai au moins darrêter de croire que jai toujours raison.

Merci dêtre resté.

Sacha. »

Jai envoyé et, pour la première fois, jai attendu la réponse non pas par politesse, mais parce que jen avais besoin.

Deux jours plus tard, ma mère ma écrit : « Il a pris le coup du vocal, mais il ta demandé de ne pas avoir peur. Je lai retranscrit. »

Nouvelle photo, page à lignes sur lécran.

« Sacha,

Jai lu ta lettre, je me dis que tu es déjà bien plus courageux que moi à ton âge. Toi, au moins, tu admets que tu as peur. Moi, je faisais genre que tout glisse, puis cest la chaise qui prenait.

Je nai aucune idée si tu seras un bon père. Dailleurs, toi non plus tu nen sais rien. Ça se découvre en chemin. Mais le fait que tu te poses la question, cest pas rien.

Tu as écrit que je suis « vivant » pour toi. Cest le plus beau mot quon puisse me dire, tu sais. En général, on dit de moi : « têtu », « rouspéteur », « difficile ». Mais « vivant », ça, ça fait longtemps que je ne lavais pas entendu.

Puisque cest comme ça, jai une question que josais pas poser. Si jamais je tennuie avec mes souvenirs, tu me le dis. Je peux écrire moins souvent, ou juste pour les grandes occasions. Je veux surtout pas tétouffer sous le poids du passé.

Et si un jour tu veux venir à limproviste, je suis là. Il me reste un tabouret libre et une tasse propre. Je viens de vérifier.

Ton papi Robert. »

Jai souri à la mention de la tasse. Jai imaginé cette cuisine, le tabouret, le glucomètre sur la table, le filet de pommes de terre près du radiateur.

Jai ouvert lappareil, photographié la cuisine commune de mon foyer. Sur la photo : un bac dévier plein, la poêle cabossée, une boîte dœufs, la bouilloire, deux mugs dont un ébréché. Sur le rebord de la fenêtre, un pot avec des fourchettes.

Jai envoyé la photo à papi, avec ce texte :

« Salut Papi.

Voilà ma cuisine. Deux tabourets, assez de tasses pour tous. Si tu veux venir, jy serai. Enfin, chez moi quoi.

Tu ne mas pas lassé. Parfois, je ne sais juste pas quoi répondre, mais ça ne veut pas dire que je ne lis pas.

Si tu veux, tu peux raconter, pas forcément boulot ou bouffe, mais quelque chose que tu nas encore jamais dit à personne. Pas parce que cest la honte, juste parce quil ny avait personne à qui le dire.

S. »

Jai envoyé et seulement là, jai compris que je venais de poser une question que je navais jamais osé poser à aucun adulte de ma famille.

Le téléphone posé à côté, écran noirci. Dans la poêle, les œufs chuchotaient. Quelquun riait plus loin dans la chambre voisine. Jai retourné les œufs, coupé le gaz, me suis assis sur le tabouret en imaginant quun jour, devant moi, il y aurait mon papi, la tasse en main, et que, cette fois, il me raconterait ses histoires non plus sur du papier, mais à voix haute.

Je ne sais pas sil viendra un jour, ni ce que lavenir dira. Mais de savoir quon peut envoyer la photo de sa cuisine sale à quelquun, avec un message « et toi ? », ça ma réchauffé et serré le cœur.

Jai repris le téléphone, ouvert la conversation et relu les pages à carreaux, à lignes, mes « S. ». Puis je lai posé écran contre la table, pour nen rater aucune nouvelle vibration.

Les œufs étaient froids, mais je les ai mangés lentement, comme si je les partageais.

On na jamais écrit « je taime » dans ces échanges. Mais entre les lignes, il y avait déjà quelque chose, et cétait suffisant pour nous deux.

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Sans leçons de morale Sacha a reçu une lettre dans sa messagerie, une photo d’une feuille à carreaux. Stylo bleu, écriture penchée soignée, signature en bas : « Ton grand-père, Nicolas ». À côté, un message court de sa mère : « Il écrit comme ça maintenant. Si tu ne veux pas répondre, tu n’es pas obligé. » Sacha a feuilleté la photo, zoomé pour déchiffrer les lignes. « Salut, Sacha. Je t’écris de la cuisine. J’ai un nouvel ami ici : le lecteur de glycémie. Il me fait la morale dès le matin si je mange trop de pain. Le médecin m’a dit de marcher plus. Mais où veux-tu que j’aille marcher ? Tous les miens sont déjà au cimetière et toi, tu es dans ton Paris à toi. Alors je marche dans mes souvenirs. Aujourd’hui, par exemple, je me suis rappelé comment, en soixante-dix-neuf, avec les copains, on déchargeait des wagons à la gare. On était payé trois francs six sous, mais on pouvait piquer quelques caisses de pommes. Les caisses étaient en bois, avec des agrafes sur les côtés. Les pommes étaient acides, vertes, pourtant c’était la fête. On les mangeait là, assis sur les sacs de ciment devant le quai. Les mains grises de poussière, sous les ongles, tout noir, et les dents crissaient de sable. Mais c’était bon. Je dis ça comme ça. Pour rien. Juste un souvenir. Je ne compte pas t’apprendre la vie. Tu as la tienne, moi, j’ai mes analyses. Si tu veux, donne-moi des nouvelles du temps chez toi et de tes examens. Ton papi Nicolas. » Sacha a souri. « Lecteur de glycémie », « analyses ». En bas, la mention du messager : « Envoyé il y a une heure ». Il avait déjà essayé d’appeler sa mère, elle n’a pas répondu. Donc, c’est bien « comme ça maintenant ». Il a fait défiler la conversation. Les derniers messages de papi dataient d’un an : de courts vocaux pour les fêtes et un « comment ça va les études ». Sacha avait répondu par un emoji, puis avait disparu. Maintenant, il a longtemps regardé la photo, puis a ouvert la fenêtre de réponse. « Papi, salut. La météo : trois degrés et de la pluie. Les partiels approchent. Les pommes, c’est 5 euros le kilo. Pas la joie, les pommes aujourd’hui. Sacha. » Il a réfléchi, effacé « Sacha », écrit juste « Ton petit-fils Sacha. » et envoyé. Quelques jours plus tard, sa mère a transféré une nouvelle photo. « Salut, Sacha. J’ai reçu ta lettre, je l’ai lue trois fois. Je me suis dit que j’allais répondre sérieusement. Le temps chez nous, pareil que chez toi, sauf vos flaques de jeunes. Le matin, il neige, à midi, c’est fondu, le soir, c’est gelé. J’ai failli tomber deux fois, mais il semblerait que ce n’est pas encore mon heure. Puisqu’on parle pommes, je vais te raconter mon premier vrai boulot. J’avais vingt ans, j’ai bossé à l’atelier, on fabriquait des pièces d’ascenseur. Bruit, vacarme, poussière dans l’air. J’avais un vieux bleu de travail qui ne redevenait jamais propre, peu importe combien tu frottais. Les doigts toujours abîmés, les ongles tachés d’huile. Mais j’étais fier de mon badge, fier de franchir la porte comme un homme. Le meilleur, ce n’était pas le salaire, mais la cantine. Du bortsch servi dans de lourdes assiettes. Si j’arrivais tôt, j’avais droit à du pain en plus. On se posait autour de la table avec les gars, en silence. Pas qu’on n’ait rien à se dire, mais on n’en avait pas la force. La cuillère semblait plus lourde qu’une clé à molette. Tu dois me lire derrière ton ordi en pensant que tout ça, c’est l’archéologie. Et moi, je me demande : est-ce que j’étais heureux ou juste trop crevé pour y songer. Tu fais quoi, à part réviser ? Tu bosses quelque part ? Ou vous, maintenant, c’est que des start-ups ? Papi Nicolas. » Sacha a lu, debout dans la file d’attente d’un grec. Autour, ça râlait, ça discutait, des pubs gueulaient dans les hauts-parleurs. Il s’est surpris à relire la phrase sur le bortsch et les lourdes assiettes. Il a répondu là, accoudé au comptoir. « Salut, Papi. Je fais coursier. Je livre à manger, parfois des papiers. Pas de badge pour moi, juste une appli qui bugge. Mais moi aussi, des fois, je mange en cours de route : pas que je vole, juste le temps d’aller chez moi ! Je prends ce qu’il y a de moins cher, je mange sur un palier ou dans la voiture d’un pote. En silence aussi. Heureux ? Je ne sais pas. Je n’ai pas le temps d’y penser non plus. Mais le bortsch à la cantine, ça fait envie. Ton petit-fils, Sacha. » Il a failli écrire à propos des « start-ups », a laissé tomber. Papi fera le dessin dans sa tête. La lettre suivante fut étonnamment brève : « Sacha, salut. Coursier, c’est du sérieux. Je t’imagine autrement, pas comme un gamin derrière un écran, mais comme un mec en baskets, toujours pressé. Puisque tu racontes ton boulot, je vais te parler quand je bossais sur les chantiers, en plus de l’atelier, quand l’argent manquait. On portait des briques au cinquième étage par des escaliers branlants. La poussière dans le nez, les yeux, les oreilles. En rentrant le soir, j’enlevais mes godasses, le sable tombait sur le lino, ta grand-mère râlait qu’il était fichu. Le plus bizarre, c’est que je ne me rappelle pas la fatigue, mais un détail. Sur le chantier, y’avait un gars, tout le monde l’appelait Dédé. Il arrivait avant tout le monde et s’asseyait sur un seau retourné, il épluchait des patates avec un couteau. Il les mettait dans une vieille casserole. À midi, il la mettait sur la plaque chauffante, sur tout l’étage ça sentait la pomme de terre bouillie. On mangeait avec les doigts, une pincée de sel papier. Rien n’avait meilleur goût. Là, je regarde mon sac de patates de supermarché et je me dis qu’elles ne sont plus pareilles. Ou alors, c’est l’âge. Et toi, qu’est-ce que tu manges quand t’es crevé ? Pas du fast-food, un vrai truc. Papi Nicolas. » Sacha n’a pas répondu tout de suite. Il réfléchissait à cette histoire de « vrai ». Il s’est rappelé la veille un hiver où, après douze heures de travail, il avait attrapé des raviolis au supermarché, bouillis à la cuisine du foyer, dans la vieille casserole qui avait servi aux knackis du voisin. Les raviolis s’étaient disloqués, l’eau trouble, mais il avait tout fini devant la fenêtre, debout, faute de table. Deux jours plus tard, il a écrit. « Salut, papi. Quand je suis crevé, je me fais des œufs au plat. Deux ou trois, parfois avec du saucisson. La poêle fait peur, mais ça marche. À la coloc, y’a pas de Dédé, mais y’a un voisin qui crame tout et gueule. Tu parles beaucoup de bouffe. Tu avais faim à l’époque ou bien c’est maintenant ? Ton petit-fils, Sacha. » Il a regretté sa dernière phrase, il l’a trouvée un peu rude. Trop tard : envoyé. La réponse est arrivée plus vite que d’habitude. « Sacha. Faim, bonne question. J’étais jeune et j’avais faim tout le temps. Pas que de soupe ou de patates ! Je voulais une moto, des chaussures neuves, une chambre à moi pour ne plus entendre mon père tousser la nuit. Je voulais du respect. Entrer dans une boutique sans compter la petite monnaie. Que les filles me regardent. Aujourd’hui, je mange bien, le docteur dit même trop. Je parle sans doute de nourriture parce que c’est concret, c’est plus simple à décrire qu’un sentiment de honte. Puisque tu demandes, je vais raconter une histoire. Promis, pas de morale. J’avais vingt-trois ans. Je fréquentais ta future mamie, mais c’était bancal. À l’atelier, on cherchait un gars pour partir bosser au nord. L’argent était bon, tu pouvais en deux ans t’acheter une voiture. J’étais chaud. Je me voyais déjà rentrer avec une Renault 12 et la balader en ville. Mais voilà, ta mamie a dit qu’elle n’irait pas. Sa mère malade, son boulot, ses copines. Elle m’a dit qu’elle tiendrait pas le coup là-bas. Je lui ai répondu qu’elle me tirait vers le bas. Si elle m’aimait, elle devait me soutenir. Plus méchant, mais je te passe les détails. Je suis parti seul. Au bout de six mois, on ne s’écrivait plus. Je suis revenu deux ans plus tard avec de l’argent et une caisse. Elle, elle était mariée à un autre. J’ai raconté à tout le monde qu’elle m’avait trahi, que j’avais tout sacrifié, que… Mais en fait, j’ai choisi l’argent et la ferraille, pas la personne. Et j’ai fait semblant longtemps que c’était la seule voie possible. Voilà, c’était mon appétit. Tu demandes ce que je sentais. À l’époque, je me sentais important, dans le vrai. Et après, j’ai longtemps fait comme si je ne ressentais plus rien. Si tu veux pas répondre, je comprendrai. Je sais que tu as autre chose à faire que les histoires de vieux. Papi Nicolas. » Sacha a relu plusieurs fois. Le mot « honte » l’a piqué. Il s’est surpris à chercher, entre les lignes, une excuse, mais papi n’en donnait pas. Il a tapé : « Tu regrettes », effacé. « Et si tu étais resté », effacé. Envoyé autre chose finalement. « Salut, papi. Merci de m’avoir écrit ça. Je sais pas trop quoi dire. Chez nous, tu sais, mamie a toujours été “mamie”, jamais autre chose. Je te juge pas. J’ai fait pareil récemment. J’ai choisi le boulot avant quelqu’un. J’avais une copine. Je venais de décrocher ce job de coursier, j’enchaînais les meilleures tournées. Je bossais trop. Elle disait qu’on se voyait jamais, que j’étais tout le temps sur le téléphone, sur les nerfs. Je répondais que ça allait passer, que bientôt ce serait plus simple. Elle a fini par dire qu’elle en avait marre d’attendre. Moi, j’ai répondu que c’était son problème. J’ai dit pire, mais… tu vois. Quand je rentre à la coloc à onze heures le soir, que je me fais mes œufs, je pense aussi que j’ai choisi l’argent et les livraisons, pas la personne. Et je fais mine que c’est normal. C’est peut-être de famille. Sacha. » La lettre de papi, cette fois, était sur une feuille lignée, pas à carreaux. Maman a précisé en vocal qu’il avait fini son cahier. « Sacha. Le “de famille”, tu l’as bien dit. Chez nous, on aime bien tout mettre sur le dos des autres. Boit ? C’est à cause du grand-père. Crie ? C’est parce que la grand-mère était stricte. Mais en vrai, à chaque fois c’est soi qui choisit. Mais c’est moins angoissant de prétendre que c’est héréditaire. Quand je suis revenu du Nord, je croyais commencer une nouvelle vie. Voiture, chambre en cité, du fric en poche. Et le soir, assis sur le lit, je savais plus quoi faire de moi. Les amis étaient partis, l’atelier avait changé de chef, à la maison, il n’y avait que la poussière et la vieille radio. Un soir, je suis passé devant l’appartement de celle qui n’est pas devenue ta grand-mère. De l’autre côté, je regardais les fenêtres. Une éclairée, l’autre non. J’ai attendu jusqu’à avoir froid. J’ai vu sortir une femme avec une poussette, un type tenait son bras, ils discutaient, riaient. Je me suis caché derrière un arbre, comme un gosse. J’ai attendu qu’ils disparaissent au coin. Là, j’ai compris qu’elle ne m’avait pas trahi. On a choisi des routes différentes. Mais mettre dix ans à l’admettre, il m’a fallu du temps. Tu dis que tu as choisi le travail plutôt que ta copine. Tu as peut-être choisi toi-même, pas ton job. Peut-être qu’aujourd’hui sortir de la galère compte plus qu’un ciné en amoureux. C’est ni bien ni mal. C’est comme ça. Le pire, c’est qu’on ne sait pas se le dire honnêtement : “En ce moment, c’est ça qui compte pour moi, pas toi.” On préfère les mots doux, et tout le monde finit vexé. Je dis pas ça pour que tu coures la récupérer. Je ne sais même pas si tu dois. Mais parfois, on se retrouve à guetter sous une fenêtre en se disant qu’on aurait pu être plus franc. Ton vieux papi Nicolas. » Sacha était assis sur le rebord de la fenêtre de la cuisine du foyer, le téléphone chaud dans la main. Dehors, les voitures bravaient les flaques, quelqu’un fumait en bas. Dans la chambre voisine, la musique battait. Longtemps, il a hésité sur la réponse. Il se rappelait avoir fait le pied de grue sous la fenêtre de son ex, après qu’elle ne répondait plus. Il regardait le rideau, la lumière, attendait qu’elle vienne, soulève… Non. Jamais venue. Il a écrit : « Salut, papi. J’ai fait pareil. Attendu sous ses fenêtres. Me suis planqué, quand je l’ai vue sortir avec un gars. Lui, il avait un sac à dos, elle, un sac de courses. Ils riaient. Je me suis senti rayé du tableau. Aujourd’hui, je te lis et je me dis que, peut-être, c’est moi qui étais déjà parti. Tu dis que tu l’as compris après dix ans. J’espère mettre moins de temps. Je ne vais pas courir après elle. Je vais juste arrêter de faire le mec détaché. Ton petit-fils, Sacha. » La prochaine lettre parlait d’autre chose. « Sacha. Un jour, tu m’as demandé pour l’argent. J’ai pas répondu, je savais pas comment m’y prendre. J’essaie. Chez nous, l’argent, c’était comme la météo. On en parlait quand ça allait mal, ou quand ça tombait du ciel. Ton père, petit, m’a demandé combien je gagnais. Je venais d’avoir une prime, j’ai sorti la somme, il a fait les yeux ronds : “Alors t’es riche !” J’ai ri, j’ai dit que c’était rien. Deux ans plus tard, licenciement. Paie divisée par deux. Ton père redemande : “Et maintenant, combien ?” Je dis la somme, il dit : “Pourquoi si peu ? Tu bosses plus mal ?” Là, je me suis énervé. Je lui ai dit qu’il comprenait rien, que c’était un ingrat. Il cherchait juste à comprendre les chiffres. J’ai compris plus tard que ce jour-là, je lui ai appris à ne rien demander sur l’argent. Il n’a plus jamais posé la question. Il bossait à côté, portait des cartons, réparait des appareils. Et moi, j’attendais qu’il comprenne tout seul ma galère. Avec toi, je ne veux pas refaire pareil. J’te le dis direct. Ma retraite, pas épaisse, mais je mange, je me soigne. Une voiture, plus besoin. Je mets de côté pour de nouvelles dents, les vieilles ne suivent plus. Et toi, tu t’en sors ? Je veux pas jouer au banquier, juste savoir si tu crèves pas la dalle et si tu ne dors pas par terre. Si t’es gêné, écris juste “ça va”, je comprends. Papi Nicolas. » Un pincement au cœur. Enfant, Sacha demandait à son père combien il gagnait, réponses évasives ou irritées. Il avait grandi avec l’idée que parler d’argent, c’était honteux. Il a longtemps hésité. Finalement : « Salut, papi. Je ne crève pas la dalle, j’ai même un lit avec matelas, correct. Je paie la coloc moi-même, comme convenu avec mon père. Parfois, je suis en retard, mais on ne m’a pas encore mis à la rue. Niveau bouffe, faut éviter les extras. Si ça va mal, je prends des tournées en plus, après je marche comme un zombie. Mais c’est mon choix. C’est gênant qu’on s’inquiète pour moi, alors que je peux pas te demander “et toi, ça va ?”. Mais tu l’as dit. Franchement, j’aimerais que tu me dises juste “ça roule” sans explications. Mais je comprends que chez nous, les adultes disent rien. Merci pour ta franchise sur l’argent. Sacha. » Il a gardé le téléphone en main, puis a ajouté un second message : « Si un jour tu veux t’acheter un truc et que la retraite ne suffit pas, tu me le dis. Je ne promets rien, mais au moins je saurais. » Envoyé, sans réfléchir. La réponse de papi, la plus vacillante. Les lignes dansaient. « Sacha. J’ai lu ton message “si t’as besoin”. J’ai failli écrire que j’ai besoin de rien. Que j’ai tout ce qu’il faut, qu’à mon âge, il n’y a que les pilules qui comptent. J’ai failli plaisanter : si je veux vraiment, je te réclamerai une nouvelle moto. Mais j’ai pensé que j’ai passé ma vie à faire semblant d’être un dur, et je suis un vieux qui craint de demander un service à son petit-fils. Alors je dis : si un jour j’ai vraiment besoin d’un truc que j’peux pas me payer, je ferai pas genre c’est pas important. Mais pour l’instant, il me faut juste du thé, du pain, des médocs et tes lettres. Ce n’est pas pour la formule, c’est la liste. Tu sais, je croyais qu’on était très différents, toi et moi. Toi avec tes applis, moi ma radio. Mais te lire, je vois qu’on a beaucoup en commun. On n’aime pas demander. On fait semblant de s’en foutre, alors que non. Tant qu’on est honnêtes, j’te confie un truc que dans la famille on ne raconte pas. Je sais pas comment tu vas réagir. Quand ton père est né, j’étais pas prêt. J’avais ce nouveau boulot, une chambre en cité, je pensais “ça y est, la belle vie”. Et paf, un bébé. Cris, couches, nuits sans sommeil. Je rentrais de nuit, et il hurlait. Je pétais les plombs. Une fois, je crois que j’ai balancé le biberon contre le mur, il a cassé. Le lait partout. Ta grand-mère pleurait, le bébé hurlait, et moi je voulais partir sans retour. Je ne l’ai pas fait. Mais pendant des années, j’ai dit que c’était qu’un coup de nerf. En vrai, j’étais à deux doigts de fuir. Si je l’avais fait, tu ne lirais pas mes lettres. Je sais pas si t’avais besoin de savoir ça. Peut-être pour que tu réalises que je ne suis pas un héros, ni un modèle. Simplement un homme qui a juste eu envie parfois de tout lâcher. Si après tout ça, t’as plus envie de m’écrire, j’comprendrai. Papi Nicolas. » Il a lu, alternant froid et chaleur intérieurement. L’image de papi — plaid et oranges de Noël — s’est enrichie de couleurs nouvelles. Un homme fatigué, foyer, bébé qui pleure, lait au sol. Il a repensé à l’été passé, animateur de colo. Un gamin chouinait tout le temps, il avait fini par hausser trop le ton, le gosse avait pleuré, Sacha avait mal dormi, persuadé qu’il ferait un mauvais père. Combien de temps à regarder la fenêtre de message vide… « T’es pas un monstre. » Effacé. « Je t’aime, hein. » Effacé. Enfin envoyés : « Salut, papi. Je continuerai à t’écrire. Je ne sais pas répondre à ça. Chez nous, personne ne parle de ces trucs. La colère, l’envie de partir, on se tait ou on rigole. L’été dernier, j’ai bossé en colo. Y’avait ce gosse qui pleurait tout le temps, voulait rentrer. J’ai craqué, gueulé trop fort. Après, je me suis dit que j’étais mauvais et qu’on devrait m’interdire d’avoir des enfants. Ce que tu as écrit ne te rend pas pire, au contraire. Ça te rend juste humain. Je sais pas si je serai capable, un jour, d’en parler aussi franchement à un futur gamin mais j’essaierai au moins de pas faire semblant d’avoir toujours raison. Merci de ne pas être parti ce jour-là. Sacha. » Envoyé, pour la première fois dans l’attente d’une vraie réponse. Deux jours plus tard, sa mère écrit : « Il a trouvé le vocal, t’inquiète pas, je l’ai transcrit. » Nouvelle photo, feuille lignée. « Sacha. J’ai lu ta lettre et je me dis que tu es bien plus courageux que moi à ton âge. Au moins, tu avoues que t’as peur. Moi, à ton âge je faisais le costaud, puis je cassais des meubles. Je sais pas si tu seras un bon père. Toi non plus tu sais pas. On découvre en faisant. Mais le fait de te poser la question, c’est déjà beaucoup. Tu écris que je suis vivant pour toi. C’est le plus beau compliment. D’habitude, on me dit “têtu”, “casse-pieds”, “bougon”. Vivant, ça fait longtemps qu’on me l’a pas dit. Puisqu’on en est là, j’ose te demander : si mes histoires te fatiguent, tu me dis. Je peux écrire moins ou juste à Noël. J’veux pas t’étouffer avec mon passé. Et si jamais tu veux venir sans raison, ma porte est ouverte. Il y a un tabouret libre et une tasse propre. Vérifié. Ton papi Nicolas. » Sacha a souri à la mention de la tasse. Il s’est imaginé la cuisine, le tabouret, le lecteur de glycémie, le sac de pommes de terre sous le radiateur. Il a pris en photo sa cuisine de coloc. Évier plein, la poêle en question, carton d’œufs, bouilloire, deux mugs dont un ébréché, bocal à fourchettes. Envoyé à papi avec ce texte : « Salut, papi. Voilà ma cuisine. Deux tabourets, mugs à volonté. Si tu veux passer, je t’accueille aussi. Enfin, “chez moi” à ma façon. Tu ne me saoules pas. Parfois, je sais pas quoi répondre, mais je lis tout. Si ça te dit, raconte-moi un truc pas lié au boulot ou à la bouffe. Un truc que t’as jamais dit, non par honte, juste parce qu’il n’y avait personne à qui. S. » Envoyé. D’un coup, il a compris que c’était la première fois qu’il posait cette question à un adulte de la famille. Le téléphone posé tout près, écran éteint. Les œufs cuisaient, quelqu’un riait derrière le mur. Il a retourné les œufs, coupé le gaz, s’est assis sur son tabouret en imaginant, un jour, son papi assis là, une tasse à la main, lui racontant ses histoires tout haut et non plus sur le papier. Il ne savait pas si papi viendrait, ni la suite. Mais de pouvoir envoyer la photo d’une cuisine sale et demander « et toi, ça va ? », ça serrait et réchauffait la poitrine en même temps. Il a jeté un œil à la conversation, carrés, lignes, ses “S.” brefs. Puis posé le téléphone côté écran — pour rien manquer, si un message arrivait. Les œufs avaient refroidi. Il les a mangés lentement, comme s’il partageait le repas avec un autre. Le mot « je t’aime » n’a jamais été écrit. Mais entre les lignes, il y avait quelque chose : et pour l’instant, ça suffisait.
Tu restes la meilleure La noce s’est terminée en beauté au village : Dasha et Germain se sont mariés. Une fête de village en pleine campagne, c’est toujours joyeux et la célébration continue longtemps, les amateurs de festivités se retrouvant dans les coins ou simplement sur un banc devant une maison. Il en faut peu pour faire la fête. Rapidement, Dasha et Germain ont pris leur indépendance, s’installant dans la maison de la grand-mère de Germain. Celui-ci était chauffeur-livreur, sillonnant la région au volant de sa camionnette pour livrer des marchandises dans les deux petites supérettes du village. Germain n’a pas fréquenté Dasha bien longtemps avant de se décider. Il savait que cette fille modeste et charmante ferait une épouse attentionnée. Après seulement deux mois, la demande en mariage trouve naturellement sa place lors d’un rendez-vous. — Dasha, et si on se mariait ? propose-t-il un soir. — Déjà ? répond-elle, surprise. — Pourquoi attendre ? On se connaît depuis le collège, même si j’ai fini mes études deux ans avant toi. Alors, tu ne dis rien ? Tu es d’accord ? — D’accord ! s’exclame Dasha, radieuse. La mère de Dasha tombe des nues en apprenant la nouvelle : — Ma fille, il se décide vite le Germain ! J’espère qu’il t’aime vraiment… Et toi, tu l’aimes ? — Oui, je l’aime bien. — Fais attention, ma chérie. On ne choisit pas son mari à la légère. Un mari doit être un vrai pilier. Pendant ce temps, tout le village s’est aperçu que Michel, jusque-là sérieux et réservé, avait pris goût à l’alcool en traînant avec des copains désœuvrés. Il travaille pourtant comme conducteur de moissonneuse, un poste responsable. — Ta Cathy, il va mal ton Michel ! s’inquiètent les voisins. — Un gars sérieux qui sombre comme ça, il va finir par se faire virer. Quelques mois plus tard, Michel boit presque tous les jours. Sa mère, Catherine, s’inquiète, le gronde, tente de le raisonner, mais rien n’y fait. À la moisson, il ne vient même plus travailler : il est finalement licencié — lui, si fiable autrefois, qui connaissait les machines comme sa poche. — Que s’est-il passé avec Michel ? soupire la grand-mère Édouardine après avoir croisé Catherine. Encore vu titubant, alors que c’était un bon gars, si timide… Catherine n’a pas la réponse. Rentrant chez elle, elle découvre son fils avachi sur le canapé, murmurant dans son sommeil : — Dasha… pourquoi te marier avec lui… pourquoi, alors que je t’aime… — Bon sang, c’est à cause de Dasha la factrice ? s’étonne Catherine, — Tu l’aimes donc en secret ? Personne ne le savait ! Même pas toi, Dasha, toujours si discrète… Le même jour, Dasha croise Catherine lors de sa tournée de courrier. — Et alors, Dasha ? Tu te maries avec Germain et tu laisses mon Michel sur le carreau ! Tu le fais souffrir, tu sais, il boit à cause de toi ! Dasha en reste bouche bée : — Mais, tata Cathy, tu es sûre de ça ? On ne s’est jamais fréquentés, avec Michel. À peine s’est-on croisés quelques fois, pour se dire bonjour ! — Crois-moi, il t’aime. Trop timide pour le dire et voilà le résultat… — Oh, je t’assure que je ne savais rien, murmure Dasha. — Il manque de confiance… soupire Catherine. — Bon, je vais lui parler, promis, conclut Dasha, un peu penaude. Deux jours plus tard, Dasha retrouve Michel dans un groupe d’amis, buvant sur une vieille poutre au bord de la route. — Michel, il faut qu’on parle. La bande disparaît, Michel reste prostré. Elle s’assoit près de lui. — Depuis quand t’es amoureux de moi ? — Depuis le collège, avoue-t-il à mi-voix. — Michel, quand on aime, on souhaite le bonheur à l’autre, mais se détruire comme tu le fais, ce n’est pas normal. Bois pour noyer ta peine ne changera rien. Pense à ta mère, elle souffre ! Prends-toi en main, tu peux t’en sortir, et un jour tu trouveras celle qui t’aimera pour de vrai. — Facile à dire… bredouille-t-il. — Allez, sois un homme ! Regarde-moi, je ne suis pas une beauté, je suis maladroite et mon appartement est un capharnaüm. Franchement, il n’y a aucune raison de m’aimer à ce point. Un jour tu riras de tout ça. Fais-le pour toi et pour ta mère. Dasha s’en va, Michel la regarde s’éloigner en murmurant : — T’es quand même la meilleure, Dasha… Quelques jours plus tard, Dasha s’aperçoit que la camionnette de Germain est déjà garée devant l’épicerie. — Tiens, il ne devait pas rentrer ce soir, pense-t-elle. Elle entre, croise la vendeuse, Tatiana, les joues rouges. — Ton mari, il est venu chercher des pièces pour la camionnette, bredouille Tatiana. Dasha repart sans suspicion. Le temps passe, tout le village voit que Michel ne boit plus. Dasha, heureuse, félicite Catherine. — Il change, c’est grâce à toi, confie la mère de Michel, soulagée. Un jour, en passant devant l’épicerie, Dasha tombe nez à nez sur Germain… l’embrassant Tatiana. — Eh ben ! souffle-t-elle, abasourdie, — J’arrive à point nommé… — Dasha, on s’expliquera à la maison, marmonne Germain. — Pourquoi attendre, autant tout dire tout de suite, lance carrément Tatiana. Ça fait longtemps qu’on s’aime, c’était juste un coup de tête de sa part de t’épouser… Enfin, maintenant c’est dit ! Dasha s’enfuit, bouleversée. Sa mère la console : — Je t’avais prévenue… Courage, ma fille, tout s’arrange avec le temps. Le village apprend vite le divorce de Dasha et Germain. Et l’histoire avec Tatiana se savait déjà, tout finit toujours par se savoir. — Michel ! s’exclame Catherine, Dasha divorce ! Germain l’a trompée avec Tatiana. Bouge-toi donc, retrouve du travail, t’as une deuxième chance ! Justement, j’ai vu M. Michaud, ton ancien chef, il t’attend. — Je le savais pour Germain, souffle Michel. Mais Dasha n’aurait jamais cru sur parole… Peu après, la rumeur court : — Vous avez entendu ? Michel va se marier avec Dasha la factrice ! La mère de Michel est aux anges, elle rajeunit à vue d’œil, se réjouit Grand-mère Édouardine. — C’est bien, il a changé, il fera un bon mari, commente la voisine Valentine. — Quant à Germain et Tatiana, ils n’iront pas loin ! prophétise grand-mère Édouardine. Michel rentre à la maison, Dasha sert la soupe et un gâteau. Ils rient ensemble. — Finalement, t’es une excellente cuisinière, Dasha, dit Michel avec gourmandise. — Je suis une catastrophe en cuisine et très mauvaise foi, plaisante-t-elle. Michel observe la cuisine impeccable : — J’ai toujours su que t’étais la meilleure. — Michel… je suis enceinte, annonce alors Dasha. Il saute de joie, l’embrasse, fou de bonheur. Dasha donne naissance à une petite fille, puis à un garçon trois ans plus tard. Toute la famille est comblée, surtout Catherine qui adore sa belle-fille et ses petits-enfants. La vie suit son cours, paisible. Tu restes la meilleure.