Sans leçons
Hier, un message est arrivé pour moi, Sacha, sur WhatsApp. Cétait une photo dune page de cahier à petits carreaux, soigneusement remplie dune écriture penchée au stylo bleu, signée en bas : « Ton papi, Robert ». Ma mère, en bas, avait ajouté un court texto : « Maintenant il fait comme ça. Si tu ne veux pas répondre, ce nest pas grave. »
Jai zoomé sur la photo, déchiffré les lignes.
« Bonjour, mon petit Sacha.
Je técris de ma cuisine. Jai un nouveau copain : mon glucomètre. Il râle dès que je mange trop de pain. Le médecin voudrait que je marche plus, mais où veux-tu que jaille marcher, moi, quand tous les miens sont déjà au cimetière et que toi, tu es là-bas à Paris. Alors je me balade dans mes souvenirs.
Tiens, aujourdhui, jai repensé à lété 79, quand avec les copains, on déchargeait des wagons à la gare. On était payé trois francs six sous, mais parfois on empruntait une ou deux caisses de pommes. De grandes caisses en bois, avec des poignées en métal sur les côtés. Les pommes étaient vertes et acides, mais cétait la fête. On les croquait assis sur des sacs de ciment, les mains noires, la poussière sous les ongles, les dents crissaient dans le sable et pourtant, cétait bon.
Pourquoi je te raconte ça ? Pour rien de particulier. Ça mest juste revenu. Ne tinquiète pas, je ne suis pas là pour te faire la morale. Toi, tu as ta vie, moi, mes examens sanguins.
Si jamais, dis-moi comment est le temps à Paris, et si tes partiels arrivent.
Ton papi Robert. »
Jai souris à la mention du glucomètre et des contrôles sanguins. En bas de la photo, il y avait linfo : « Envoyé il y a une heure. » Entre temps, javais déjà appelé ma mère ; elle na pas décroché. Alors cétait vrai, « maintenant il fait comme ça ».
Je suis remonté dans notre conversation. Les derniers messages de Papi dataient dil y a un an : courts vocaux « joyeux anniversaire » ou « alors, la fac ? ». Javais répondu avec un emoji, puis silence.
Là, je suis longtemps resté devant cette feuille de cahier, puis jai ouvert la fenêtre de réponse.
« Salut Papi. Il fait trois degrés, mouillé. Les partiels approchent. Maintenant, les pommes sont à trois euros le kilo. Et niveau pommes, cest pas souvent la fête.
Sacha. »
Puis jai effacé « Sacha » et écrit juste « Ton petit-fils, Sacha. » avant denvoyer.
Quelques jours plus tard, ma mère a renvoyé une nouvelle photo.
« Sacha, bonjour.
Jai bien reçu ta lettre, je lai lue trois fois. Je me suis dit que je devais répondre comme il faut. Ici, niveau temps, cest comme chez toi sans tes belles flaques parisiennes. De la neige le matin, de leau à midi, de la glace le soir. Deux fois déjà, jai failli me casser la figure, mais il semblerait que ce nest pas encore mon heure.
Puisque tu parlais de pommes… Je vais te raconter mon premier boulot, le vrai. Javais vingt ans, jétais embauché à latelier. On fabriquait des pièces pour ascenseur. Cétait bruyant, on respirait la poussière du métal. Javais un pantalon de travail gris qui ne redevenait pas propre, peu importe les lessives. Les doigts pleins déraflures, les ongles couverts dhuile. Jétais fier davoir mon badge, de pouvoir passer la porte de lusine « comme un grand ».
Le meilleur, ce nétait pas la paie, cétait la pause déjeuner. À la cantine, on te servait une bonne soupe, si tu arrivais tôt, tu pouvais grappiller un morceau de pain. On sasseyait ensemble autour dune table, on ne parlait pas, non pas quon navait rien à dire, mais parce quon était vidés. Parfois, la cuillère pesait plus lourd quune clé à molette dans la main.
Toi, tu dois être devant ton ordinateur à te dire que tout ça, cest du passé. Des vieilleries. Mais en y repensant, parfois je me demande : est-ce que jétais heureux ou juste trop occupé pour y penser ?
Tu fais quoi, à part la fac ? Tu bosses un peu ? Ou bien maintenant, vous êtes tous occupés à chercher des idées de start-up ?
Papi Robert. »
Jai lu ça en faisant la queue pour un kebab. Autour, ça râlait, ça rigolait, la radio au comptoir hurlait de la pub. Je me suis surpris à relire trois fois lhistoire de la cantine et de la soupe.
Ma réponse, je lai tapée là-dessus, accoudé au comptoir :
« Salut Papi.
Je fais des courses en vélo pour arrondir les fins de mois. Parfois japporte à manger, parfois des papiers. Je nai pas de badge, juste une appli qui bugge souvent. Moi aussi, parfois, je mange au travail. Non, je ne vole rien, je nai juste pas le temps de rentrer, je prends un truc à pas cher, je le mange dans une cage descalier ou dans la voiture dun pote. Et en silence, comme toi.
Heureux ? Je sais pas trop. Jai pas toujours le temps dy réfléchir non plus.
Mais la soupe à la cantine, ça donne envie.
Ton petit-fils, Sacha. »
Jai pensé à ajouter une phrase sur les start-ups puis jai laissé tomber j’ai choisi de laisser Papi imaginer la suite.
Le message suivant était plus bref que dhabitude.
« Sacha, salut.
Coursier, cest du sérieux. Je ne timagine plus comme le gamin derrière son ordi, mais comme un jeune en baskets qui fonce partout.
Tu mas parlé de boulot, je vais te raconter quand jai bossé sur un chantier, entre deux périodes à lusine. On navait pas vraiment le choix si on voulait boucler les fins de mois. On montait des briques jusquau cinquième, par des escaliers en bois. Maître mot : la poussière partout, dans le nez, les yeux, les oreilles. Le soir, je retirais mes chaussures, du sable tombait. Ta mamie râlait, disait que je bousillais tout le lino.
Mais ce nest pas la fatigue que je retiens, cest un détail. Sur le chantier, il y avait un type, tout le monde lappelait Pierrot. Il était toujours là avant les autres, assis sur un seau retourné, il épluchait des patates avec un vieux couteau, les jetait dans une casserole éraflée. À midi, il posait la casserole sur une plaque électrique, et toute lodeur emplissait le bâtiment. On se jetait tous dessus avec un peu de sel dans un bout de papier. Rien de plus bon, tu vois.
Aujourdhui, la patate du supermarché na plus le même goût. Cest lâge, sans doute, pas la pomme de terre.
Et toi, tu manges quoi quand tes crevé ? Pas ce que tu livres, hein. Du vrai.
Papi Robert. »
Jai mis du temps à répondre, me demandant quoi dire sur la « vraie » nourriture. Je me suis souvenu dun soir dhiver, après douze heures de vélo, où javais acheté des raviolis au Franprix, les avais cuits dans la vieille casserole de la cuisine de linternat, déjà toute cabossée. Les raviolis finissaient tous écrasés, leau devenait grise, mais jai tout avalé debout, à la fenêtre, faute de table.
Deux jours plus tard, jai écrit :
« Salut Papi.
Quand je suis lessivé, je fais des œufs au plat. Deux ou trois, parfois avec un peu de saucisson. Notre poêle est franchement moche, mais elle chauffe. Pas de Pierrot chez nous, mais un voisin qui crame tout et jure comme un charretier.
Tu parles beaucoup de nourriture. Tu avais faim en ce temps-là ou bien maintenant ?
Ton petit-fils, Sacha. »
Après avoir envoyé, jai eu peur davoir été maladroit avec cette question, mais cétait parti.
La réponse est arrivée plus vite quà laccoutumée.
« Sacha.
Bonne question, la faim. Jétais jeune, javais toujours faim. Et pas que de soupe ou de pommes de terre. Je voulais une moto, de nouvelles chaussures, une chambre à moi pour ne plus entendre mon père tousser la nuit, de la considération. Je voulais rentrer dans une épicerie sans compter mes pièces, je voulais quon me regarde et pas quon m’ignore.
Maintenant, je mange bien. Trop même, si on écoute le médecin. Si jécris tant sur la bouffe, cest sans doute parce que cest facile de se rappeler du goût dune soupe, plus que dun sentiment de honte.
Puisque tu demandes, je vais te confier une histoire, mais sans morale.
Javais vingt-trois ans. À lépoque, je sortais déjà avec ta future mamie, mais c’était fragile. À lusine, on cherchait des ouvriers pour partir à Dunkerque, dans le Nord. On gagnait très bien ; en deux, trois ans, tu pouvais tacheter une voiture. Jen rêvais, je my voyais déjà, revenir avec une 205 toute neuve à la maison.
Ta mamie, elle, ne voulait pas venir. Sa mère était malade, son boulot, ses copines, la lumière du Sudelle ne voulait pas de lhiver du Nord. Je lui ai répondu que cétait elle qui me tirait vers le bas, que si elle maimait, elle devait me soutenir Enfin, jai dit pire, mais je tépargne.
Jy suis allé seul. Au bout de six mois, on ne sécrivait plus. Deux ans plus tard, je revenais, la voiture en poche, elle sétait mariée. Longtemps, jai dit à tous que cétait elle la fautive, quelle mavait planté alors que javais tout fait pour elle. En vrai, cest moi qui ai choisi largent et la tôle, pas lamour. Et jai fait semblant pendant des années que cétait le seul bon choix.
Voilà, tu demandais ce que je ressentais peut-être que ce jour-là, je me croyais important et fier. Puis, longtemps, jai fait mine de ne rien sentir du tout.
Si tas pas envie de répondre, je comprendrai. Je sais bien que mes histoires de vieux, cest pas ta priorité.
Papi Robert. »
Je lai relu plusieurs fois, avec le mot « honte » qui saccrochait comme une écharde. Je cherchais presque une excuse dans son texte, mais il nen donnait pas.
Message ouvert, jai tapé : « Tu regrettes ? », puis effacé. Puis : « Et si tu étais resté ? », puis effacé encore. Finalement, jai envoyé tout autre chose.
« Salut Papi.
Merci de mavoir raconté ça. Je ne sais pas quoi dire. Ici, chez nous, on parle de Mamie comme si elle avait toujours été notre Mamie, sans passé.
Je te juge pas. Jai fait pareil : jai choisi le boulot à la place de quelquun. Jétais avec une fille. Jai commencé les courses à vélo, puis jai eu de meilleures tournées, jai bossé tout le temps. Elle disait quon ne se voyait plus, que jétais tout le temps sur mon téléphone, que jétais à cran. Moi, je répétais quil fallait tenir, quaprès ce serait plus simple.
Finalement, elle a dit quelle en avait assez. Jai répondu que cétait son problème. Jai dit pire aussi, mais bon.
Aujourdhui, quand je rentre crevé à vingt-trois heures dans ma chambre dinternat et que je me fais mes œufs, je me demande parfois si je nai pas choisi largent et la livraison, comme toi. Et je fais chauffer la poêle, comme si cétait la bonne décision.
Cest peut-être de famille.
Sacha. »
Cette fois, le message de papi nétait pas sur une page à carreaux, mais à lignes. Ma mère ma envoyé un vocal : il avait fini son cahier.
« Sacha.
« De famille », tas raison. Chez nous, on aime bien dire : « cest de famille ». Il boit grand-père buvait déjà. Il crie la grand-mère était sévère. Mais au fond, à chaque fois, cest chacun qui choisit seul. On invente latavisme parce quon a trop peur de reconnaître nos choix.
Quand je suis rentré du Nord, jai cru que jaurais une vie neuve : voiture, chambre à linternat, un peu dargent. Mais le soir, je restais planté sur le lit, sans savoir quoi faire. Les copains étaient partis, le chef datelier avait changé, à la maison il restait la poussière et lancienne radio.
Un soir, jai roulé jusque chez « ton ex-grand-mère ». Garé de lautre côté de la rue, jai observé ses fenêtres. Une lumière, une ombre. Il faisait froid, je suis resté jusquà me geler les pieds. Je lai vue sortir avec une poussette, son mari marchait à côté, la main sur le bras. Ils rigolaient. Moi, jétais caché derrière un arbre. Jai attendu quils disparaissent dans langle de la rue.
Cest ce jour-là que jai compris que personne ne mavait trahi. Javais juste fait mon choix, elle le sien. Mais pour ladmettre, il ma fallu dix ans.
Tu dis que tas choisi la livraison plutôt que ta copine peut-être que tas dabord choisi toi-même. Peut-être que cest plus important aujourdhui dessayer de ten sortir que daller au ciné. Ce nest ni bien ni mal, cest comme ça.
Le pire, cest quon ne sait pas se dire vraiment « tu comptes moins que ça pour moi en ce moment ». On sembrouille dans de jolis mots, et puis tout le monde est fâché.
Ce nest pas pour que tu la rappelles ou quoi, chacun sa route. Simplement, si un jour tu guettes quelquun sous une fenêtre, tu verras : parfois, il aurait suffi dêtre honnête.
Ton vieux papi Robert. »
Je me suis assis sur le rebord de la fenêtre du couloir de linternat, le téléphone chaud dans la paume. Dehors, les voitures traînaient leur flaque, un gars fumait devant la porte, dans la chambre voisine la basse cognait fort.
Jai cherché quoi répondre, jai revu ma silhouette lhiver dernier, sous la fenêtre de mon ex, à la regarder rire à travers le double-vitrage avec son nouveau copain et ses courses. Javais eu limpression dêtre rayé de la carte. Et maintenant, en lisant Papi, je me dis que peut-être cest moi qui étais déjà parti.
Jai envoyé :
« Salut Papi.
Moi aussi, jai attendu sous la fenêtre. Moi aussi, je me suis caché quand je les ai vus sortir, sacs à la main. Il avait un sac à dos, elle un sac de courses, ils souriaient. Je me suis dit que jétais effacé de sa vie. Mais peut-être, comme tu dis, cest moi qui avais choisi de partir.
Tu as mis dix ans à le comprendre, moi jespère faire plus vite.
Je ne vais pas la rappeler. Je vais peut-être juste arrêter de faire semblant que ça mest égal.
Ton petit-fils, Sacha. »
Le message qui suivit parlait dautre chose.
« Sacha.
Tu mavais demandé, une fois, pour largent. Je ne savais pas trop par où commencer, je vais essayer.
Chez nous, largent cest comme la météo, on nen parle que quand il fait mauvais, ou très beau par hasard. Quand ton père était petit, il ma demandé combien je gagnais. À lépoque, javais pris un boulot en plus, javais plus que dhabitude. Je lui ai donné le chiffre, il ma regardé avec des grands yeux : « Oh là, tes riche alors ! ». Jai rigolé : « Bof, pas tant que ça ».
Quelques années plus tard, je me suis fait virer. Salaire divisé par deux. Ton père me redemande : « et maintenant ? ». Je donne la nouvelle somme, il me dit : « Pourquoi si peu, tu travailles moins bien ? ». Jai crié, traité de petit ingrat. Mais lui, tout ce quil voulait, cétait comparer les chiffres.
Après, je me suis souvenu toute ma vie de ce moment. Cest là que je lui ai appris à ne jamais me demander pour largent. Il a grandi, il na plus jamais osé. Il bossait à côté, déplaçait des cartons, réparait deux trois trucs à des voisins. Mais jattendais toujours quil devine tout seul comme cétait dur.
Avec toi, je veux pas refaire la même bêtise. Alors je te le dis. Ma retraite nest pas fameuse, mais pour la bouffe et les médocs, ça va. Pour la voiture, cest trop tard, et puis, ce nest plus important. Jéconomise juste pour de nouvelles dents, parce que les vieilles fatiguent.
Et toi, tu ten sors, honnêtement ? Pas pour demander, pas pour tacheter des chaussettes, mais juste pour savoir si tu dors pas par terre et si tu ne crèves pas la dalle.
Si tes gêné, tu réponds juste « ça va », jai compris.
Papi Robert. »
Jai senti un nœud dans ma gorge. Je me suis souvenu quenfant, je demandais à mon père combien il gagnait, il plaisantait ou sénervait, jamais de vraie réponse. Jai grandi avec ce sentiment que largent était une honte silencieuse.
Jai longuement réfléchi puis répondu :
« Salut Papi.
Je ne manque pas de nourriture et je dors sur un vrai lit, matelas correct, pas le meilleur mais ça me va. Je paye ma chambre moi-même, cest laccord avec Papa. Il marrive dêtre en retard dans mes paiements, mais personne ne ma encore mis dehors.
Côté repas, si je fais attention, ça suffit. Si je suis ric-rac, je prends plus de tournées, après, je suis rincé, mais cest mon choix.
Je suis mal à laise dadmettre ça et mal à laise aussi de te retourner la question, comme : « et toi, tu ten sors ? ». Mais tu y as déjà répondu.
Honnêtement, ce serait plus simple si tu écrivais juste « tout va bien », sans explications, parce que dans notre famille, les adultes racontent rarement. Mais je suis content que tu me laies dit.
Merci davoir parlé dargent.
Sacha. »
Après, je me suis ravisé, et jai envoyé :
« Si un jour tu veux acheter quelque chose et que la retraite ne suit pas, dis-le-moi. Je promets pas, mais au moins je pourrais essayer de taider. »
Envoyé, sans hésiter.
La réponse était la plus hésitante de toutes, des mots qui dansaient, des lignes penchées.
« Sacha.
Ton message, « si jamais tas besoin », jai relu plusieurs fois. Au début, jallais répondre que jai besoin de rien, que je suis vieux et que jai juste besoin de mes pilules. Puis jai eu envie de plaisanter, dire que si jamais jai envie, je te réclamerai une Harley-Davidson.
Et puis jai pensé que jai passé ma vie à jouer les costauds, qui na besoin de personne. À la fin, on devient juste un vieux qui nose même plus demander un coup de main à son petit-fils.
Alors je vais te dire. Si un jour jai besoin dun vrai truc, je promets de ne pas faire semblant que cest rien. Mais tant que jai du thé, du pain, mes pilules, et tes lettres, ça va. Cest pas de la poésie, cest la liste de courses.
Tu sais, jai longtemps cru quon était très différents tous les deux. Toi avec tes applis, moi avec ma vieille radio. Et maintenant, je te lis et je vois que ce quon partage, cest la discrétion. On fait tous les deux semblant que tout va, alors que ce nest pas toujours vrai.
Puisquon est dans lhonnêteté, je te confie quelque chose quon ne dit jamais chez nous. Je ne sais pas ce que tu en feras.
Quand ton père est né, je nétais pas prêt. Je venais dêtre embauché, on avait une chambre à linternat, je croyais à la grande vie. Et puis, le bébé. Les pleurs, les couches, les nuits blanches. Je rentrais de la nuit, il pleurait encore. Jen ai eu marre. Un jour, jai balancé le biberon contre le mur, il a explosé, le lait sest répandu. Ta mamie a pleuré, ton père hurlait, et moi, je voulais partir, ne jamais revenir.
Je ne suis pas parti. Mais des années, jai dit que cétait juste la fatigue. Mais en vrai, ce jour-là, jai failli tout lâcher. Si je lavais fait, tu ne serais pas là à lire mes lettres.
Je ne sais pas pourquoi je te dis ça. Peut-être pour que tu saches que ton papi nest ni un héros ni un exemple. Juste un bonhomme qui, parfois, a voulu claquer la porte.
Si après ça, tu veux mécrire moins, je comprendrai.
Papi Robert. »
En lisant, je me suis senti glacé puis brûlant. Limage de papi, sur-plaid moelleux et clémentines de Noël, sest changée en celle dun homme épuisé, blafard dans une chambre dinternat, bébé qui crie, lait par terre.
Je me suis rappelé lété dernier, ma saison comme moniteur en centre, où jai crié sur un gamin qui narrêtait pas de pleurer. Je lavais secoué, il sétait effondré en larmes, jai mal dormi toute la nuit, persuadé que je serais un mauvais père.
Jai tapé : « Tu nes pas un monstre ». Effacé. Puis : « Je taime quand même ». Effacé, un peu honteux de la formule.
Finalement, jai envoyé :
« Salut Papi.
Je ne vais pas arrêter de técrire. Je ne sais pas comment répondre à des choses pareilles. Chez nous, on nen parle pas on se tait ou on fait des blagues.
Lété dernier, en colo, il y avait un môme qui voulait rentrer chez lui. Un jour, je me suis énervé, jai hurlé. Il sest mis à pleurer, moi jai eu honte, jai pas dormi de la nuit, persuadé que je nétais pas fait pour être père.
Ce que tu racontes ne me rend pas triste, ni amer. Cest juste humain.
Je ne sais pas si un jour je saurais être aussi franc avec mes enfantssi jen ai. Mais jessaierai au moins darrêter de croire que jai toujours raison.
Merci dêtre resté.
Sacha. »
Jai envoyé et, pour la première fois, jai attendu la réponse non pas par politesse, mais parce que jen avais besoin.
Deux jours plus tard, ma mère ma écrit : « Il a pris le coup du vocal, mais il ta demandé de ne pas avoir peur. Je lai retranscrit. »
Nouvelle photo, page à lignes sur lécran.
« Sacha,
Jai lu ta lettre, je me dis que tu es déjà bien plus courageux que moi à ton âge. Toi, au moins, tu admets que tu as peur. Moi, je faisais genre que tout glisse, puis cest la chaise qui prenait.
Je nai aucune idée si tu seras un bon père. Dailleurs, toi non plus tu nen sais rien. Ça se découvre en chemin. Mais le fait que tu te poses la question, cest pas rien.
Tu as écrit que je suis « vivant » pour toi. Cest le plus beau mot quon puisse me dire, tu sais. En général, on dit de moi : « têtu », « rouspéteur », « difficile ». Mais « vivant », ça, ça fait longtemps que je ne lavais pas entendu.
Puisque cest comme ça, jai une question que josais pas poser. Si jamais je tennuie avec mes souvenirs, tu me le dis. Je peux écrire moins souvent, ou juste pour les grandes occasions. Je veux surtout pas tétouffer sous le poids du passé.
Et si un jour tu veux venir à limproviste, je suis là. Il me reste un tabouret libre et une tasse propre. Je viens de vérifier.
Ton papi Robert. »
Jai souri à la mention de la tasse. Jai imaginé cette cuisine, le tabouret, le glucomètre sur la table, le filet de pommes de terre près du radiateur.
Jai ouvert lappareil, photographié la cuisine commune de mon foyer. Sur la photo : un bac dévier plein, la poêle cabossée, une boîte dœufs, la bouilloire, deux mugs dont un ébréché. Sur le rebord de la fenêtre, un pot avec des fourchettes.
Jai envoyé la photo à papi, avec ce texte :
« Salut Papi.
Voilà ma cuisine. Deux tabourets, assez de tasses pour tous. Si tu veux venir, jy serai. Enfin, chez moi quoi.
Tu ne mas pas lassé. Parfois, je ne sais juste pas quoi répondre, mais ça ne veut pas dire que je ne lis pas.
Si tu veux, tu peux raconter, pas forcément boulot ou bouffe, mais quelque chose que tu nas encore jamais dit à personne. Pas parce que cest la honte, juste parce quil ny avait personne à qui le dire.
S. »
Jai envoyé et seulement là, jai compris que je venais de poser une question que je navais jamais osé poser à aucun adulte de ma famille.
Le téléphone posé à côté, écran noirci. Dans la poêle, les œufs chuchotaient. Quelquun riait plus loin dans la chambre voisine. Jai retourné les œufs, coupé le gaz, me suis assis sur le tabouret en imaginant quun jour, devant moi, il y aurait mon papi, la tasse en main, et que, cette fois, il me raconterait ses histoires non plus sur du papier, mais à voix haute.
Je ne sais pas sil viendra un jour, ni ce que lavenir dira. Mais de savoir quon peut envoyer la photo de sa cuisine sale à quelquun, avec un message « et toi ? », ça ma réchauffé et serré le cœur.
Jai repris le téléphone, ouvert la conversation et relu les pages à carreaux, à lignes, mes « S. ». Puis je lai posé écran contre la table, pour nen rater aucune nouvelle vibration.
Les œufs étaient froids, mais je les ai mangés lentement, comme si je les partageais.
On na jamais écrit « je taime » dans ces échanges. Mais entre les lignes, il y avait déjà quelque chose, et cétait suffisant pour nous deux.







