Comme on fait son lit, on se couche : le parcours bouleversant de Laurence, de l’amour volé à la quête d’un confident, entre désillusions, confessions nocturnes et renaissance après la trahison

COMMENT ON SÈME, ON RÉCOLTE

Journal intime de François, 18 mars

Ce soir-là, je feuilletais distraitement Le Monde, une habitude devenue refuge depuis quelque temps déjà. Les gros titres défilaient sous mes yeux sans parvenir à retenir mon attention. Mes pensées erraient ailleurs, encombrées par une angoisse qui ne me quittait pas.

Arrivé à la rubrique Rencontres, je marquai un temps darrêt inhabituel. Dordinaire, je tournais vite la page, persuadé de navoir aucun besoin de ces annonces bariolées de prénoms, de villes et de numéros de téléphone. Mais cette fois, jobservais fasciné presque cette mosaïque humaine en quête de tendresse, certains rêvant de passion éternelle, dautres dun court frisson.

Moi, je ne cherchais pas de nouvelle aventure. Je désirais simplement que quelquun, au bout du fil, écoute les tourments dun inconnu. Juste ça. Ce soir-là, le besoin de parler fut plus fort que la raison. Je composai au hasard le premier numéro venu.

Bonsoir, ici Rencontres et confidences, répondit une femme à la voix claire et posée.

Bonsoir, mademoiselle, bredouillai-je, la voix tremblante. Je ne savais pas par où commencer.

Je suis là pour vous aider. Allons-y pas à pas Vos coordonnées et vos souhaits, sil vous plaît, pressa-t-elle avec une patience apparemment limitée.

Excusez-moi Est-ce que vous pourriez simplement mécouter un moment ? Jaimerais vraiment me confier, demandai-je, tentant de reprendre contenance.

Oh, vous ne cherchez pas à rencontrer un homme ? Je nai pas le temps pour des confessions. Appelez plutôt SOS Amitié, ce sont des psychologues, déclara-t-elle avant de réciter un numéro à toute allure et de raccrocher.

Jeus tout juste le temps de le noter : ce service découte me semblait à cette minute mon unique bouée. Prudemment, pour ne pas inverser un chiffre, je composai le numéro.

Allô, bonsoir. Est-ce que je pourrais parler avec quelquun ? Je vous en prie, cest important, osai-je.

Bien sûr, je suis là. Parlez-moi, répondit la voix patiente dun homme compréhensif demblée.

Je commençai mon récit en hésitant, incertain de la suite à donner à mes mots puis, peu à peu, les phrases devinrent fluides, la peur se dissipa.

On se sent tellement soulagé de tout dire à un inconnu la neutralité rassure. Je crois que ce soir-là, jespérais mexpliquer, à défaut de me faire pardonner, ou peut-être même justifier mon passé. Je ne voulais pas de conseils, non. Seulement, pouvoir vider mon âme.

Mon histoire commence il y a trente ans. Mon épouse, Eugénie, est partie. Cela faisait un an que nous avions fêté nos vingt-cinq ans de mariage nos noces dargent. Je croyais être le plus heureux des hommes, vraiment.

Eugénie et moi étions étudiants à la Sorbonne. Mais à cette époque, jétais marié à Véronique, une femme douce et généreuse, qui me donnait tout son amour et élevait avec moi nos deux enfants, Luc et Amélie, nés à un an dintervalle. Véronique avait tout du personnage biblique : dévouée, humble, comblée par la simple routine de notre foyer. Même si jaimais le confort de cette vie, je commençai à ressentir comme une asphyxie.

Cest là quEugénie est entrée dans ma vie. Belle, vive, sûre delle, tout le contraire de la discrète Véronique. Je me suis laissé séduire, je lai suivie, balayant dun revers de main les préjugés On ne construit pas son bonheur sur le malheur dautrui, disait-on autour de moi mais jaimais Eugénie, cétait viscéral.

Avec elle, jai détruit un mariage que daucuns jugeaient parfait. Jen ai conscience aujourdhui : jétais le serpent tentateur, insensible et égoïste. Nous avons bâti notre bonheur sur des décombres. Véronique, sans jamais se rabaisser, nous laissa partir. Elle se contenta de demander, dune voix brisée : Noublie pas nos enfants, François. Elle voua le reste de sa vie à Luc et Amélie, puis à ses petits-enfants. Jamais elle ne chercha à refaire sa vie.

Eugénie et moi avons eu notre fils, Stéphane. Nous lui offrions tout. Chaque été, la Méditerranée. Nous avons acheté un grand appartement à Lyon, une maison de campagne en Bourgogne, une voiture allemande. Nous étions tous deux professeurs, chefs de département à luniversité. Les enfants de Véronique venaient souvent chez nous pendant les vacances scolaires. Nous les emmenions parfois à la mer, et il marrivait de penser quils maimaient autant, voire plus que leur mère biologique.

Je nétais pas dupe pourtant : Véronique, simple infirmière, ne pouvait pas rivaliser financièrement. Ces pensées malsaines me laissaient parfois échapper des remarques vachardes sur le fait quelle noffrirait jamais à ses enfants de tels voyages. Je cherchais la blessure Pourtant, jamais elle ne réclama notre aide, non par orgueil, mais par dignité.

Je pense, aujourdhui, que dans le dos dEugénie, je continuais à envoyer de largent à Véronique pour soutenir Luc et Amélie.

Le temps passa. Stéphane grandit, se maria, quitta le nid. Nous sommes restés, Eugénie et moi, seuls dans ce grand appartement à la Croix-Rousse. Tout semblait paisible. Mais le destin, lui, guettait sans bruit.

Les rumeurs, inévitables, finirent par matteindre. Une collègue, retraitée, mannonça un jour :

François, il paraît quEugénie reçoit souvent un de ses étudiants pour des cours supplémentaires Tu es au courant ?

Je balayai la nouvelle, amusé. Eugénie, la respectable doyenne, flattée par un étudiant maladroit ? Nimporte quoi.

Mais un an après, à notre retour dun dîner célébrant nos vingt-cinq ans de mariage, elle mannonça :

François, je pars. Jaime quelquun dautre. Il est temps de divorcer.

Cétait le scénario classique du mari vieillissant remplacé par un amoureux plus jeune. Jai perdu pied. Je me suis mis en colère, jai menacé, insulté lamant dEugénie, imaginant pouvoir la retenir à force de cris.

Tu quittes tout ça pour ce gamin ? Tu vas ten mordre les doigts ! Je vais te faire radier de la fac ! Tes enfants ne te pardonneront jamais ! lançai-je, hors de moi.

Mais rien ny fit. Elle partit pour de bon, emménageant dans limmeuble dà côté, littéralement. Nos collègues lui trouvèrent ce logement, sous prétexte daider un jeune couple. Jy voyais presque de la cruauté.

Chaque matin dhiver, je la voyais, radieuse, dans NOTRE voiture, passer devant moi gelant à larrêt de bus. Létudiante me lançaient des regards triomphants. Elle avait gagné, et jétais celui quelle avait supplanté exactement comme moi, des années plus tôt, vis-à-vis de Véronique.

Eugénie semblait nager dans le bonheur et la passion retrouvée. À cinquante ans, lhomme est partagé entre ses souvenirs et ses rêves, ai-je lu un jour dans un roman : cétait si vrai pour nous.

Il y a longtemps, jai demandé à mon ex-femme :

Dis-moi, pourquoi est-ce que ça sest fait aussi simplement ? Véronique était une épouse irréprochable.

François, dans ce monde parfait, je mennuyais à mourir mavait-elle avoué.

Je crois que jai fait naître lennui à mon tour. Le proverbe Comme on sème, on récolte prend ici tout son sens. Ceux quon quitte deviennent ceux qui quittent.

Je cherchais du soutien auprès de Luc et Amélie, mais ils me rappelèrent en chœur : On récolte ce quon a semé. Ils prenaient le parti de leur mère. Je nétais rien pour eux. Simplement celui qui leur avait volé leur père, une étrangère à leurs yeux.

Jai compris, alors, que quoiquon fasse, les enfants noublient jamais. Nous, adultes, pensons pouvoir réparer avec des cadeaux, des escapades chics, des mots dorés ; mais eux voient tout. Ils avaient grandi et tiré leurs propres conclusions.

Le divorce sest fait sans cris, sans théâtre. Eugénie attendait un enfant de son nouvel amant. Elle proposa quon partage notre appartement, ce que jacceptai sans discuter. Je navais plus de force. Il faut aider la jeune famille, disaient-ils.

Ce soir, jécris assis dans un vaste appartement vidé de chaleur. Jai quarante-quatre ans. Bientôt, peut-être, serai-je de nouveau vendange tardive. Je prends soin de moi dapparence du moins. Costume, parfum, tous ces attributs qui me rendaient cher. Mais jai en moi une tristesse inracontable. Stéphane, mon fils, seul reste mon réconfort. Entre lui et les enfants de Véronique, il ny eut jamais de véritable proximité.

Peut-être retenterai-je dappeler ce psychologue anonyme cest si rare de trouver une oreille attentive sans jugement.

Après avoir raccroché, je mefforçai de sourire. Jappelai Stéphane. Il sétonna de mentendre si tard.

Papa ? Tout va bien ? demanda-t-il dune voix inquiète.

Depuis le divorce, Stéphane me voit souvent abattu. Mais ce soir-là, je lui répondis :

Tout va bien, mon fils ! Jai décidé de vivre, daller de lavant ! Passe donc me voir dimanche avec les petits, je préparerai une tarte, répondis-je avant de lui envoyer un gros baiser sonore.

Six mois plus tard, je rappelai lécoutant nocturne.

Vous savez, je viens de retrouver un ami de lycée, Michel. Il était toujours resté dans lombre, nosant jamais sapprocher il savait que jétais heureux et aimé. Célibataire depuis toujours, il est venu vers moi dès quil a pressenti mon changement de vie. Nous sommes désormais mariés.

Le bonheur est revenu, dans un petit appartement certes, mais lessentiel est là. Et je veux remercier la vie et ceux qui écoutent. Jai compris, enfin, que la vie finit toujours par offrir quelque chose en retour parfois très différent, mais tout aussi précieux.

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Comme on fait son lit, on se couche : le parcours bouleversant de Laurence, de l’amour volé à la quête d’un confident, entre désillusions, confessions nocturnes et renaissance après la trahison
Valérie lavait la vaisselle dans la cuisine lorsque Jean entra et éteignit la lumière : « Il fait encore bien jour, pas besoin de gaspiller l’électricité », grogna-t-il. — Je voulais lancer une machine, fit remarquer Valérie. — Fais-le cette nuit, répondit sèchement Jean, c’est moins cher la nuit. Et l’eau, arrête de mettre un si fort débit, tu gaspilles beaucoup trop, Valérie. Tu dilapides notre argent ! Jean réduisit le flot d’eau. Valérie le regarda avec tristesse, coupa l’eau, s’essuya les mains et s’assit. — Jean, tu t’es déjà observé de l’extérieur ? demanda-t-elle. — Je passe ma vie à ça, rétorqua-t-il méchamment. — Et alors, tu dirais quoi de toi ? — En tant que mari et père ? Bah, normal. Ni mieux ni pire que les autres… T’as quoi à redire ? — Tu veux dire que tous les maris sont comme toi ? — Tu cherches la dispute ? lança Jean. Valérie savait qu’il n’y aurait pas de retour en arrière. — Tu sais pourquoi tu n’es jamais parti ? — Pourquoi je partirais ? ironisa Jean. — Parce que tu ne m’aimes pas. Ni les enfants. En fait, tu n’aimes personne et on ne va pas perdre de temps à discuter là-dessus. Je vais plutôt t’expliquer pourquoi tu restes : à cause de ta pingrerie, Jean. Tu es tellement radin que me quitter serait une perte financière énorme. On est ensemble depuis quinze ans ; à part être mariés et avoir fait des enfants, on a accompli quoi en quinze ans ? — On a encore la vie devant nous, fit Jean. — Pas toute, Jean. Regarde : on n’est jamais allés à la mer, même pas en vacances en France ! Jamais de voyages, jamais de sorties hors de la ville, même pas des champignons en forêt — trop cher, non ? — C’est pour notre avenir, on met de côté, dit Jean. — On ? Tu veux pas dire « toi » ? — Je fais ça pour vous ! — Pour nous ? T’as mis quinze ans à économiser, pour moi et les enfants ? — Évidemment. Tu sais combien on a sur le compte grâce à moi ? — On a ? Ou tu as ? Bon, allez, donne-moi de l’argent pour acheter des vêtements neufs aux enfants et à moi, vu qu’on porte les mêmes fripes depuis quinze ans, empruntées à ta belle-sœur. Et qu’on prenne un appart, j’en peux plus de vivre chez ta mère ! — Maman nous a donné deux chambres, tu devrais pas te plaindre. — Et moi, la vieille garde-robe de ta belle-sœur me va peut-être aussi ? À qui je devrais plaire, de toute façon ? J’ai trente-cinq ans et deux enfants, parait-il que j’ai d’autres priorités… — Penser au sens de la vie, à l’élévation spirituelle. Pas à des fringues ! — D’accord, alors c’est pour « l’élévation de l’âme » que tu mets tout sur ton compte et nous laisses avec rien ? — On ne peut pas vous faire confiance avec l’argent ! Vous le dépenseriez aussitôt ! Et s’il arrive un malheur, on vit de quoi ? — Oui, et c’est quand qu’on commence à vivre, exactement ? Parce qu’on vit déjà comme si le malheur était tombé, Jean ! Valérie soupira : « Tu fais des économies sur le savon, le papier toilette, tu ramènes ça de l’usine… » — Un sou est un sou ! — Combien d’années encore on doit tenir ? Dix ans ? Quinze ? Vingt ? J’ai trente-cinq ans, c’est trop tôt pour le bon papier toilette ? Valérie devina la suite : Quarante ans ? Cinquante ? Soixante ? Peut-être enfin, je pourrai acheter des vêtements neufs ? — Tu sais Jean, si jamais on n’atteint même pas soixante ans, à force de mal manger, de vivre dans la grisaille… Tu y penses ? — Partir de chez maman, bien manger, ce serait impossible : on ne pourrait plus épargner, répondit-il. — Justement, je pars. J’en ai assez des économies. Je vais louer un appartement, prendre soin de moi et des enfants. Mon salaire suffit amplement. Je ne veux plus écouter tes sermons pour économiser l’eau ou l’électricité. Je veux une bonne lessive en journée, du vrai papier toilette, des serviettes, m’offrir ce dont j’ai envie sans attendre les promos. — Mais tu ne pourras pas mettre de côté ! s’effrara Jean. — Je vivrai d’un mois sur l’autre. Et les week-ends, j’amènerai les enfants chez toi et ta mère, et j’irai au théâtre, au resto, à la mer… Dès que je t’aurai quitté. Jean calcula en silence tout ce qu’il perdrait : la pension, les vacances « jetées à la mer ». Ses propres sous… — Le compte en banque, on le partagera, dit Valérie. Ce que tu as mis de côté : je dépenserai tout aussi. Je ne veux pas d’économies pour ma vie, je veux vivre maintenant. Elle conclut : « Mon rêve, Jean ? Qu’à l’heure de partir, il ne reste pas un centime sur mon compte — Savoir que j’ai tout dépensé pour Vivre. » Deux mois plus tard, Valérie et Jean divorçaient.