Un voisin pas vraiment de mon âge

Le voisin pas du bon âge

Les matinées de Pierre Delaunay commençaient toutes de la même façon. La bouilloire sifflait, la radio grésillait dans la cuisine en parlant de bouchons sur le périph et de la météo, deux ou trois portes claquaient dans la cage descalier : tout le monde partait travailler. Lui, cela faisait déjà longtemps quil ne courait plus après le temps, mais il gardait la manie de se lever tôt, de faire le tour de son appartement, de vérifier que la fenêtre était bien fermée, le gaz coupé, les clés à leur place.

Dans cet immeuble de neuf étages, tout au bout de Nantes, il vivait depuis plus de trente ans. Il connaissait chaque sonnerie de porte, savait qui claquait le plus fort, qui laissait sans cesse la poussette sur le palier. Dans son couloir, cétait le calme plat. Un silence quil aimait bien. Le soir venu, il sinstallait dans son fauteuil, lançait une vieille série sur la télé, écoutait sa voisine de palier qui toussait derrière le mur, et se disait alors que limmeuble vivait, mais sans vacarme.

Même dans le hall, rien ne changeait jamais. Quand quelquun collait de travers une affiche sur le panneau, il la remettait droite. Une fois, il avait même acheté du scotch pour corriger une annonce sur le nettoyage, histoire quil ny ait pas de faute. Sur le rebord entre deux étages, son ficus trônait dans une bouteille en plastique coupée en guise de pot. Lété, il le sortait sur le palier pour rendre la cage descalier moins morne.

Ce matin-là, tout bascula un peu. Il était justement en train darroser son ficus. Lodeur de viande grillée montait du rez-de-chaussée : quelquun préparait des boulettes et la senteur flottait jusquen haut. Lascenseur gronda, grinça, sarrêta. Un jeune homme en sortit, valise à roulettes dans une main, sac sur le dos. Il portait des écouteurs, un fil reliait son téléphone, et une musique rythmée sen échappait à peine.

Le garçon sarrêta, chercha du regard le numéro sur les portes, puis regarda Pierre.

Bonjour, dit-il en retirant un écouteur. Vous savez où est le 237 ?

Le deux-cent trente-sept, cest juste à côté, expliqua Pierre. On a une numérotation étrange, pas très logique.

Le garçon hocha la tête et traîna sa valise. Les roues rebondirent bruyamment sur les carreaux. Le couloir semblait étroit sous ses affaires. Le sac effleura le bras de Pierre.

Ah, pardon ! sexcusa précipitamment le jeune homme. Je je viens demménager.

Le mot « emménager » résonna désagréablement. Lappartement 237, cétait celui de la veuve, Madame Eugénie Bertrand, calme, avec son chat. Il avait entendu dernièrement quelle voulait louer une chambre. Voilà donc le fameux locataire.

Pierre rentra chez lui, dans le deux-cent-trente-cinq, referma la porte, resta figé dans lentrée à écouter. De lautre côté du mur, des bruits de meubles, des portières de placard qui claquent. Puis plusieurs fois la sonnette retentit sûrement encore une arrivée. Les voix étaient jeunes, rythmées, ponctuées de rires brefs.

Il se dirigea vers la cuisine, se resservit du thé. Bien trop fort, mais il le but tout de même. Dans sa tête, la phrase de madame Bertrand tournait en boucle : « La retraite est maigre, alors quil vienne, un étudiant cest discret. » Discrets

Le soir, il comprit vite ce que voulait dire « discret ». Dès la tombée de la nuit, on entendit des sacs bruissant dans le couloir, une porte claqua. Puis la musique démarra derrière le mur voisin. Pas fort, mais avec une ligne de basse qui traversait tout. Pierre coupa la télé, écouta : la basse résonnait, régulière, comme un coup de poing dans la poitrine.

Il resta dix minutes ainsi, puis se leva, frappa le mur du bout des doigts. Aucun effet. Plus fort. Après une minute, le son diminua, sans disparaître totalement.

Eh ben, pensa-t-il en regagnant son fauteuil. Pour du calme

La nuit ne fut pas de tout repos. Vers minuit, la porte du palier claqua si fort que même son buffet en trembla. On riait, on murmurait, les clés qui narrivaient pas à trouver la serrure. Pierre, allongé dans le noir, comptait les battements de son cœur. Il revoyait ces messages du groupe WhatsApp de limmeuble : « Merci de respecter le silence après 23h. » Il lavait lui-même envoyé un jour.

Au matin, en ouvrant la porte, il aperçut deux paires de baskets neuves, une doudoune sur le porte-manteau, alors quavant il ny avait que ses affaires et celles de madame Bertrand. Une boîte à pizza bien calée contre le mur complétait lensemble.

Il observa tout ça, resta planté un instant, puis retourna chez lui. Sur son téléphone, il commença à rédiger dans le groupe du hall : « Merci de ne pas encombrer le couloir et de respecter le silence. » Puis il supprima, écrivit « Qui a emménagé au 237 ? Bruit cette nuit ». Effacé encore. Finalement, il nenvoya quun bref « Merci de ne pas laisser de cartons sur le palier ».

Deux minutes plus tard, il eut des émojis en réponse. Puis : « Cest à qui, les cartons ? » « Chez nous cest propre. » Eugénie Bertrand ne se montra pas sur la discussion, elle naimait pas ces bavardages.

Dans laprès-midi, il la croisa devant lascenseur. Elle portait un sac rempli de courses fraîches, une baguette et un bouquet de persil dépassaient du plastique.

Alors, le nouvel occupant est arrivé ? demanda-t-il prudemment.

Ah, Baptiste, sanima-t-elle. Oui, étudiant en informatique. Un garçon poli, tu verras. Je lui ai dit de faire attention au bruit.

Cest ça poli, maugréa Pierre.

Le soir, alors quil tentait de regarder les infos, de la musique recommença chez le voisin, cette fois avec un chant en anglais étirant les mots. Pierre éteignit la télévision, enfila ses chaussons, sortit dans le couloir.

Il sonna chez madame Bertrand. La musique filtrait, plus feutrée. Au bout dun instant, la porte souvrit sur Baptiste, en t-shirt et jogging.

Bonjour, dit Pierre. Vous pouvez baisser un peu ? Il est tard.

Baptiste cligna des yeux, tira sur le fil de ses écouteurs pendus autour du cou.

Ah oui, bien sûr. Désolé. Jétais avec les écouteurs, javais pas vu que les enceintes étaient allumées. Je baisse tout de suite.

Le mieux serait de couper, trancha Pierre. Ici, cest pas une résidence étudiante, il y a des gens calmes.

Compris, promit Baptiste.

La musique cessa presque aussitôt. Pierre rentra, se rassit dans son fauteuil. Mais une irritation persistait : « Comment peut-on ne pas remarquer que ses enceintes hurlent ? »

Le lendemain, quelquun sonna en pleine édition du journal de 13h. Baptiste, cette fois en jeans et avec un ordinateur sous le bras, sur le pas de la porte.

Bonjour, dit-il, un peu gêné. Je voulais mexcuser pour hier. Et est-ce que vous avez une bonne connexion internet ? Chez moi, impossible de se brancher. Madame Bertrand a dit que vous étiez là depuis toujours, vous savez tout.

Pierre eut envie de répondre que sa connexion nétait pas publique, mais les mots restèrent coincés. Baptiste trépignait, serrant son ordinateur comme un collégien sa trousse.

Internet cest par câble. Moi, je ne my connais pas trop. Qu’est-ce qui ne marche pas ?

Le routeur, répondit Baptiste, grimaçant. Je tape le code, mais rien.

Le code du mien ? se méfia Pierre.

Ah non, non, sempressa Baptiste. Jai mon propre routeur. Mais madame Bertrand a dit que vous aviez appelé un technicien pour dépanner le vôtre. Vous auriez le numéro, par hasard ?

Ça paraît logique. Il avait en effet noté le contact sur un papier accroché au frigo.

Bouge pas, dit-il en rejoignant la cuisine. Comment tu tappelles déjà ?

Baptiste.

Moi cest Pierre Delaunay, annonça-t-il en revenant avec le papier. Tiens, essaye dappeler ici, il avait tout remis daplomb.

Merci beaucoup, séclaira Baptiste. Faut que jaie Internet pour mes cours.

Il sapprêtait à partir, puis ajouta, embarrassé :

Si jamais vous avez un souci, téléphone ou informatique, je peux aider. Jy connais quelque chose.

Pour linstant tout marche, trancha Pierre. Bonne journée.

Baptiste partit. La porte claqua doucement.

Le soir venu, alors que Pierre tentait de retrouver les icônes disparues sur son téléphone après une mise à jour, il pensa à loffre de Baptiste. Mais il refusa daller le voir. Il sénerva tout seul sur les touches, jura contre les petites lettres, et réussit seulement à faire disparaître lhorloge de son écran daccueil.

Le lendemain, le groupe du hall sanima. Certains râlaient sur des cartons de livraison, dautres postaient la photo de baskets devant une porte. Pierre reconnut celles de Baptiste. Dessous, un commentaire : « Ce doit être le locataire du 237. » Puis : « Respectons lespace commun. »

Longtemps, il lut lécran, puis écrivit : « Parlez en direct, ce sera plus simple que de râler en ligne. » Il sen étonna lui-même.

Quelques jours plus tard, de retour du marché avec un sac de pommes de terre, il trouva Baptiste sur les marches, en train de fumer, lœil sur son téléphone. À côté de lui, un sac en papier du supermarché.

Cest interdit de fumer devant limmeuble, lança Pierre machinalement.

Baptiste sursauta, cacha maladroitement sa cigarette, puis lécrasa vite sur la poubelle.

Désolé, je men vais, bredouilla-t-il.

Ce nest plus la peine, répondit Pierre. Lodeur est déjà là.

Il monta les marches, sarrêta, se retourna. Baptiste prit son sac, le mit sur lépaule, rattrapa Pierre à la porte, quil lui tint pour faciliter le passage avec ses courses.

Merci, dit Pierre à contrecœur.

Ils prirent lascenseur ensemble. Il sarrêta comme toujours entre les troisième et quatrième, et Baptiste serra son sac machinalement contre lui, attentif à ne pas heurter Pierre.

Vous êtes là depuis longtemps ? demanda-t-il, fixant le bouton lumineux du huitième.

Très longtemps, répondit sèchement Pierre.

Je je nai pas encore lhabitude. Chez nous, on a une maison, cest différent. Les gens ne râlent pas en ligne à cause de chaussures oubliées.

Et comment ça se passe ? osa Pierre.

Si quelque chose gêne, on le dit. Mon père balançait la pantoufle, fit Baptiste en riant. Pas de photo sur un groupe.

Lascenseur arriva, portes ouvertes.

Ici aussi, vous pouvez parler, ajouta Pierre. Mais commencez par ranger vos baskets, puis vous défendez votre point de vue.

Je range, jure Baptiste.

Après quelques jours, Pierre eut des soucis de compteur deau. Il reçut un mail de la gestion : absence de relevé, nouvelle estimation au forfait. Il appela le syndic, qui expliqua quil devait donner les chiffres urgemment, sinon, recalcul. Il se glissa sous lévier, éclaira avec son téléphone. Les chiffres étaient minuscules, son dos le lançait.

Il pesta, ressortit, sassit. Les mots de Baptiste lui revinrent : « Je peux aider, si besoin ». Il balaya dun revers de main, puis revint sur ses pas. Il frappa tout de même au 237.

La porte souvrit presque aussitôt. Baptiste portait des écouteurs, mais sans musique cette fois.

Oui, monsieur Delaunay ? sétonna-t-il.

Tu as dit que tu ty connaissais Enfin, jai besoin de relever le compteur et de lenvoyer par Internet. Je ny vois rien, jai mal au dos.

Bien sûr ! Baptiste sanima. Je prends mon téléphone.

Dans lappartement de Pierre, il déposa soigneusement ses baskets. Le geste frappa Pierre. Baptiste demanda où était le compteur.

Sous lévier, soupira Pierre.

Sans un mot de trop, Baptiste se mit à genoux, éclaira, dicta les chiffres à voix haute, alla directement sur le site du syndic, valida tout.

Voilà, cest fait. Vous recevrez un SMS.

Merci, dit Pierre, gêné. À les écouter au téléphone, on croirait que je suis ingénieur.

Ils parlent à tout le monde comme ça, sourit Baptiste. On peut installer une appli, cest plus simple.

Je nai pas besoin de ces applications, râla Pierre. Je ny comprends rien à ces trucs-là.

Ce nest pas sorcier, dit gentiment Baptiste. Je vous montre ?

Il montra : ses doigts couraient sur lécran avec aisance mais sans brusquerie. Pierre regardait, fasciné comme devant une magie. À la fin, une icône du syndic trôna sur lécran.

Voilà, dit Baptiste. Vous naurez quà cliquer ici la prochaine fois. Cest pas à pas.

Oui, marmonna Pierre, sans avouer quil navait rien retenu.

Après cet épisode, Pierre considéra Baptiste autrement. Il rageait toujours devant ses sonneries tardives, les odeurs du voisin, les rires trop forts. Mais, à ce fond dirritation, se mêlait désormais une étrange sensation : il se sentait rattrapé, malgré lui, par un autre monde, plus rapide.

Une nuit, vers minuit, un vacarme de conversations et de vidéos fendit la mince cloison. Pierre tenta de patienter, puis, excédé, enfila sa robe de chambre et se dirigea vers la porte. La discussion du groupe du hall senflammait « Cest quoi ce bruit ? » « Encore au 237 ? » « La police, on appelle ? »

Il hésita devant lécran, la colère montant, puis frappa résolument chez Baptiste.

La porte ne souvrit pas tout de suite. Quand le calme se fit, Baptiste parut, décoiffé, derrière lui deux silhouettes, garçon et fille, son âge.

Monsieur Delaunay commença Baptiste, mais Pierre le coupa net.

Tu as vu lheure ? Ici, les gens dorment. Demain certains bossent, dautres sont malades. Tu aimerais, toi, entendre le cirque chez le voisin ?

Baptiste baissa la tête.

Désolé. On va partir, promis. Jai pas pensé.

Justement. Jamais tu ne penses ! Tu crois que tout limmeuble va vivre à ton rythme ?

Derrière lui, la jeune fille prit la parole :

On va partir, cest promis. Vraiment, excusez-nous.

Bon, soupira Pierre. Que ça ne recommence pas. Ils écrivent déjà dans le chat quils appelleront la police.

Pas la police, acquiesça Baptiste. Ce sera silencieux, promis.

La porte se referma, et deux minutes plus tard, cétait le calme. Mais au lieu dun soulagement, Pierre sentit un poids. Comme sil navait pas seulement fait une remarque, mais cassé quelque chose.

Le lendemain, revenant de la poste, Pierre croisa Baptiste au local poubelles. Il tenait deux sacs et lisait laffiche du tri sélectif.

Bonjour, lanca Baptiste en premier. Je voulais mexcuser encore pour lautre soir. On savait pas que ça portait autant.

Les murs, cest du papier, grogna Pierre. On entend tout.

Silence. Les sacs bruissaient dans les mains de Baptiste.

Vous vivez seul ? osa soudain Baptiste.

Pierre sentit une crispation, sans intention de moquerie dans la voix du jeune homme. Mais il répondit sèchement :

Ça ne te regarde pas.

Non, répondit Baptiste aussitôt. Cest juste Madame Bertrand disait que vous étiez là depuis longtemps. Je pensais

Occupe-toi de tes études, trancha Pierre en se dirigeant vers lascenseur.

Dans la cabine, il croisa son reflet dans la vitre éraflée. Cheveux gris, rides, bouche serrée. « Pourquoi tu las envoyé balader ? » pensa-t-il, sans rien formuler à voix haute.

Deux semaines plus tard, une fuite éclata dans limmeuble. Un samedi matin, Pierre fut réveillé par un goutte-à-goutte suspect. Il crut à un robinet, mais cela venait du couloir : un filet glissait du plafond sur son paillasson.

Il pesta, posa une bassine, appela la régie. Une équipe durgence arrivait, fuite au neuvième. Le groupe WhatsApp senflammait : photos de plafonds détrempés, quelquun salarmait pour son électricité.

Tandis quil courait chercher serpillières, on sonna. Baptiste, saladier à la main.

Chez vous aussi, ça coule ?

Oui, souffla Pierre, montrant le plafond.

Chez nous, ça gicle sur la multiprise. Jai tout débranché, mais jai la trouille. Madame Bertrand est allée râler à la copro. Je me disais vous voulez de laide pour déplacer quelque chose ?

Ensemble, ils déplacèrent le buffet, mirent dautres bassines sous la fuite. Baptiste maniait la grosse armoire sans grimacer. Pierre sentit ses lombaires, mais sobstina, dignement.

Vous devriez éviter, fit remarquer Baptiste. Je peux men occuper.

Jsuis pas croulant, maugréa Pierre. Pas encore.

Quand les plombiers fermèrent enfin la colonne, leau sarrêta, laissant le plafond jaune et le tapis détrempé. Ils prirent un thé, chacun sa tasse, dans la cuisine. Baptiste avait les cheveux mouillés, un t-shirt taché dauréoles.

Chez nous, une fois, le toit a fui, raconta soudain Baptiste, regardant la vitre. Papa sest énervé trois jours. Puis il a tout réparé lui-même. Moi, jétais déjà parti. Il ma raconté au téléphone.

Tes parti pourquoi ? demanda Pierre, surpris de sy intéresser.

Les études, haussa Baptiste les épaules. Là-bas, juste un IUT. Ici, jai eu une place à la fac, sur dossier. Les parents ont dit fonce, fonce. Mais cest tout étrange ici. La ville, la foule, personne ne se parle. Au début, jétais en cité U, cétait fou. Alors jai pris la chambre, je croyais trouver le calme.

Le calme, tu las eu ? ricana Pierre.

Baptiste sourit à demi.

Jessaie, vraiment. Mais parfois, ce silence ça fait bibliothèque, pas maison.

Quest-ce que ça a de mal, le silence ? demanda Pierre.

Rien. Mais trop, on commence à trop réfléchir, répondit le jeune homme.

Un silence tomba, rythmant le bruit dun perceur dans limmeuble voisin.

Alors tes informaticien ? relança Pierre.

Oui enfin, jai plus denvies que de talents. La première session a été dure. Je me dis parfois que je me suis trompé. Retourner chez moi, travailler comme tout le monde. Mais mon père dirait que jai baissé les bras.

Les pères aiment parler, soupira Pierre. Le mien aussi.

Il ne raconta pas, mais il sétait lui aussi exilé du village pour la ville, vécu en cité U, trimballé des briques après les cours. Une autre époque. Pourtant, il reconnaissait chez Baptiste la même pudeur devant la peur déchouer.

Depuis la fuite, ils se croisèrent plus. Dans lascenseur, devant les boîtes aux lettres. Quelques mots, souvent. Baptiste mit la musique moins fort, et, distrait, la baissait tout seul sil y pensait.

Un soir de début dhiver, à 17h, la nuit déjà tombée, Pierre eu si mal au genou quil peina à rallier la cuisine. Assis, il voulut se lever : la jambe refusait. Les cachets étaient restés dans la chambre.

Il pesta, attrapa son téléphone. Nulle envie de crier dans le chat du palier. Appeler une ambulance ? Ce nétait pas si grave. Finalement, il composa le numéro laissé par Baptiste la fois des compteurs.

Allô, répondit Baptiste.

Cest Pierre Delaunay, fit-il, la voix égale. Tes là ?

Oui Vous avez besoin ?

Non, cest juste si tu peux passer une minute.

Une minute plus tard, Baptiste était dans lentrée.

Cest ma jambe, admit Pierre à contrecœur. Mes cachets sont dans la chambre, je ny arriverai pas.

Sans commentaire, Baptiste alla chercher la boîte, le verre deau, laida à sinstaller dans le fauteuil, la jambe rehaussée dun coussin.

Il faudrait peut-être voir un médecin, suggéra-t-il.

Ça passera, grimaça Pierre. Vieilles blessures.

De quoi ? sétonna Baptiste.

Je suis tombé, jeune, de léchelle. Depuis, ça revient.

Baptiste sassit en coin, sur une chaise.

Si jamais Vous pouvez mappeler. Je radote sur lordi la nuit, jsuis là.

Travaille, conseille-t-il. Pas comme nous. À ton âge, on ne faisait que trimer sur les chantiers.

Mais vous, savez parler aux gens, rétorqua Baptiste. Nous, on se dispute sur WhatsApp seulement.

Il sourit, et Pierre lui rendit ce sourire.

Lhiver sétait installé tout doucement. Dans la cage descalier, il faisait plus froid, les joints laissaient passer de lair. Les gens sattardaient moins sur le palier, filaient retrouver leur radiateur, leur bouilloire.

Début janvier, madame Bertrand partit une semaine chez sa fille. Dans le chat du palier, elle écrivit : si besoin, Baptiste est à la maison. Pierre lut, rit en coin : « le voilà référent, maintenant ».

Un soir, la neige tombait à gros flocons, loignon crépitait à la poêle, la sonnette retentit. Baptiste, un sac à la main, se tenait là.

Jai fait un pot-au-feu, dit-il, un peu gêné. Il y en a trop. Vous en voulez ?

Tu plaisantes, mange-le toi-même.

Jen ai déjà trop mangé, dit-il, et madame Bertrand nest pas là. Vous avez dit aimer les soupes.

Pierre nen avait aucun souvenir, mais prit le pot, une boîte en plastique encore chaude.

Merci. Pense à reprendre ton pot.

Bien sûr. Bon appétit.

Le pot-au-feu était bien meilleur que prévu. Un peu salé, mais réconfortant. Pierre mangea en songeant quil y a peu, ce jeune qui incarnait le tumulte le nourrissait à présent.

Quelques jours plus tard, Baptiste vint sonner, ordinateur en main.

Monsieur Delaunay, dit-il sur le seuil. Jaurais une faveur. Ce soir, il y a le match, Nantes joue. Mais ma chaîne ne marche plus, bloque sur Internet. Madame Bertrand a dit que vous aviez encore la télé câblée. Ça vous dérange si je regarde avec vous ? Promis, je me ferai tout petit.

Pierre voulut dire quil navait plus la patience du foot. Mais, tout au fond, une vieille habitude remonta : suivre les matchs, râler après larbitre, pester avec le commentateur.

Entre, dit-il. Et enlève tes baskets.

Ils sinstallèrent dans le salon, sur le vieux canapé. Baptiste se posa au bord, immobile. Les joueurs filaient sur lécran, le commentateur semballait. À la mi-temps, Baptiste alla préparer du thé, rapporta deux tasses.

Je pensais que vous supportiez un autre club, nota-t-il en lorgnant lécharpe.

Et comment tu sais ça ? siffla Pierre.

Lécharpe sur votre armoire, sourit Baptiste. Elle est vieille.

Vieille, oui. Comme son propriétaire.

Mais fidèle, précisa Baptiste.

Ils suivirent la deuxième mi-temps, criant parfois en même temps, soupirant de concert. Un instant, Pierre se surprit à rire franchement, comme il navait pas fait depuis longtemps.

À la fin, alors que Baptiste filait, il souffla :

Merci. Jai eu limpression dêtre à la maison. Papa était rude devant les matchs, lui aussi.

Je peux râler, moi aussi, rit Pierre. Devant les autres je me retiens.

Mais je ne suis plus vraiment un étranger, murmura Baptiste.

Pierre neut rien à répondre. Il acquiesça simplement.

Sans quon y prenne garde, le printemps arriva. La neige fondit, révélant le sable et les papiers dans la cour. Lodeur de peinture fraîche flottait dans limmeuble, les ouvriers repeignaient les murs, sans grand zèle.

Un matin, le soleil réchauffait enfin le ficus sur le rebord de fenêtre, madame Bertrand frappa chez Pierre.

Je venais demander conseil. Baptiste va bientôt partir, examens, stage Je ne sais pas si je vais relouer. Largent compte, mais jen ai assez de cette gestion.

Il sen va ? répéta Pierre, surpris.

Oui, confia-t-elle. Il a cherché un logement plus près de la fac. Cest loin, ici. Et, à ton avis, je prends qui la prochaine fois ?

Pierre haussa les épaules, le cœur serré.

Cest toi qui vis avec, répondit-il.

Je my étais attachée Il nest pas méchant, juste bruyant parfois. Mais on peut tomber sur un vrai problème

Inutile daller plus loin.

Le soir même, il croisa Baptiste devant lascenseur.

On dit que tu pars, lança-t-il, tentant la neutralité.

Probablement, confirma Baptiste. Jai trouvé une chambre près du campus. Ici, cest une heure et demie de trajet. Là-bas, vingt minutes. Et les partiels arrivent.

Tu as raison. Les jeunes, il faut bouger.

Silence durant la montée. Lascenseur sarrêta au cinquième, personne ne monta, puis repartit.

Je je laisserai le code wifi, si besoin, proposa Baptiste. Si jamais quelquun dautre arrive ou jai un vieux routeur, il peut vous servir.

Ça ira, rétorqua Pierre. Tes applications, cest déjà pas simple.

Comme vous voulez, sourit Baptiste.

Dans les deux dernières semaines, ils partagèrent quelques thés dans la cuisine de Pierre. Ils parlèrent actualité, se disputèrent sur le cinéma, Baptiste aida parfois à porter des sacs, Pierre resserra un tabouret branlant pour Baptiste, lui montrant la meilleure façon de visser.

Le jour du départ, le couloir vit réapparaître la valise. Baptiste saffairait, sac sur lépaule, madame Bertrand énumérait les recommandations.

Pierre sortit, resta sur le seuil.

Alors courage, dit-il simplement.

Merci pour tout : les conseils, le foot murmura Baptiste.

Pas pour le bruit, répliqua Pierre sans méchanceté.

Le bruit, je mexcuse. Jai vraiment essayé, ajouta Baptiste.

Quelques secondes de silence.

Accroche-toi aux études, conseilla Pierre. Sinon, tu finiras comme moi, à courir avec une bassine dans les escaliers.

Je tiendrai, promit Baptiste. Vous avez gardé mon numéro. Écrivez si jamais Internet ou le téléphone vous ennuient. Jessaierai daider à distance.

Je sais, acquiesça Pierre.

Lascenseur arriva, la valise roula. Baptiste se retourna.

Au revoir, monsieur Delaunay.

Bonne route, Baptiste, répondit-il.

Quand la porte se referma, le couloir retrouva le silence. Trop calme, presque. Seule pendait sa veste, plus de baskets, de cartons. Lodeur de peinture et un vague parfum sucré den bas.

Le soir venu, Pierre sassit dans son fauteuil, écouta la radio. Le silence devint si présent quil perçut leau circuler dans les radiateurs. Il prit son téléphone, fit défiler ses contacts. Le prénom « Baptiste » apparaissait au milieu. Il ouvrit la conversation, hésita, tapa : « Bien arrivé ? », resta un long moment à ne pas envoyer.

Finalement, il valida.

La réponse arriva vite : « Bien installé. Merci davoir demandé. » Suivi de : « Tout est calme chez vous ? » et dun smiley.

Pierre sourit.

« Calme, trop même », écrivit-il. Puis : « Noublie pas : ici il y a des voisins, ce nest pas un campus ! », et lui aussi mit un émoticône.

« Je men souviendrai », répondit Baptiste.

Pierre posa le téléphone, rejoignit la cuisine. Il mit la bouilloire, sortit deux tasses comme dhabitude, puis nen reposa quune. Leau chauffait. Il regarda par la fenêtre. Des gamins jouaient au ballon, un chien gambadait, une porte claqua dans limmeuble voisin.

Il se versa son thé, sassit à la table. Sur le rebord de la fenêtre, le ficus sallongeait vers la lumière. Pierre regarda la chaise vide en face. Il songea alors que, peut-être, un jour, quelquun sy assiérait encore. Pas forcément Baptiste, pas forcément jeune. Juste quelquun avec qui rouspéter sur le bruit, demander un coup de main pour le mobile, ou regarder ensemble un match.

Et cette idée, finalement, ne lui fit plus peur.

Il but une gorgée. Il y avait toujours du silence, mais il ne paraissait plus vide. Plutôt comme une pause dans la conversation, lorsque lon sait que lautre doit revenir, sans trop claquer la porte.

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