Lorsque Mémé a compris que son petit-fils rêvait de la virer, elle sest délestée de son appartement sans lombre dun scrupule.
Pourquoi donc contracter un prêt immobilier alors quil suffit dattendre gentiment que Mémé tire sa révérence et laisse son bien, tout chaud, à ses descendants ? Cétait précisément la brillante stratégie de Gautier, le cousin de mon mari. Avec sa femme, Aurélie, et leurs trois tornades, ils vivaient en suspension, persuadés que le jour de la succession les sauverait du casse-tête du logement. Pas de crédit, pas dachat leur horizon, cétait le F2, exigu, de la mère dAurélie, à Marseille. Autant dire que tout ce petit monde étouffait plus vite quun poisson posé sur le quai du Vieux-Port.
Et pendant que Gautier et Aurélie chuchotaient dans les coins sur « lurgence » de caser Mémé Gisèle ailleurs, la principale intéressée resplendissait de vitalité. À soixante-quinze ans, Gisèle était le genre de retraitée dont la carte de bus est plus usée que les pailles dun apéro marseillais. Elle pilotait son smartphone comme un chef, enchaînait expositions et lectures, jouait la coquette aux thés dansants et sencanaillait parfois avec des veufs distingués. Son grand appartement, avec vue sur le Vieux-Port, sentait bon la quiche et le café, et les amis y défilaient du matin au soir. Bref, lantithèse vivante de la dame fatiguée quon range volontiers en institution ce qui, visiblement, rendait Gautier et Aurélie nerveux.
Leur patience se brisa un dimanche, entre le fromage et le dessert. Ils décidèrent quil était temps que Gisèle cède officiellement lappartement à Gautier, et parte méditer sa nostalgie entre deux parties de scrabble à la Maison des Bougainvilliers. Finie la diplomatie : pretextant que « Mamie serait mieux encadrée », ils tentèrent une opération persuasion. Gisèle les rembarra net, digne comme une duchesse. Et là, Gautier se lança dans un festival dinvectives, laccusant de penser uniquement à ses « petits plaisirs » au lieu de lavenir « des siens ». Aurélie, en soutien, soufflait qu« il fallait tourner la page » sous-entendu, vite, très vite !
Attristés, mon mari, François, et moi-même avons pris le parti de Gisèle. Son rêve, depuis toujours: découvrir lInde, photographier le Taj Mahal, flâner au marché aux épices de Mumbai, admirer les vaches sacrées. Alors on la invitée à sinstaller chez nous, du côté dAix-en-Provence. Elle louerait son appartement marseillais, et avec le loyer, hop, voyage garanti! Gisèle accepta, et son trois-pièces, sous le soleil du Sud, lui assura des vacances dignes dun roman de Pagnol. Quand Gautier et Aurélie apprirent la nouvelle, ils se transformèrent en volcan, tempêtant quils étaient « lésés », accusant François davoir monté un coup contre eux. Gautier, sans rire, réclama même la moitié du loyer en affirmant, la main sur le cœur, que cétait « sa juste part ». On éclata de rire et on referma la porte.
Aurélie sest alors mise à frapper presque tous les jours à notre porte: parfois avec les enfants, parfois pas, parfois avec des tupperwares ridicules. Elle venait aux nouvelles, sinquiétait de la santé de Gisèle, mais au fond, on devinait bien son plan: sassurer que Gisèle ne décampe pas trop tard, et que lhéritage reste à portée de main. Leur avidité nous laissait bouche bée.
Mais pendant ce temps, Gisèle vivait sa meilleure vie. LInde: check. Elle est revenue, bronzée et le sourire jusquaux oreilles, avec des saris, des photos et des histoires à coucher dehors. On lui a proposé de vendre carrément son appartement et de poursuivre ses vadrouilles, avant de sinstaller tranquillement chez nous. Lidée la travaillée, puis plue: vente conclue au prix fort! Elle a investi dans un mignon studio à la périphérie de Marseille, histoire de garder un pied-à-terre, et le reste de largent la vue traverser lEspagne, lAutriche et la Suisse, lunettes sur le nez et valise au poignet.
Lors dune croisière sur le lac Léman, elle a fait la connaissance de Paul. Charmant retraité, cueilleur de champignons à ses heures et gourmet invétéré. Après quelques balades et beaucoup de rires, ils se sont mariés! François et moi avons foncé sur place: voir Gisèle radieuse en robe blanche, ça na pas de prix ou alors, celui dune vie bien vécue.
Inutile de préciser que, quand Gautier a appris la vente de lappart, il est entré dans une colère noire, hurlant quil fallait désormais lui léguer le studio, car « ça suffit comme ça! ». Comment il comptait y loger cinq personnes reste un mystère économique. Mais tout ça nest plus notre problème. Nous, on savoure de voir Gisèle savourer la dolce vita, et pour Gautier et Aurélie eh bien, largent a parfois le don fâcheux de révéler le vrai profil de la famille.





