Plus un sou ! Tout est déjà parti pour les enfants de ma meilleure amie ! — Iolande, je n’ai plus un centime ! Hier encore, j’ai tout donné à Nathalie ! Tu sais bien qu’elle a deux enfants ! En larmes, Madame Amélie Dupuis raccrocha le téléphone. Les mots de sa fille la transperçaient comme des couteaux, elle n’arrivait pas à s’en détacher. — Pourquoi ? J’ai élevé trois enfants avec mon Antoine, je leur ai tout donné, tout ! Études supérieures, bonnes situations… Mais aujourd’hui, dans ma vieillesse, je n’ai ni paix, ni aide. — Antoine, mon amour, pourquoi es-tu parti si tôt ? Avec toi, la vie était plus douce ! pensa-t-elle en s’adressant à son défunt mari. Son cœur se serra, sa main chercha machinalement ses comprimés : il n’en restait presque plus. Si la douleur s’aggravait, elle ne saurait comment faire. Il fallait aller à la pharmacie. Elle tenta de se lever, mais ses jambes flanchèrent ; elle retomba dans son fauteuil, la tête tournant comme une toupie. — Ce n’est pas grave, le comprimé va agir, tout ira mieux. Mais les minutes passèrent, sans soulagement. Madame Amélie composa le numéro de sa fille cadette : — Nathalie… — elle eut à peine le temps de dire, avant qu’une voix sèche ne la coupe : — Maman, je suis en réunion, je te rappelle plus tard ! Elle essaya son fils : — Fiston, je ne me sens pas bien. Je n’ai plus mes médicaments. Tu pourrais m’en apporter après le travail ? — Maman, je ne suis pas médecin, et toi non plus ! Appelle le SAMU, n’attends pas ! Madame Amélie soupira profondément. — C’est vrai… Il a raison. Si je ne vais pas mieux dans une demi-heure, il faudra composer le 15. Elle se cala dans son fauteuil, ferma les yeux, comptant jusqu’à cent pour calmer son cœur. Soudain, au loin, un son résonna. Quoi ? Ah, le téléphone ! — Allô ? répondit-elle, la voix faible. — Amélie, c’est Pierre ! Tu vas bien ? J’ai eu une boule au ventre, il fallait que je t’écoute. — Pierre, non… Je ne vais pas bien… — J’arrive ! Tu peux ouvrir la porte ? — Pierre, elle ne ferme même plus… Le portable glissa de ses mains. Elle n’avait plus la force de le ramasser. — Tant pis — pensa-t-elle. Devant ses yeux, comme un film, des scènes de jeunesse repassaient. La voilà, jeune fille naïve en première année à Dauphine. Et derrière, deux élèves officiers de Saint-Cyr, droits et élégants, tenant des ballons multicolores. — Ridicules… — pensa-t-elle sur le moment, si adultes avec ces ballons ! Ah oui, c’était le 14 Juillet ! Le défilé, la fête, les rues en liesse ! Elle, entre Pierre et Antoine, les ballons virevoltant. Elle avait choisi Antoine. Peut-être parce qu’il était plus extraverti, alors que Pierre était discret, réservé. Puis la vie les avait séparés : elle et Antoine étaient partis en banlieue parisienne, Pierre envoyé en mission outre-mer. Ils s’étaient retrouvés, des décennies plus tard, à la retraite à Nantes. Pierre ne s’était jamais marié, jamais eu d’enfants. Quand on lui demandait pourquoi, il souriait : — L’amour ne m’a jamais souri, j’aurais dû faire carrière au loto ! Des voix étouffées arrivèrent. Madame Amélie ouvrit difficilement les yeux. — Pierre… Et à son côté, un médecin du SAMU. — Tout va bien se passer. C’est votre mari ? — Oui, oui ! Le médecin donna ses instructions. Pierre resta à ses côtés, tenant la main d’Amélie, jusqu’à ce qu’elle retrouve son souffle. — Merci Pierre… Ça va déjà mieux. — Parfait ! Tiens, un petit thé au citron… Pierre ne quitta plus Amélie. Il cuisinait, prenait soin d’elle, et même une fois remise, refusait de la laisser seule. — Tu sais Amélie, je t’ai toujours aimée. C’est pour ça que je ne me suis jamais marié. — Pierre, Pierre… Antoine et moi étions heureux. Il m’aimait. Tu ne m’as rien dit. Comment aurais-je pu deviner ? Mais quelle importance ? Le passé ne revient pas. — Amélie, vivons ce qui nous reste, heureux, ensemble ! Tout le temps que le ciel nous donnera, je le veux avec toi ! Elle posa sa tête sur son épaule et entremêla ses doigts : — Allons-y. — Et elle rit, d’un rire léger et lumineux. Une semaine plus tard, la fille appela enfin. — Maman, quoi, tu m’as appelée ? J’ai pas pu répondre, après j’ai oublié… — Oh, ça… C’est passé. Mais maintenant que tu y penses, sache-le : je vais me marier ! Silence. Seulement la fille qui avalait sa salive, cherchant ses mots. — Maman, tu es folle ? Tu devrais déjà être au cimetière, et maintenant tu te maries ?! C’est qui le veinard ? Amélie se recroquevilla, les larmes brûlant, mais sa voix resta ferme : — Ça ne regarde que moi. Elle raccrocha. Se tourna vers Pierre : — Les voilà maintenant. Prépare-toi à la bataille. — On va gagner — il rit. — Là où il y a de l’amour, rien n’est perdu ! À la tombée de la nuit, les trois arrivèrent : Romain, Iolande et Nathalie. — Maman, présente-nous ton nouveau Jules ! — se moqua Romain. — Pour quoi faire ? Vous me connaissez déjà — entra Pierre en souriant. — J’aime Amélie depuis notre jeunesse. Quand je l’ai vue si mal, j’ai compris qu’il ne fallait pas la perdre. Je lui ai demandé sa main, elle a accepté. — T’as entendu, vieux clown ? Quel amour à ton âge ?! — cria Iolande. — Quel âge ? — Pierre haussant les sourcils. — On a à peine passé les soixante-dix, il nous reste de belles années. Et ta mère est toujours magnifique ! — Je vois… C’est pour l’appartement, hein ? — attaqua Nathalie, façon avocate. — Les enfants, s’il vous plaît, l’appartement, qu’importe ? Vous avez tous vos maisons ! — C’est quand même notre héritage ! — s’entêta Nathalie. — Je ne veux rien ! J’ai mon propre toit ! — Pierre croisa les bras. — Mais arrêtez de manquer de respect à votre mère ! — Pour qui tu te prends, vieux fou ? — Romain, prêt à en découdre comme un coq. Pierre tint bon. Il se redressa, le regard franc : — Je suis son mari, que ça vous plaise ou non. — Et nous, on est ses enfants ! — cria Iolande. — Eh ben ! Demain, on te colle en maison de retraite ou à l’asile ! — lança Nathalie, venimeuse. — Même pas en rêve ! On y va, Amélie. Ils sortirent, main dans la main, sans un regard en arrière. Le reste du monde leur importait peu. Ils étaient heureux. Et libres. Le seul réverbère de la rue éclairait leur chemin. Leurs enfants, interdits, les regardaient s’éloigner. Quel amour peut bien exister à soixante-dix ans ?

Plus un sou ! Tout est déjà parti pour les enfants de ma copine !
Solange, je nai plus un euro ! La dernière pièce, je lai donnée à Ninon hier ! Tu sais bien quelle a deux enfants ! Madame Amélie Lefèvre éclata en sanglots et raccrocha sèchement.
Les mots que sa fille venait de lui dire, cétait comme des poignards plantés dans le cœur. Elle refusait dy penser.
Pourquoi ? Jai élevé trois enfants avec mon Henri ! Jai tout sacrifié, tout ! Tous diplômés, tous bien installés. Mais aujourdhui, dans ma vieillesse, ni calme ni aide rien du tout !
Henri, mon amour, pourquoi es-tu parti si tôt ? Avec toi, la vie était tellement plus douce ! pensa-t-elle, adressant une prière silencieuse à son défunt mari.
La gorge serrée, elle chercha machinalement ses pilules : Il en reste une peut-être deux. Si ça empire, je ne saurai même pas comment me soigner. Il faut que jaille à la pharmacie.
Elle tenta de se lever, mais ses jambes flageolèrent, retour immédiat dans son fauteuil Louis XV. Sa tête tournait comme une toupie.
Tant pis, le comprimé va agir, ça va passer.
Mais le temps passa et le soulagement, lui, attendait toujours.
Madame Amélie composa le numéro de sa cadette :
Ninon réussit-elle à peine à souffler, avant que la voix tranchante ne fusille :
Maman, je suis en réunion, je te rappelle plus tard !
Essai suivant, avec le fils :
Olivier, je ne me sens pas bien. Je nai plus mes médicaments Tu pourrais men ramener après le boulot ?
Maman, je ne suis pas pharmacien. Prends un taxi pour lhôpital, nattends pas après moi !
Amélie soupira profondément. Bon Il na pas tort. Si je ne vais pas mieux dans une demi-heure, jappelle le SAMU.
Elle se cala dans son fauteuil, ferma les yeux, et commença à compter jusquà cent comme on compte les moutons, histoire de calmer son rythme cardiaque affolé.
Soudain, un bruit au loin. Un son ? Ah oui, le téléphone.
Allô ? répondit-elle, voix à peine audible.
Amélie, salut ! Cest Pierre ! Je ne sais pas pourquoi, jai eu le cœur serré, jai eu besoin dentendre ta voix.
Pierre Ça ne va pas très fort
Jarrive tout de suite ! Tu peux ouvrir la porte ?
Pierre, tu sais bien quelle ne ferme plus depuis des années
Le portable glissa de ses mains. Plus la force de le ramasser.
Tant pis, pensa-t-elle.
Et devant elle, un film se déroulait : elle, jeune fille un peu godiche, première année à la fac déconomie, entourée de deux élèves officiers de Saint-Cyr, bien mis, inexplicablement accrochés à des ballons multicolores.
Franchement ridicule, pensait-elle alors. Deux grands dadais avec des ballons
Ah, cétait le quatorze juillet ! Le défilé, la fête sous les lampions, la foule en liesse ! Et elle, entre Pierre et Henri, ballons flottant au vent.
Elle avait choisi Henri. Peut-être parce quil était exubérant, alors que Pierre était tout en discrétion et en silences.
Et puis la vie avait tranché : Henri et elle étaient partis en banlieue parisienne, Pierre avait été muté en Côte dIvoire.
Plus de son, plus dimage, jusquà la retraite, des décennies plus tard, à Châteauroux. Pierre navait jamais épousé personne, jamais eu denfants.
Lorsquon lui demandait pourquoi, il riait, lançant dun air bravache :
Lamour, ça ne ma pas souri, jaurais dû me faire footballeur professionnel !
Des voix se rapprochaient. Amélie ouvrit difficilement les yeux.
Pierre
Et à ses côtés, un médecin du SAMU, blouse blanche et regard bienveillant.
Vous allez vous en sortir. Cest votre mari ?
Oui, oui, fit Pierre sans hésiter !
Le médecin donna ses instructions. Pierre resta là, à lui tenir la main, jusquà ce quelle retrouve ses esprits.
Merci, Pierre Je me sens mieux.
Super, attends, je tai préparé une petite tisane citron-miel
Pierre navait pas bougé dun pouce. Il cuisinait, la dorlotait, et même remise sur pied, il sentêtait, hors de question de la laisser seule.
Tu sais, Amélie, avoua-t-il un soir, je tai toujours aimée. Cest pour ça que je ne me suis jamais marié.
Pierre, Pierre Henri et moi, on a été heureux, il maimait tant. Mais toi, tu nas jamais rien dit ! Comment aurais-je pu deviner ? Mais quelle importance maintenant ? Le passé, cest le passé.
Amélie, vivons ce qui nous reste à deux, heureux, tant quil y a un peu de temps devant nous !
Elle posa sa tête sur son épaule, entremêla ses doigts aux siens : Allons-y. Et elle rit, un rire léger, radieux.
Une semaine plus tard, la fille daigna enfin rappeler.
Maman, tu as appelé ? Désolée, jai zappé ensuite
Oh, oui Ce nest rien ! Mais puisque tu te rappelles de moi pour une fois, je voulais tannoncer : je vais me marier !
Silence. Le bruit sec dune fille qui ravale sa salive, caressant mentalement les testaments.
Maman, tu es folle ? À ton âge, tu devrais penser au caveau, et toi, tu veux te remarier ? Il est qui, ce veinard ?
Amélie se tassa un peu, les yeux humides, mais la voix ferme :
Ceci ne regarde que moi.
Elle raccrocha. Se tourna vers Pierre : Les voilà qui débarquent. Prépare-toi, la bataille promet dêtre rude.
On tiendra bon, ricana-t-il. Avec lamour, rien à perdre !
Le soir tombé, les trois apparurent : Olivier, Solange et Ninon.
Maman, il paraît que tu as un nouveau prétendant ! lança Olivier, un sourire en coin.
À quoi bon ? Vous le connaissez déjà répondit Pierre en entrant. Jaime Amélie depuis quon avait encore des cheveux Je lai presque perdue lautre jour, alors je lai demandée en mariage, et elle a dit oui.
Tu entends, le vieux pitre ? De lamour à ton âge ?! sexclama Solange.
Âge ? Pierre arqua un sourcil. On frôle à peine les soixante-dix, et ta mère est toujours splendide !
Ah, je comprends Tu vises lappartement ? fit Ninon, œil de lynx.
Les enfants, enfin, à quoi bon, chacun a son toit !
Oui, mais ça fait quand même partie de notre héritage ! insista Ninon.
Doucement, hein ! Jai pas lintention de mincruster chez vous ! Pierre croisa les bras. Mais cessez donc de parler à votre mère comme à une vieille chaussette !
Tes qui, toi, le papy ? semporta Olivier, gonflant comme un coq de basse-cour.
Pierre resta droit, planta son regard dans le sien :
Je suis son mari, et jy compte bien, que ça vous plaise ou non.
Nous sommes ses enfants ! siffla Solange.
Exactement ! Et nous, on la place dès demain en maison de retraite ou à lasile ! conclut Ninon, sourire carnassier.
Même pas en rêve. Viens, Amélie.
Ils partirent, main dans la main, sans un regard en arrière. Plus rien ne comptait, ils étaient heureux. Et terriblement libres. Seul le lampadaire devant la boulangerie jetait de la lumière sur leur chemin.
Les enfants restèrent plantés là, bouche bée. Lamour, à soixante-dix ans, franchementAu coin de la rue, Amélie sarrêta, regarda Pierre et déclara, malicieuse :
Tu sais quoi ? On devrait partir en voyage. Juste toi, moi et une valise de rêves.
Pierre éclata de rire, les yeux brillants, comme un écolier pris daudace.
En route ! Jai toujours voulu voir la mer Adriatique et manger des glaces à Trieste
Elle serra sa main plus fort, soudain allégée, débarrassée dun poids invisible.
À cet instant, lair du soir sembla plus doux, le ciel plus vaste. Ils avancèrent ensemble, fragiles mais victorieux, deux vieux gamins qui refusaient de se laisser enfermer par la peur, légoïsme ou le passé.
Derrière eux, les enfants disputaient déjà, murmurant des plans, trop occupés à sinquiéter de lhéritage pour voir lessentiel. Mais Pierre et Amélie, eux, navaient gardé que le cœur des choses : la joie imprévue, lamour tardif, la chance dune deuxième jeunesse.
Sur le pas dune nouvelle aventure, Amélie souffla en riant, la voix claire, presque jeune :
Rien ne nous arrêtera, Pierre. Même pas la vieillesse.
Il lenlaça tendrement.
Surtout pas la vieillesse, Amélie.
Et marchant vers la lumière, ils disparurent complices, invincibles, amoureux, libres enfin.

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Elle tenta de se lever, mais ses jambes flanchèrent ; elle retomba dans son fauteuil, la tête tournant comme une toupie. — Ce n’est pas grave, le comprimé va agir, tout ira mieux. Mais les minutes passèrent, sans soulagement. Madame Amélie composa le numéro de sa fille cadette : — Nathalie… — elle eut à peine le temps de dire, avant qu’une voix sèche ne la coupe : — Maman, je suis en réunion, je te rappelle plus tard ! Elle essaya son fils : — Fiston, je ne me sens pas bien. Je n’ai plus mes médicaments. Tu pourrais m’en apporter après le travail ? — Maman, je ne suis pas médecin, et toi non plus ! Appelle le SAMU, n’attends pas ! Madame Amélie soupira profondément. — C’est vrai… Il a raison. Si je ne vais pas mieux dans une demi-heure, il faudra composer le 15. Elle se cala dans son fauteuil, ferma les yeux, comptant jusqu’à cent pour calmer son cœur. Soudain, au loin, un son résonna. Quoi ? Ah, le téléphone ! — Allô ? répondit-elle, la voix faible. — Amélie, c’est Pierre ! Tu vas bien ? J’ai eu une boule au ventre, il fallait que je t’écoute. — Pierre, non… Je ne vais pas bien… — J’arrive ! Tu peux ouvrir la porte ? — Pierre, elle ne ferme même plus… Le portable glissa de ses mains. Elle n’avait plus la force de le ramasser. — Tant pis — pensa-t-elle. Devant ses yeux, comme un film, des scènes de jeunesse repassaient. La voilà, jeune fille naïve en première année à Dauphine. Et derrière, deux élèves officiers de Saint-Cyr, droits et élégants, tenant des ballons multicolores. — Ridicules… — pensa-t-elle sur le moment, si adultes avec ces ballons ! Ah oui, c’était le 14 Juillet ! Le défilé, la fête, les rues en liesse ! Elle, entre Pierre et Antoine, les ballons virevoltant. Elle avait choisi Antoine. Peut-être parce qu’il était plus extraverti, alors que Pierre était discret, réservé. Puis la vie les avait séparés : elle et Antoine étaient partis en banlieue parisienne, Pierre envoyé en mission outre-mer. Ils s’étaient retrouvés, des décennies plus tard, à la retraite à Nantes. Pierre ne s’était jamais marié, jamais eu d’enfants. Quand on lui demandait pourquoi, il souriait : — L’amour ne m’a jamais souri, j’aurais dû faire carrière au loto ! Des voix étouffées arrivèrent. Madame Amélie ouvrit difficilement les yeux. — Pierre… Et à son côté, un médecin du SAMU. — Tout va bien se passer. C’est votre mari ? — Oui, oui ! Le médecin donna ses instructions. Pierre resta à ses côtés, tenant la main d’Amélie, jusqu’à ce qu’elle retrouve son souffle. — Merci Pierre… Ça va déjà mieux. — Parfait ! Tiens, un petit thé au citron… Pierre ne quitta plus Amélie. Il cuisinait, prenait soin d’elle, et même une fois remise, refusait de la laisser seule. — Tu sais Amélie, je t’ai toujours aimée. C’est pour ça que je ne me suis jamais marié. — Pierre, Pierre… Antoine et moi étions heureux. Il m’aimait. Tu ne m’as rien dit. Comment aurais-je pu deviner ? Mais quelle importance ? Le passé ne revient pas. — Amélie, vivons ce qui nous reste, heureux, ensemble ! Tout le temps que le ciel nous donnera, je le veux avec toi ! Elle posa sa tête sur son épaule et entremêla ses doigts : — Allons-y. — Et elle rit, d’un rire léger et lumineux. Une semaine plus tard, la fille appela enfin. — Maman, quoi, tu m’as appelée ? J’ai pas pu répondre, après j’ai oublié… — Oh, ça… C’est passé. Mais maintenant que tu y penses, sache-le : je vais me marier ! Silence. Seulement la fille qui avalait sa salive, cherchant ses mots. — Maman, tu es folle ? Tu devrais déjà être au cimetière, et maintenant tu te maries ?! C’est qui le veinard ? Amélie se recroquevilla, les larmes brûlant, mais sa voix resta ferme : — Ça ne regarde que moi. Elle raccrocha. Se tourna vers Pierre : — Les voilà maintenant. Prépare-toi à la bataille. — On va gagner — il rit. — Là où il y a de l’amour, rien n’est perdu ! À la tombée de la nuit, les trois arrivèrent : Romain, Iolande et Nathalie. — Maman, présente-nous ton nouveau Jules ! — se moqua Romain. — Pour quoi faire ? Vous me connaissez déjà — entra Pierre en souriant. — J’aime Amélie depuis notre jeunesse. Quand je l’ai vue si mal, j’ai compris qu’il ne fallait pas la perdre. Je lui ai demandé sa main, elle a accepté. — T’as entendu, vieux clown ? Quel amour à ton âge ?! — cria Iolande. — Quel âge ? — Pierre haussant les sourcils. — On a à peine passé les soixante-dix, il nous reste de belles années. Et ta mère est toujours magnifique ! — Je vois… C’est pour l’appartement, hein ? — attaqua Nathalie, façon avocate. — Les enfants, s’il vous plaît, l’appartement, qu’importe ? Vous avez tous vos maisons ! — C’est quand même notre héritage ! — s’entêta Nathalie. — Je ne veux rien ! J’ai mon propre toit ! — Pierre croisa les bras. — Mais arrêtez de manquer de respect à votre mère ! — Pour qui tu te prends, vieux fou ? — Romain, prêt à en découdre comme un coq. Pierre tint bon. Il se redressa, le regard franc : — Je suis son mari, que ça vous plaise ou non. — Et nous, on est ses enfants ! — cria Iolande. — Eh ben ! Demain, on te colle en maison de retraite ou à l’asile ! — lança Nathalie, venimeuse. — Même pas en rêve ! On y va, Amélie. Ils sortirent, main dans la main, sans un regard en arrière. Le reste du monde leur importait peu. Ils étaient heureux. Et libres. Le seul réverbère de la rue éclairait leur chemin. Leurs enfants, interdits, les regardaient s’éloigner. Quel amour peut bien exister à soixante-dix ans ?
Je m’appelle Jean et j’ai 61 ans. Je vis actuellement hors de France. Veuf depuis trois ans, j’ai continué à habiter la maison où j’ai élevé mes enfants, mais tout est soudain devenu trop vaste et silencieux. Mes enfants vivent dans d’autres villes, ont leur propre famille. Ils m’appellent le dimanche, viennent à Noël, et le reste du temps, il n’y a que moi et le silence. J’ai enseigné à l’école primaire pendant 38 ans. À la retraite, je pensais me reposer, mais je ne savais pas quoi faire de moi-même. Les premiers mois, je passais mes journées devant la télé, négligeais mon alimentation et ma santé. Lorsque ma fille Laura est venue me voir, elle a failli pleurer : « Papa, tu ressembles à un fantôme. » Elle avait raison. Il y a six mois, j’ai décidé que je ne pouvais plus continuer ainsi. J’ai commencé à marcher chaque matin dans le parc près de chez moi. Il y a un banc sous un grand arbre, face à un petit étang avec des canards. J’y m’assois chaque jour. L’endroit est paisible, mais pas solitaire. Il y a de la vie. Il y a deux mois, j’ai remarqué une femme : cheveux blancs courts, grandes lunettes, toujours un pull coloré, peu importe la météo. Nous nous installions sur des bancs opposés, nous échangions un signe de tête. Jusqu’au jour où elle s’est assise sur mon banc. « C’est votre banc ? » m’a-t-elle demandé en souriant. « Non, mais… j’ai l’habitude de m’asseoir ici. » « Alors, restez avec moi. Il y a de la place pour deux. » Comme ça, tout a commencé. Je lui ai parlé de Sylvie. Comment elle aimait les canards. Comment elle disait qu’ils étaient libres, mais choisissaient de rester parce que quelqu’un prenait soin d’eux. La femme m’a regardé avec le regard de ceux qui ont connu la perte. « Cinq ans pour moi », a-t-elle dit doucement. « Mon mari. Un cancer. » Ce jour-là, nous sommes devenus compagnons de banc. Parfois, nous parlions, parfois nous restions silencieux. Un jour, elle m’a apporté du café dans un thermos. Une autre fois, j’ai amené du pain pour les canards. Elle a ri comme une enfant en les lançant. Elle s’appelle Hélène. Un jour, elle m’a offert un pull tricoté main. Bleu – ma couleur préférée, sans que je lui aie jamais dit. « Je vous observe chaque jour », a-t-elle souri. « On apprend à voir les choses. » Nous avons parlé de la vie, des pertes, du présent. De l’amour qui ne se remplace pas, mais du cœur qui est plus vaste qu’on ne croit. Hier, pour la première fois en trois ans, j’ai invité quelqu’un chez moi. J’ai cuisiné selon la recette de Sylvie. Ce n’était pas parfait, mais c’était vrai. Nous avons beaucoup parlé. Nous avons beaucoup ri. Nous avons partagé. Quand elle est partie, elle m’a longuement enlacé. De ces étreintes qui vous rappellent que vous êtes vivant. Aujourd’hui, je suis retourné au parc. Elle était là. Avec deux livres. « L’un est pour vous », a-t-elle dit. « Pour qu’on lise ensemble. » Je me suis assis un peu plus près. Et pour la première fois en trois ans, j’ai ressenti de l’espoir. Je ne sais pas ce qu’Hélène et moi sommes. Et je n’ai pas hâte de le savoir. Je sais seulement que je n’ai plus peur du lendemain. Je m’appelle Jean. Et une inconnue au parc m’a redonné le goût de vivre. 👉 Croyez-vous aux secondes chances ? 👉 Vous est-il déjà arrivé qu’un inconnu devienne important pour vous ? 👉 Qu’est-ce qui vous manque le plus quand vous n’avez personne avec qui partager votre vie ?