Oh, ma fille, tu le félicites en vain, il ne t’épousera pas. Il n’y avait que seize ans à Véra quand sa mère est partie. Son père était parti travailler à la ville sept ans auparavant, sans jamais donner de nouvelles ni envoyer d’argent. Tout le village s’est réuni pour les funérailles, chacun aidant comme il pouvait. Sa marraine, Tante Marie, veillait sur Véra, lui rappelant que faire au quotidien. Véra a terminé le lycée et s’est fait embaucher à La Poste du village voisin. Forte et robuste, Véra était ce qu’on appelle “une fille bien portante”. Son visage rond et éclatant, son nez retroussé, mais surtout, ses yeux gris rayonnants et une longue tresse blonde descendaient jusqu’à sa taille. Le plus beau garçon du village, c’était Nicolas. Deux ans qu’il revenait de l’armée, et les filles n’avaient d’yeux que pour lui. Même les Parisiennes qui venaient à la campagne l’été ne passaient pas à côté de lui. Au lieu de conduire le car du village, il aurait pu jouer dans des films à Cannes ! Mais Nicolas n’était pas pressé de se ranger. Un jour, Tante Marie lui demanda d’aider Véra à réparer la barrière qui s’écroulait. Pour une femme seule à la campagne, c’est difficile sans force masculine. Le jardin, Véra le gérait, mais la maison, c’était autre chose. Sans discuter, Nicolas accepta. Il vint, inspecta puis commanda : “Va chercher ci, fais cela, apporte ça”. Véra obéissait sans se plaindre. Ses joues étaient plus rouges encore, et sa tresse semblait danser derrière son dos. Quand Nicolas se fatiguait, Véra le régalait d’un bon potage, lui servait du thé bien fort. En silence, elle regardait ses dents blanches croquer du pain noir. En trois jours, il avait fini la barrière. Et le quatrième, il vint chez Véra juste pour une visite. Elle le nourrit à nouveau, ils bavardèrent, et il resta dormir chez elle. Puis ce fut une habitude. Il partait avant l’aube pour que personne ne remarque rien. Mais on ne cache rien dans un village. “Oh, ma fille, tu le félicites en vain, il ne t’épousera pas. Et s’il t’épouse, tu vas souffrir. Quand l’été viendra, les citadines se pointeront, comment feras-tu ? Tu vas brûler de jalousie. Ce n’est pas le genre de garçon qu’il te faut”, soupirait Tante Marie. Mais l’amour ne prête guère attention à la sagesse des anciens… Peu après, Véra comprit qu’elle était enceinte. Au début, elle pensait être malade; mais bientôt, la réalité s’imposa : elle attendait un enfant du bel Nicolas. L’idée de se débarrasser du bébé la traversa, trop jeune pour être mère. Mais elle se raisonna, pensant qu’elle serait moins seule. Sa mère l’avait élevée seule, elle s’en sortirait. Son père ayant été souvent absent, elle n’attendait pas grand-chose des hommes. Et puis, les gens parleront – puis ils s’habituent. Au printemps, sous le soleil, tout le village remarqua son ventre rond. On secouait la tête : “Mauvaise affaire pour la petite”. Nicolas vint s’informer de ses intentions. “Que veux-tu que je fasse d’autre ? J’aurai l’enfant. Ne t’en fais pas, je l’élèverai seule. Toi, vis ta vie”, dit-elle en remuant près du poêle. Et dans le feu, les reflets rouges jouaient sur ses joues et ses yeux. Nicolas la regarda, fasciné, mais repartit. Elle avait décidé, comme l’eau sur les plumes d’un canard. Quand l’été arriva, les citadines débarquèrent – Nicolas n’eut plus le temps pour Véra. Véra travaillait au potager, Tante Marie venait l’aider à désherber. Pencher avec un ventre lourd est difficile, tirer l’eau du puits encore plus. Les vieilles du village lui prédisaient un garçon costaud. “On verra bien qui Dieu enverra !” riait Véra. En septembre, elle se réveilla à l’aube, prise d’une vive douleur au ventre. Puis la douleur revint. Elle courut chez Tante Marie. Cette dernière comprit aussitôt. “Ça y est ? Attends-moi ici !” – et elle s’élança dehors. Elle alla voir Nicolas, qui avait son camion garé devant la maison. Les estivants étaient partis. Manque de chance, Nicolas avait bu la veille. Tante Marie le secoua. Il cligna des yeux – il ne comprenait rien. Puis, comprenant la situation, il s’exclama : “Mais il y a 10 km jusqu’à l’hôpital ! Le temps d’aller chercher le médecin, elle aura déjà accouché. J’y vais tout de suite !” “Mais en camion ? Elle va être secouée comme un prunier, le bébé naîtra en route !” gémit Tante Marie. “Alors tu viens avec nous, au cas où”, trancha Nicolas. Deux kilomètres de route défoncée, il conduisit prudemment. Un trou évité, et il tombait dans le suivant. Marie était assise dans la benne sur un vieux sac. Quand ils atteignirent l’asphalte, ils accélérèrent. Véra, tordue de douleur dans la cabine, se mordait la lèvre pour ne pas gémir, tenant son ventre à deux mains. Nicolas, lui, avait vite dégrisé. Il jetait des coups d’œil furtifs à la jeune fille, ses mâchoires se serraient, ses doigts blanchissaient sur le volant. Chacun était perdu dans ses pensées. Ils arrivèrent à temps. Véra fut laissée à l’hôpital, Nicolas et Marie repartirent. Marie le sermonna toute la route : “Tu as gâché la vie de cette fille ! Seule, sans parents, encore une enfant, et tu lui rajoutes du souci. Comment va-t-elle faire avec le petit ?” À peine la voiture revenue au village, Véra était déjà maman d’un beau garçon costaud. Le lendemain, on lui apporta son fils pour le nourrir. Elle ne savait ni comment le tenir, ni le placer au sein. Elle regarda le visage rouge et plissé de son fils, mordit sa lèvre et fit ce qu’on lui recommandait. Son cœur battait de bonheur. Elle caressait le front du petit, soufflait sur les cheveux fins, rayonnante de joie, un peu maladroite. “Quelqu’un viendra te chercher ?” demanda sèchement le vieux docteur avant sa sortie. Véra haussa les épaules, secoua la tête : “Je ne pense pas”. Le médecin soupira et partit. L’infirmière enveloppa le bébé dans la couverture de la maternité pour qu’on le ramène à la maison. “Fédor va te ramener en ambulance jusqu’au village. Tu ne vas pas affronter le bus avec un nourrisson !” dit-elle d’un ton réprobateur. Véra la remercia, rougie de honte, la tête baissée entrant dans le couloir de l’hôpital. Véra monta dans la voiture, serrant son fils contre elle, angoissée sur l’avenir. Son congé maternité était bien maigre, tout juste de quoi se débrouiller. Elle s’apitoyait sur son sort et sur cet innocent enfant. Mais en contemplant le bébé endormi, elle se sentit inondée de tendresse, chassa les pensées noires. Soudain, la voiture s’arrêta. Véra regarda, inquiète, le chauffeur Fédor, la cinquantaine, petit homme. “Quoi ?” “Il a plu deux jours. Regarde les flaques – impossible de passer. Je vais rester coincé. Il ne te reste que deux kilomètres à pied.” Le bébé dormait dans ses bras. Même assise, elle était épuisée de le tenir. Un vrai costaud. Mais marcher ainsi, sur cette route ? Véra descendit délicatement, installa son fils plus confortablement et longea une immense flaque, pieds dans la boue jusqu’aux chevilles, risquant de glisser à tout moment. Ses vieux souliers clapotaient. Elle se dit qu’elle aurait dû venir à la maternité en bottes. Un soulier resta coincé dans la boue; impossible de le récupérer avec son fils dans les bras, elle continua d’avancer avec un seul soulier. En arrivant au village, la nuit tombait, ses pieds étaient gelés. Elle n’eut même plus la force d’être surprise de voir les fenêtres allumées. Elle grimpa les marches sèches, les pieds glacés, mais ruisselante de sueur. Elle ouvrit la porte et resta figée. Un berceau d’enfant près du mur, une poussette, de jolis vêtements. À la table, Nicolas, la tête posée dans les bras, dormait. Comme s’il avait senti sa présence, il releva la tête. Véra, rougie, décoiffée, à peine debout avec son bébé dans les bras, toute trempée, pieds couverts de boue. En voyant qu’elle portait un seul soulier, il se précipita, prit l’enfant et le coucha dans le berceau. Puis il alla au four, prit une marmite d’eau chaude. Il la fit asseoir, l’aida à se déshabiller, lui lava les pieds. Pendant que Véra se changeait derrière le poêle, sur la table il avait déjà posé des pommes de terre bouillies et une cruche de lait. Le bébé pleura. Véra se précipita, prit son fils, s’assit à la table et le nourrit sans complexe. “Comment tu l’as appelé ?” demanda Nicolas d’une voix rauque. “Sébastien. Ça te dérange ?” dit-elle en levant ses yeux transparents vers lui. Il y avait dans ses yeux tant de tristesse et d’amour que Nicolas sentit son cœur serré. “C’est un joli prénom. Demain, on ira le déclarer et on se mariera.” “Ce n’est pas nécessaire …” commença Véra en observant son fils téter. “Mon fils doit avoir un père. Fini de jouer au célibataire. Je ne sais pas quel mari je ferai, mais le père de mon fils sera là.” Véra acquiesça, la tête baissée. Deux ans plus tard, ils eurent une fille, prénommée en hommage à la mère de Véra : Espérance. Peu importe les erreurs qu’on fait au début de la vie, l’important c’est qu’on peut toujours les réparer… Voilà une histoire vraie de notre campagne française. Partagez vos avis en commentaires, et mettez un petit cœur si vous avez aimé !

Ah, ma fille, ce nest pas la peine de lui sourire, il ne tépousera pas.

Violette venait davoir seize ans quand sa mère sen est allée, emportée comme par le vent dautomne. Son père, parti jadis à Paris pour gagner sa vie, sétait dissous dans les lumières de la ville et dans loubli. Plus de lettres, plus de sous.

Tous les habitants du village participèrent aux funérailles, offrant chacun une étoffe de compassion ou un panier de pain. Tante Marguerite, la marraine de Violette, venait souvent, murmurant des conseils comme on égrène des petits cailloux sur le chemin. À la fin de la scolarité, on lui trouva un emploi à La Poste du hameau voisin.

Violette était solide comme une boulangère au lever du jour, cheveux blonds épais tressés jusquà la ceinture, teint laiteux et rose, le nez rond, presque jovial ; mais ses yeux, gris et lumineux, semblaient trouer le brouillard des champs. Elle avançait, fière, sous le ciel capricieux.

Le plus joli garçon du village sappelait Nicolas. Revenu du service militaire deux printemps plus tôt, il était la comète attirant toutes les étoiles. Même les Parisiennes en vacances noublient pas de lui adresser des regards voilés de promesses.

Il aurait pu jouer dans les films de la Nouvelle Vague, mais restait chauffeur, baladant sa vieille Peugeot à travers les vignes. Il ne se lassait pas des fêtes, ni ne pressait ses choix amoureux.

Un jour, Tante Marguerite débarqua chez lui pour lui demander daider Violette à remettre le portail en état, qui, fatigué des saisons, commençait à pencher dangereusement. Sans homme, la vie à la campagne exigeait des bras. Violette gérait le jardin, mais la maison lui résistait.

Nicolas accepta, sans palabres. Il vint, observa, et commença à diriger : apporte-ci, va là, donne-moi ça. Violette obéissait, docile, sa tresse ondulant follement dans son dos, ses joues prenant feu. Fatigué, il recevait un bol de soupe épaisse, du thé noir brûlant, et Violette observait ses dents blanches mordre dans le pain de seigle sombre.

Trois jours, il travailla au portail, puis le quatrième, il vint, sans raison, simplement pour dîner. Ils parlèrent, mot après mot, et il resta dormir cette nuit-là. Il revint encore ; partant avant laube, croyant rester secret. Mais le silence dans un village est un rideau trop fin.

Oh la fille, lui disait Tante Marguerite, ce nest pas la peine despérer. Il ne tépousera pas. Et même sil le fait, tu souffriras. Quand lété revient, les citadines débarquent ; que feras-tu ? Tu brûleras de jalousie. Tu mérites mieux.

Mais, bien sûr, le cœur jeune ne met jamais la voix sage en bouteille.

Violette sentit bientôt quelle portait une vie. Dabord, elle simagina enrhumée ou prise dindigestion ; faiblesse et nausées rythmaient ses matins. Puis la révélation tomba sur elle, lourde comme une enclume dans le brouillard : lenfant de Nicolas grandissait.

Un instant, elle pensa à sen débarrasser ; trop jeune, pensait-elle pour devenir maman. Puis elle se dit que cétait ainsi mieux. Elle ne serait plus seule.

Sa mère lavait élevée, elle ferait face, elle aussi. Son père navait jamais vraiment servi, plongé dans le vin, et les commérages du village passeraient, se calmeraient.

Au printemps, retirant son manteau, le ventre rond se révéla, comme une promesse cachée. On hochait les têtes dans les ruelles, soupirant que la pauvre Violette avait tout perdu sauf la tempête. Nicolas vint, bien sûr, demander ce quelle comptait faire.

Quoi de mieux ? Mettre au monde. Ne tinquiète pas, je lélèverai seule. Va, vis ta vie, confia-t-elle en soccupant du feu, les reflets carmin dansant sur ses joues et dans ses yeux.

Nicolas la contempla un long instant, puis partit, lui laissant ses décisions, comme leau sur une oie. Lété venu, les citadines arrivèrent ; Nicolas oublia la terre de Violette.

Elle sactivait au jardin, difficile avec le ventre lourd. Tante Marguerite venait, laidait à désherber. À la fontaine, Violette ne tirait plus quun demi-seau. Les dames prophétisaient un grand garçon.

On prendra ce que Dieu donne, plaisanta-t-elle.

Un matin de septembre, elle se réveilla dun sursaut, le ventre déchiré. La douleur fut brève, puis revint à la charge. Elle accourut chez Tante Marguerite, qui, dun regard, comprit tout.

Cest pour maintenant ? Attends, je vais chercher Nicolas.

Chez lui, la vieille camionnette dormait devant la maison. Les vacanciers du coin étaient partis, mais Nicolas, la veille, avait trop trinqué. Tante Marguerite le bouscula ; il émergea, confus, ne saisissant ni lurgence, ni la destination. Quand il comprit, il sécria :

Dix kilomètres jusquà lhôpital ! Le temps de trouver un docteur, elle aura déjà accouché. Je lemmène tout de suite, prépare-la.

Mais en camion ? Tu vas la secouer, elle risque daccoucher sur la route ! cria Tante Marguerite.

Alors viens avec nous, au cas où, trancha-t-il.

Sur la route défoncée, il avançait prudemment ; chaque fossé traversé menait à un nouvel obstacle. Tante Marguerite, juchée sur un sac dans le coffre, guettait le moindre choc. Dès que lasphalte fut là, ils accéléraient.

Violette se tordait sur le siège, mordant ses lèvres pour étouffer les plaintes, ses mains collées à son ventre. Nicolas, soudain sobre, jetait des regards furtifs, les mâchoires serrées, ses doigts blanchis crispés sur le volant, perdu dans ses pensées.

Ils arrivèrent à temps. Violette fut laissée à lhôpital, et le retour commença. Tante Marguerite arrosait Nicolas de reproches :

Pourquoi lui as-tu gâché la vie ? Orpheline, encore une enfant, tu lui as ajouté souci et solitude. Comment soccupera-t-elle de son bébé ?

Même avant le retour au village, Violette devint mère dun gros garçon. Le lendemain on lui apporta lenfant ; elle ne savait comment le prendre, ni le mettre au sein.

Ses yeux paniqués fixaient le petit visage fripé et écarlate. Elle mordit encore sa lèvre, obéissant aux conseils.

Son cœur, pourtant, palpitait de bonheur trouble. Elle observait, soufflait sur son front où les cheveux fins sérigeaient, et souriait, attendrie, maladroite.

On viendra te chercher ? demanda le médecin, stoïque, avant la sortie.

Violette haussa les épaules, secoua la tête.

Probablement pas.

Soupirant, le médecin séloigna. Linfirmière empaqueta le bébé dans une couverture râpée, juste de quoi arriver jusquà la maison, lui confiant le retour.

On te ramène avec la voiture de lhôpital. Pas question de le transporter par le car avec le nourrisson, gronda-t-elle, sévère.

Violette la remercia, rougissant de gêne, la tête baissée traversant les couloirs blanchis à la chaux. Dans la voiture, elle serrait fort son fils contre elle, anxieuse de la nouvelle vie.

Les allocations étaient minimes, quelques euros, à peine de quoi faire miauler un chat. Elle se plaignait à demi, regrettant pour elle-même mais aussi, plus encore, pour linnocence de son fils. Elle chassa ses idées sombres en fixant le visage froissé de son enfant endormi, submergée par une tendresse chaude.

Soudain, la voiture freina. Violette fixa Félicien, le conducteur, petit homme de cinquante ans, inquiet.

Quest-ce quil y a ?

Il a plu deux jours. Regarde ces flaques, impossible de passer, ni de contourner. Je risque de rester bloqué. Seul le tracteur ou la vieille camionnette passerait.

Désolé. Il ne reste quà marcher. Tu as à peine deux kilomètres. Ça ira ? indiqua-t-il la route où la flaque immense semblait une mer dencre sans rivage.

Le bébé dormait, déjà lourd dans les bras fatigués. Marcher dans ce bourbier avec lui, comment faire ?

Violette descendit prudemment, réajusta son fils contre elle, et saventura sur le rebord du lac de gadoue. Les pieds glissaient, enfoncés jusquà la cheville ; chaque pas risquait la chute.

Ses vieux souliers dégoulinaient, regrettant de ne pas avoir mis des bottes de caoutchouc ce matin-là. Un soulier senfonça trop, impossible à extraire. Elle réfléchit, faillit pleurer, puis reprit sa route, un pied nu, la terre collée aux chevilles.

Lorsque le village apparut à lhorizon, le soir tombait ; ses jambes étaient engourdies par le froid. Trop exténuée pour sétonner de voir la lumière, chaude, aux fenêtres.

Montant les marches sèches, ses jambes transies, son front brûlant de tension. Elle ouvrit la porte ; sarrêta, tremblante.

Dans la pénombre, près du mur, un berceau lattendait, un landau garni de vêtements neufs pour le nourrisson. À la table, Nicolas dormait, la tête posée sur les bras.

Il sembla sentir sa présence, leva les yeux. Violette, lustrée et échevelée, debout, à peine sur ses jambes, le bébé contre elle. Sa robe mouillée, ses pieds couverts de boue, un soulier en moins.

Nicolas sélança, prit lenfant, le déposa dans le berceau. Il saffaira au feu, sortit la marmite deau chaude.

Il lassit, laida à se dévêtir, lui lava les pieds. Pendant quelle se changeait derrière le poêle, il servait des pommes de terre cuites et un pichet de lait sur la table.

Le bébé pleura. Violette sempressa, le prit dans les bras, sinstalla pour le nourrir sans détour.

Comment tu veux lappeler ? demanda Nicolas, voix brute.

Sébastien. Ça te va ? répondit-elle, les yeux brillants.

Il y avait tant de tristesse et damour dans ses yeux que le cœur de Nicolas se serra.

Joli prénom. Demain, on va le déclarer à la mairie, et on se marie en même temps.

Ce nest pas nécessaire, commença Violette en regardant son fils téter.

Mon fils mérite un père. Cest fini, jai assez couru. Je ne sais pas comment je serai comme homme, mais jamais je ne laisserai tomber mon fils.

Violette acquiesça, la tête baissée.

Deux ans plus tard, une petite fille vint élargir la famille, prénommée en hommage à la mère de Violette, Espérance.

Peu importe les erreurs du départ ; ce qui compte, cest la possibilité de les réparer un jour

Voilà une histoire sortie du brouillard dun rêve nocturne, perdue dans les circonvolutions des souvenirs. Quen pensez-vous ? Laissez vos impressions en commentaires, et glissez un cœur si le vent vous toucheLa nuit était tombée depuis longtemps lorsque Violette, devant la fenêtre, regarda la lune caresser les toits de chaume. Au fond du berceau, Sébastien soupirait dans son sommeil de petit roi. Espérance gazouillait doucement, enveloppée dans une couverture tricotée de tendresse.

La maison résonnait dun silence paisible, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle pour mieux écouter le bonheur fragile posé là, entre les ombres et les lueurs. Dehors, le vent faisait danser les branches du vieux pommier, dont les fruits tardifs brillaient dans la nuit, promesse dautres récoltes, dautres saisons à traverser ensemble.

Nicolas passa derrière Violette, posa une main sur son épaule. Elle sappuya contre lui, le cœur allégé. Leur histoire nétait pas un conte de fée, ni une revanche sur la vie ; cétait seulement la persévérance des jours, le courage de recommencer chaque matin, main dans la main, avec un rire, une larme et un peu despérance.

Au village, les rumeurs finirent par satténuer, seffaçant sous la lumière des fêtes où Sébastien courait, suivi dEspérance qui riait aux éclats, et où Violette, la tête haute, levait un verre aux souvenirs passés, saluant lavenir en famille.

Et parfois, à la Poste, entre deux lettres signées dune main étrangère, elle songeait quun sourire, même offert à celui qui ne promet rien, pouvait un jour inventer un monde neuf, là où le brouillard semblait tout effacer.

Dans le secret des choses simples, Violette comprit que le bonheur se cueille comme les pommes mûres: un peu cabossé, toujours inattendu, et dautant plus précieux lorsquil est partagé.

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Oh, ma fille, tu le félicites en vain, il ne t’épousera pas. Il n’y avait que seize ans à Véra quand sa mère est partie. Son père était parti travailler à la ville sept ans auparavant, sans jamais donner de nouvelles ni envoyer d’argent. Tout le village s’est réuni pour les funérailles, chacun aidant comme il pouvait. Sa marraine, Tante Marie, veillait sur Véra, lui rappelant que faire au quotidien. Véra a terminé le lycée et s’est fait embaucher à La Poste du village voisin. Forte et robuste, Véra était ce qu’on appelle “une fille bien portante”. Son visage rond et éclatant, son nez retroussé, mais surtout, ses yeux gris rayonnants et une longue tresse blonde descendaient jusqu’à sa taille. Le plus beau garçon du village, c’était Nicolas. Deux ans qu’il revenait de l’armée, et les filles n’avaient d’yeux que pour lui. Même les Parisiennes qui venaient à la campagne l’été ne passaient pas à côté de lui. Au lieu de conduire le car du village, il aurait pu jouer dans des films à Cannes ! Mais Nicolas n’était pas pressé de se ranger. Un jour, Tante Marie lui demanda d’aider Véra à réparer la barrière qui s’écroulait. Pour une femme seule à la campagne, c’est difficile sans force masculine. Le jardin, Véra le gérait, mais la maison, c’était autre chose. Sans discuter, Nicolas accepta. Il vint, inspecta puis commanda : “Va chercher ci, fais cela, apporte ça”. Véra obéissait sans se plaindre. Ses joues étaient plus rouges encore, et sa tresse semblait danser derrière son dos. Quand Nicolas se fatiguait, Véra le régalait d’un bon potage, lui servait du thé bien fort. En silence, elle regardait ses dents blanches croquer du pain noir. En trois jours, il avait fini la barrière. Et le quatrième, il vint chez Véra juste pour une visite. Elle le nourrit à nouveau, ils bavardèrent, et il resta dormir chez elle. Puis ce fut une habitude. Il partait avant l’aube pour que personne ne remarque rien. Mais on ne cache rien dans un village. “Oh, ma fille, tu le félicites en vain, il ne t’épousera pas. Et s’il t’épouse, tu vas souffrir. Quand l’été viendra, les citadines se pointeront, comment feras-tu ? Tu vas brûler de jalousie. Ce n’est pas le genre de garçon qu’il te faut”, soupirait Tante Marie. Mais l’amour ne prête guère attention à la sagesse des anciens… Peu après, Véra comprit qu’elle était enceinte. Au début, elle pensait être malade; mais bientôt, la réalité s’imposa : elle attendait un enfant du bel Nicolas. L’idée de se débarrasser du bébé la traversa, trop jeune pour être mère. Mais elle se raisonna, pensant qu’elle serait moins seule. Sa mère l’avait élevée seule, elle s’en sortirait. Son père ayant été souvent absent, elle n’attendait pas grand-chose des hommes. Et puis, les gens parleront – puis ils s’habituent. Au printemps, sous le soleil, tout le village remarqua son ventre rond. On secouait la tête : “Mauvaise affaire pour la petite”. Nicolas vint s’informer de ses intentions. “Que veux-tu que je fasse d’autre ? J’aurai l’enfant. Ne t’en fais pas, je l’élèverai seule. Toi, vis ta vie”, dit-elle en remuant près du poêle. Et dans le feu, les reflets rouges jouaient sur ses joues et ses yeux. Nicolas la regarda, fasciné, mais repartit. Elle avait décidé, comme l’eau sur les plumes d’un canard. Quand l’été arriva, les citadines débarquèrent – Nicolas n’eut plus le temps pour Véra. Véra travaillait au potager, Tante Marie venait l’aider à désherber. Pencher avec un ventre lourd est difficile, tirer l’eau du puits encore plus. Les vieilles du village lui prédisaient un garçon costaud. “On verra bien qui Dieu enverra !” riait Véra. En septembre, elle se réveilla à l’aube, prise d’une vive douleur au ventre. Puis la douleur revint. Elle courut chez Tante Marie. Cette dernière comprit aussitôt. “Ça y est ? Attends-moi ici !” – et elle s’élança dehors. Elle alla voir Nicolas, qui avait son camion garé devant la maison. Les estivants étaient partis. Manque de chance, Nicolas avait bu la veille. Tante Marie le secoua. Il cligna des yeux – il ne comprenait rien. Puis, comprenant la situation, il s’exclama : “Mais il y a 10 km jusqu’à l’hôpital ! Le temps d’aller chercher le médecin, elle aura déjà accouché. J’y vais tout de suite !” “Mais en camion ? Elle va être secouée comme un prunier, le bébé naîtra en route !” gémit Tante Marie. “Alors tu viens avec nous, au cas où”, trancha Nicolas. Deux kilomètres de route défoncée, il conduisit prudemment. Un trou évité, et il tombait dans le suivant. Marie était assise dans la benne sur un vieux sac. Quand ils atteignirent l’asphalte, ils accélérèrent. Véra, tordue de douleur dans la cabine, se mordait la lèvre pour ne pas gémir, tenant son ventre à deux mains. Nicolas, lui, avait vite dégrisé. Il jetait des coups d’œil furtifs à la jeune fille, ses mâchoires se serraient, ses doigts blanchissaient sur le volant. Chacun était perdu dans ses pensées. Ils arrivèrent à temps. Véra fut laissée à l’hôpital, Nicolas et Marie repartirent. Marie le sermonna toute la route : “Tu as gâché la vie de cette fille ! Seule, sans parents, encore une enfant, et tu lui rajoutes du souci. Comment va-t-elle faire avec le petit ?” À peine la voiture revenue au village, Véra était déjà maman d’un beau garçon costaud. Le lendemain, on lui apporta son fils pour le nourrir. Elle ne savait ni comment le tenir, ni le placer au sein. Elle regarda le visage rouge et plissé de son fils, mordit sa lèvre et fit ce qu’on lui recommandait. Son cœur battait de bonheur. Elle caressait le front du petit, soufflait sur les cheveux fins, rayonnante de joie, un peu maladroite. “Quelqu’un viendra te chercher ?” demanda sèchement le vieux docteur avant sa sortie. Véra haussa les épaules, secoua la tête : “Je ne pense pas”. Le médecin soupira et partit. L’infirmière enveloppa le bébé dans la couverture de la maternité pour qu’on le ramène à la maison. “Fédor va te ramener en ambulance jusqu’au village. Tu ne vas pas affronter le bus avec un nourrisson !” dit-elle d’un ton réprobateur. Véra la remercia, rougie de honte, la tête baissée entrant dans le couloir de l’hôpital. Véra monta dans la voiture, serrant son fils contre elle, angoissée sur l’avenir. Son congé maternité était bien maigre, tout juste de quoi se débrouiller. Elle s’apitoyait sur son sort et sur cet innocent enfant. Mais en contemplant le bébé endormi, elle se sentit inondée de tendresse, chassa les pensées noires. Soudain, la voiture s’arrêta. Véra regarda, inquiète, le chauffeur Fédor, la cinquantaine, petit homme. “Quoi ?” “Il a plu deux jours. Regarde les flaques – impossible de passer. Je vais rester coincé. Il ne te reste que deux kilomètres à pied.” Le bébé dormait dans ses bras. Même assise, elle était épuisée de le tenir. Un vrai costaud. Mais marcher ainsi, sur cette route ? Véra descendit délicatement, installa son fils plus confortablement et longea une immense flaque, pieds dans la boue jusqu’aux chevilles, risquant de glisser à tout moment. Ses vieux souliers clapotaient. Elle se dit qu’elle aurait dû venir à la maternité en bottes. Un soulier resta coincé dans la boue; impossible de le récupérer avec son fils dans les bras, elle continua d’avancer avec un seul soulier. En arrivant au village, la nuit tombait, ses pieds étaient gelés. Elle n’eut même plus la force d’être surprise de voir les fenêtres allumées. Elle grimpa les marches sèches, les pieds glacés, mais ruisselante de sueur. Elle ouvrit la porte et resta figée. Un berceau d’enfant près du mur, une poussette, de jolis vêtements. À la table, Nicolas, la tête posée dans les bras, dormait. Comme s’il avait senti sa présence, il releva la tête. Véra, rougie, décoiffée, à peine debout avec son bébé dans les bras, toute trempée, pieds couverts de boue. En voyant qu’elle portait un seul soulier, il se précipita, prit l’enfant et le coucha dans le berceau. Puis il alla au four, prit une marmite d’eau chaude. Il la fit asseoir, l’aida à se déshabiller, lui lava les pieds. Pendant que Véra se changeait derrière le poêle, sur la table il avait déjà posé des pommes de terre bouillies et une cruche de lait. Le bébé pleura. Véra se précipita, prit son fils, s’assit à la table et le nourrit sans complexe. “Comment tu l’as appelé ?” demanda Nicolas d’une voix rauque. “Sébastien. Ça te dérange ?” dit-elle en levant ses yeux transparents vers lui. Il y avait dans ses yeux tant de tristesse et d’amour que Nicolas sentit son cœur serré. “C’est un joli prénom. Demain, on ira le déclarer et on se mariera.” “Ce n’est pas nécessaire …” commença Véra en observant son fils téter. “Mon fils doit avoir un père. Fini de jouer au célibataire. Je ne sais pas quel mari je ferai, mais le père de mon fils sera là.” Véra acquiesça, la tête baissée. Deux ans plus tard, ils eurent une fille, prénommée en hommage à la mère de Véra : Espérance. Peu importe les erreurs qu’on fait au début de la vie, l’important c’est qu’on peut toujours les réparer… Voilà une histoire vraie de notre campagne française. Partagez vos avis en commentaires, et mettez un petit cœur si vous avez aimé !
Destins Croisés : Deux vies à la française