La Veuve Noire
Cétait il y a bien longtemps Jétais étudiante à la faculté de journalisme de lUniversité de Lyon, et cest alors que jai rencontré François Lemarchand, nettement plus âgé que moi. Ce fut lui, naturellement, qui remarqua le premier ma silhouette élancée et mon tempérament réservé. François, tout le monde le connaissait : auteur-compositeur à succès, ses chansons résonnaient dans la ville et touchaient bien des âmes.
François était un homme du monde, apprécié sur la chaîne locale TV Lyon, où il connaissait presque tout le monde. Grâce à son réseau, il mobtint très facilement un poste : présentatrice de son émission. Bientôt, je fis mes débuts avec Parlons à cœur ouvert, un programme de débats et de témoignages. Pour la première, javais convié un psychologue réputé du quartier Croix-Rousse, ainsi que quelques invités. La discussion allait bon train, avec des exemples tirés du quotidien.
Bravo, Lison, il faut fêter ça ! me lança François après avoir suivi mon émission avec attention.
François Lemarchand, alors âgé de quarante-cinq ans, avait été marié trois fois. Son énergie débordante et sa bande damis ne convenaient guère à la vie familiale. Artiste jusquau bout des ongles, persuadé dêtre un compositeur de renom, il passait ses soirées dans les bistrots, les brasseries, parfois aux bains publics. Il ne buvait pas quun peu.
Le temps passa. Je devins populaire à Lyon, épousai François, et mon émission avait du succès. Toujours élégante, polie, jamais de manières déplacées. On disait de moi létoile de la télévision. Mais le mariage, je le compris vite, nétait pas celui que jespérais. François, mon époux, était presque toujours éméché.
Texcite pas trop, lui lança un jour son ami Simon, cette jeune femme pourrait te mettre la pâtée un de ces quatre, alors que François tentait de mhumilier ivre au Café de la Paix.
Simon, je nai jamais choisi des femmes intelligentes, répondit-il, lair supérieur, tout en me pinçant la joue comme une gamine.
François, lorsquil me courtisait, se montrait attentionné, moffrait des bouquets, mécrivait des chansons, mécoutait patiemment. Mais une fois mariés, cette tendresse sévapora. Je devenais à ses yeux à peine plus quun chat. Il se contentait de me donner quelques ordres de temps en temps.
Quelle ingénue jétais, pensant quil ferait de moi une vedette songeais-je.
En fait, tout se révéla bien différent. À luniversité, javais étudié litalien, une langue pas très utile pour voyager, selon lui. François massaillait en permanence :
Apprends langlais ! Ça fait campagne, ce que tu fais en Europe. Tu perds ton temps dans une salle de sport, et tu ne trouves jamais le temps pour langlais.
Agacée, je refusais dapprendre langlais juste pour contrarier mon mari. Mais le lendemain dun dîner animé, Simon, son ami érudit, affirma devant tous :
Langlais, pour une femme brillante, cest comme porter des escarpins ! Le lendemain, jétais inscrite à des cours.
Eh bien, Simon, tu as influencé ma femme ! Elle achète des manuels, écoute des podcasts en anglais dans la voiture, riait François.
Nous vivions dans un grand appartement hérité de son grand-père professeur de médecine. Notre aide-ménagère, Véronique, quadragénaire solitaire, jalouse et dure sous ses airs bienveillants. Il était vain dessayer de cacher quoi que ce soit à Véronique, qui passait ses journées chez nous, témoin silencieuse de tous nos drames.
Au matin, je me levais. François nétait pas là, encore endormi sur son canapé de bureau, rentré ivre tard dans la nuit. Au détour de la cuisine, je vis Véronique inspecter une bouteille de cognac vide :
Elle était pleine hier soir. Quest-ce quon va lui donner au petit-déjeuner ?
De la soupe à loignon, grognais-je en allant prendre ma douche.
Après sept ans de mariage, toujours pas denfant ; il nen voulait pas, déjà père dun premier garçon. Au fond, je préférais la carrière à la maternité. Après le petit-déjeuner, jenvoyai Véronique réveiller François. Elle revint affolée : il était étendu, le visage contre loreiller, avec une tache rouge.
Viens vite, Lison, il faut appeler les secours !
Quest-ce quil a ?
Je ne sais pas
Un quart dheure plus tard, jétais dans une ambulance en route vers lHôpital Edouard-Herriot. Sans attendre, ils admirent mon mari en soins intensifs, mais les médecins étaient pessimistes.
La situation est critique. Nous ne pouvons rien promettre.
Le soir, un coup de téléphone :
Madame, votre mari est décédé.
Je narrive pas à y croire il était encore jeune, murmurais-je. Les funérailles furent splendides. Simon, son ami, fit un discours mémorable ; la foule était là, François était célèbre à Lyon.
Ne pleurons pas, déclara Simon François a eu une vie riche, palpitante. Il a gagné le repos, la liberté.
Il a tout eu entendis-je chuchoter.
Au début, il métait impossible daccepter son absence. Un silence glacial sétait installé. Véronique attendait anxieusement ma décision, rester ou partir. Les collègues eux, pensaient :
Lison, tu nas pas à te plaindre. Jeune, libre, et surtout aisée. Deux gros comptes hérités de François partagés avec son fils. Mais javais déjà un bon salaire. Je cherchais la compagnie, évitant lisolement, allant parfois siroter dans le bistrot du coin.
Un jour, après une journée de tournage, je mattardais au Café des Artistes en savourant un verre de vin espagnol. Un homme grand, corpulent, entra et me proposa poliment de sasseoir.
Avec plaisir, répondis-je. Inocent, se présenta-t-il. Pourquoi cette mine maussade ? Une femme aussi belle ne devrait pas être triste.
Je ne sais pas, soupirais-je.
Inocent avait la quarantaine, solide, châtain, pas vraiment beau, un visage massif qui me rappela un ours en peluche ; cela mamusa beaucoup.
Permettez de vous offrir quelque chose. Vin, cocktail, gâteau ce que vous préférez ?
Un gâteau suffira, merci, le sucre ne me faisait pas peur.
Pas séduisant, Inocent se montra incroyablement charmant, bourré dhistoires captivantes et dun humour fin. Je riais, me détendais, et il me raccompagna. On se donna rendez-vous.
Le lendemain, jannonçai à Véronique :
Je nai plus besoin de tes services, je peux men sortir toute seule, cuisiner, laver mon linge.
Mais, Lison, toute ces années à ton service, tu me mets à la porte ? Où irai-je ?
Tu vas trouver, une autre famille ou un garde de nuit.
Tu me jettes dehors sanglota-t-elle, jétais si attachée à vous deux, vous étiez ma famille.
Après tout, je ne vais pas me ruiner, et ça mévitera de laver les toilettes et les fenêtres, pensais-je.
Devant ses larmes, jeus pitié :
Bon, reste si tu veux, reprends ton travail. Elle me remercia, embrassa ma joue.
Je vous aimais, tous les deux, comme ma propre famille. J’ai perdu François trop brusquement, et toi, tu voulais te débarrasser de moi.
La vie reprenait son cours. Inocent, que jappelais tendrement Nono, venait nous voir souvent. Il madorait. Trois mois plus tard, je lépousai. Je voulus une cérémonie modeste, mais pour la lune de miel, Inocent memmena aux Seychelles. Son entreprise le lui permettait.
Je pensais vivre là les mêmes vacances quavec François : vol direct, hôtel convenable, loisirs typiques. Mais Nono avait une toute autre idée du bonheur. Vol en première classe, accueil VIP à laéroport, transfert en bateau privé, réception sur lîle avec feux dartifice, cocktails et danses créoles.
Notre villa, somptueuse : quatre chambres, deux salles de bains, piscine, plage privée.
Quelle folie ! Combien Nono a-t-il payé ? me surpris-je à imaginer.
Je ne me souciais jamais de ses finances, je savais juste quil était à laise. Mais ce qui comptait, cétait son affection : il soccupait de moi, menveloppait dattentions, veillait à ce que je prenne toujours un petit déjeuner copieux.
François était blessant, prétentieux, persuadé de me tirer vers le haut. Nono, lui, vivait pour moi et se montrait toujours chaleureux, à mon écoute, pensais-je.
Véronique louait ses mérites, ravie d’habiter avec nous dans la grande demeure d’Inocent à la campagne. Une ombre subsistait : je découvris par hasard que mon mari sinjectait quelque chose.
Quest-ce que cest ? malarmai-je.
Juste de linsuline, je suis diabétique, mais ma vie est parfaite.
Pendant ce séjour, je me demandais paresseusement :
Suis-je enfin tombée sur la bonne carte ? Suis-je chanceuse ?
Ce voyage me ravissait, mais je regrettais que mon époux soit lourd et un peu gauche, rêvant parfois dun moniteur de surf ou dun tennisman aux yeux clairs.
Rien à faire, il faut mettre mon ours au régime, lentraîner au sport !
Jabordai le sujet avec mon mari, mais il devint sombre :
Oui, je veux bien essayer, mais mon métabolisme pose problème. Je ne serai jamais Apollon, dépendant de linsuline.
Daccord, ce nest pas grave, décidai-je.
De retour à Lyon, je reprenais le travail, sujette au vague à lâme. Je me demandais : La passion, vais-je la connaître ? Rien de tout cela avec mon mari ; je rêvais de ressentir cet amour dévorant, de dormir aux côtés dun homme musclé, pas dun ours docile. Au bureau, on plaisantait :
Tu ne trompes pas ton nounours ? Tu serais donc si vertueuse ?
Mais ce n’était que respect pour sa gentillesse. Lors du réveillon, javais bu un peu trop. Mon collègue, Constantin, appela son ami Armand pour me ramener chez moi.
Lison, on te ramène aussi ! proposa-t-il. Jacceptai.
Armand, dans sa voiture de luxe, me dévorait des yeux. Devant mon immeuble, il maida à descendre puis, me plaqua contre son 4×4, membrassant avec fougue. Je ne le repoussai pas, jétais séduite par sa brutalité virile.
Amant formidable : à la maison je jouais la tendresse avec Nono, et chez Armand, cétait passion brute. Il voulait peu parler, mais aimait la volupté. Tout nous convenait. Inocent rentrait tard, absorbé par ses affaires, et ne voyait rien de mes escapades.
Un soir, je rejoignis Armand, déjà couchée, quand on frappa obstinément à la porte. Jentendis deux voix familières : Armand et Nono. Horrifiée, je me rhabillai et vis Inocent silencieux dans lencadrement.
Nono ce nest pas ce que tu crois
Armand nintervint pas, aurait pu empêcher mon mari dentrer.
Qui ma dénoncé ? demandai-je.
Quimporte Je ny croyais pas, mais je voulais vérifier.
Inocent, pâle, suintant, seffondra subitement. Je me précipitai, il respirait difficilement :
Vite, appelle les secours
Armand sen chargea. Je fouillai les poches de mon mari, y trouvai le stylo dinsuline que je savais indispensable. Je pique, mais il ne revint pas à lui. Léquipe médicale arriva, leur verdict :
Il est décédé.
Sous le choc, Armand me ramena chez moi. Véronique maccueillit :
Lison, tu es livide. Que sest-il passé ?
À cet instant, un soupçon germa : Véronique naime pas Armand, sétait bien trop intéressée à lui, peut-être que Mais je gardai le silence.
La cause du décès fut une crise cardiaque. Après les obsèques, je mis un temps fou à men remettre. Rapidement, la fille dInocent, née de son premier mariage, avocate, vint me déloger de la maison, menaçant de tout me prendre si jengageais une procédure. Elle me lança une enveloppe dodue de billets, et me donna trois jours pour partir, avec Véronique, mes affaires sous le bras.
Je refusai de me battre pour l’héritage, renonçai à tout. Véronique et moi retrouvions notre vaste appartement hérité de François Lemarchand.
Les jours passèrent, je remontai la pente grâce à Armand, avec qui je continuais à sortir, sans toutefois espérer mariage. Un jour, Constantin mappela :
Lison, assieds-toi… Armand a eu un accident, il est mort sur le coup
Un abîme souvrait :
Pourquoi mes hommes meurent-ils tous ? On me surnommera bientôt la veuve noire Ma mauvaise étoile emporte tous ceux que jaime.
Un peu plus tard, lors dune émission, un jeune invité Émile attira mon regard. Après le tournage, il minvita au bistrot voisin.
Daccord, il était temps de reprendre goût à la vie.
Émile me conquit, jen tombai amoureuse comme rarement. Cétait une vague de bonheur.
Voilà donc ce quest lamour Je ne respire que pour lui. Lidée de le perdre me fait peur.
Émile était aussi très attaché. On passait des heures ensemble, jaimais sa simplicité et sa culture. Jappris quil navait ni frères, ni sœurs, son père absent. Il vivait chez moi, partait travailler tôt, je nen savais guère plus.
Un jour, la curiosité me piqua. Jouvris mon ordinateur, tapais Émile Dupuis ; le premier lien me cloua : mon Émile figurait parmi les mille plus grandes fortunes de France. Son patrimoine était immense.
Je nen reviens pas Voilà ce quon appelle un miracle ! Mais une inquiétude me saisit : et sil lui arrivait quelque chose aussi ?
Je me calmai, partis travailler. Le soir, son téléphone restait muet, même son bureau ne me donnait pas de nouvelles.
Bonjour, puis-je parler à Monsieur Émile ?
Cest qui ? répondit la secrétaire.
Lison
Il est à lhôpital Elle mindiqua lequel.
Je filai à lHôpital Lyon-Sud.
Que lui arrive-t-il ? criai-je en voyant le médecin.
Il tenta de me rassurer :
Calmez-vous, rien de grave, il vivra. Juste une petite alerte cardiaque. Tout est sous contrôle.
Puis-je le voir ? Juste un instant.
Dix minutes.
Jentrai tout doucement dans la chambre. Il mattendait, souriant. Je massis près de lui, il prit mes mains :
Tout ira bien, je taime. À ma sortie, veux-tu mépouser ?
Évidemment, répondis-je en lembrassant. Lavenir nous appartiendra enfin. Le véritable bonheur.
Merci de mavoir lue, soutenue et suivie toutes ces années. Que la vie vous soit douce et généreuse !







